Toute la mer

Antoine habitait le théâtre, y passant le plus clair de son temps, mais le théâtre l’habitait, en comédien qu’il avait si longtemps voulu être, et qu’il était, en fin de compte, en sus, comme quelqu’un qui n’a plus rien à perdre¹. C’est pourquoi il donnait l’impression, il me donnait, à moi, cette impression de désirer tant faire et être que sa seule vie n’y pouvait suffire. Représenter la mer ; voilà tout simplement ce qu’il cherchait, accomplir des miracles, ce qui se traduisait, pour le matérialiste qu’il était, par monter et montrer sur une scène de théâtre ce qui n’est pas représentable².

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L’Orestie ramenée à la vie : l’auto re-enactment de Romeo Castellucci

À propos de « Orestea – una commedia organica ? » de Romeo Castellucci.

Au théâtre, remonter un spectacle après vingt ans, cela s’appelle en général une recréation. Le re-enactment étant d’ordinaire réservé au cercle de la performance et de l’art contemporain. Il s’agit littéralement de re-jouer fidèlement le déroulé d’un happening ou d’une intervention historique, de s’en emparer à des fins de célébration, de mémoire, d’archive vivante, ou bien sûr de filiation esthétique, le tout sur base d’un script forgé historiquement par l’artiste auteur. Les candidats au re-enactment s’en emparent (script textuel ou vidéo) afin de reproduire avec exactitude les processus, les intentions, les routines et les séquences d’un geste dont l’esthétique de l’éphémérité et de l’immédiateté n’a pas nécessairement résisté à la prétention ou à la tentation auctoriale, puisque fixé et transmis en tant qu’œuvre.

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Lettre de Romeo Castellucci au Festival d’Avignon

En 2003, Alternatives théâtrales consacrait un numéro rétrospectif aux vingt-cinq précédentes éditions du Festival d’Avignon (directions successives de Bernard Faivre d’Arcier et Alain Crombecque). Romeo Castellucci y revenait sur ses quatre premiers passages au Festival.

Festival,

Je suis venu chez toi avec quatre représentations théâtrales. Avec des hommes, des femmes, des enfants, des animaux et des camions d’objets. J’ai vécu un moment dans ton village. J’y ai occupé trois maisons et un hôtel. Et chaque fois, j’y ai vu la multitude des gens.
Quelle chose étrange que cette multitude. Que faisait-elle là, à chaque nouveau rendez-vous ?

Tous en rang, assis devant une image (lorsqu’il y en avait une). Que voulaient-ils tous ? Manger?

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Cachalot viral

En mai 2015, à l’occasion des vingt-cinq ans de la compagnie, Transquinquennal lançait un grand plébiscite théâtral : les spectateurs du Théâtre de Liège étaient invités à choisir parmi sept textes lequel serait mis en scène par le collectif en novembre 2015. C’est « Moby Dick (en répétition) » d’Orson Welles (d’après Herman Melville) qui s’est imposé par les suffrages. Journal de création, épisode 4/4 : notes de travail, par Marie Szersnovicz, scénographe du spectacle.

16 novembre.

Résultat du vote d’ « À vous de choisir » : Moby Dick a gagné.

Je n’ai pas voté pour cette pièce. Je n’ai jamais lu le livre d’Herman Melville. A priori je ne suis pas très « romans d’aventure du 19e siècle ». Mais j’aime beaucoup Orson Welles, ses plans hypergraphiques, son noir et blanc parfait, son rapport à la fiction. Et j’aime les défis.

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Le texte ne doit pas trop ressentir.

« Accents toniques » est un recueil de notes, la plupart inédites, rédigées depuis 1973 par Jean-Marie Piemme. Extrait 8 : note non datée (fin des années 1990).

– LE TEXTE NE DOIT PAS TROP RESSENTIR. Il doit dire. Il est en cela proche parent du comédien. Le comédien en effet ne doit pas trop ressentir, il doit dire. Trop émotionné par ce qu’il joue, il ne nous communique plus l’émotion, il nous constitue seulement en voyeur de son hypersensibilité. Rien ne passe de lui à nous sinon son désir de faire apprécier le formidable investissement du personnage auquel il se livre. Je sue, je pleure, je suffoque, regardez dans quels états je me mets, semble-t-il dire, c’est la preuve que je suis un bon acteur, non ? Là où il devrait remplir sa fonction de passeur entre la pièce et le spectateur, là où il avait le devoir d’organiser un dire qui suscite intelligence et sensibilité dans le public, il s’interpose indûment, provoquant l’attention sur le narcissisme de son jeu.
 
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Du théâtre dans une Grèce en crise

Nancy Delhalle invite Athéna Stourna.

Peut-être nous habituons-nous à vivre « dans la crise », peut-être en entendons-nous parler jour après jour, peut-être nous désolons-nous de ses effets, peut-être nous en consolons-nous, peut-être la crise s’est-elle installée au cœur de notre quotidien, peut-être est-elle devenue « normale », peut-être attendons-nous qu’elle passe, peut-être cherchons-nous des thérapies…  Mal ? Accident ? Ou alors, un mode de gestion : « la gestion par la crise comme levier de changement » ? Un témoignage de Grèce, par Athéna Stourna, vient nourrir la question.

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« Je ne suis pas sûr de vouloir encore être ironique. »

En mai 2015, à l’occasion des vingt-cinq ans de la compagnie, Transquinquennal lançait un grand plébiscite théâtral : les spectateurs du Théâtre de Liège étaient invités à choisir parmi sept textes lequel serait mis en scène par le collectif en novembre 2015. C’est « Moby Dick (en répétition) » d’Orson Welles (d’après Herman Melville) qui s’est imposé par les suffrages. Journal de création, épisode 3/4 : notes de travail, par Stéphane Olivier.

Lundi 4 janvier 2016. Théâtre de Liège. Salle de la Grande Main. Moby Dick, répétitions. Noël est passé, et avec l’an neuf nous entamons les deux dernières semaines de travail avant les représentations. La baleine est dans le ventre du théâtre, comme Jonas. Samuel French Inc. nous interdit de changer le titre, nous aurions préféré « Moby Dick »; la fiction de répétition, que Welles a écrite pour introduire sa tentative de théâtraliser le roman de Melville, s’épuise rapidement et à l’usage, nous semble datée. La transposition du roman de Melville est magistrale, la traduction de Daniel joue toute seule ; mais… Nous ne voulons pas jouer à la répétition, même si ce que nous ferons sera nommé comme tel.

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La petite maison sans grâce entraîne l’adhésion des spectateurs.

« Accents toniques » est un recueil de notes, la plupart inédites, rédigées depuis 1973 par Jean-Marie Piemme. Extrait 7 : note à propos du spectacle « J’habitais une petite maison sans grâce, j’aimais le boudin », d’après son recueil autobiographique « Spoutnik » (Éd. Aden, 2008), adapté par Virginie Thirion et Philippe Jeusette, actuellement au Théâtre Varia.

Lorsque Philippe Jeusette m’a proposé de jouer des moments de Spoutnik, un texte autobiographique, j’ai dit oui immédiatement, c’est un acteur puissant qui sait allier force et finesse, violence et fantaisie, et trouver le contact avec le spectateur. Continuer la lecture « La petite maison sans grâce entraîne l’adhésion des spectateurs. »

Écriture et création au féminin

Rencontre publique organisée par Alternatives théâtrales au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris, le 8 mars 2016 de 14h à 17h.

Dans le cadre de la préparation du n°129 (juillet 2016), l’équipe d’Alternatives théâtrales et le Centre Wallonie-Bruxelles de Paris vous convient à assister à une rencontre sur le thème de l’écriture et de la création au féminin le 8 mars de 14h à 17h, avec les interventions de :

Muriel Genthon, Haute fonctionnaire à l’Egalite femmes-hommes, Ministère de la Culture et de la Communication
Sophie Deschamps, présidente de la SACD en France
Clotilde Thouret et François Lecercle, directeurs du projet Haine du Théâtre (Labex Obvil, Paris-Sorbonne)
Phia Ménard, jongleuse et metteure en scène (Cie Non Nova)
Judith Depaule, metteure en scène (Cie Mabel Octobre), directrice artistique de Confluences
Inès Rabadan, présidente du Comité belge de la SACD
Selma Alaoui, comédienne et metteure en scène, Belgique
Christine Letailleur,  metteure en scène
Plus d’infos ici.

Entrée libre.

Réservation souhaitée au + 33 1 53 01 96 96 ou reservation[AT]cwb.fr

Avant la première

« Accents toniques » est un recueil de notes, la plupart inédites, rédigées depuis 1973 par Jean-Marie Piemme. Extrait 6 : note d’octobre 1998 (première publication dans le numéro 58-59 d’Alternatives théâtrales).

– AVANT LA PREMIÈRE. Je suis assis. La salle est dans la pénombre, le plateau est faiblement allumé. Je ne sais pourquoi, je me souviens tout à coup qu’un jour, après avoir regardé un match de foot, je m’étais demandé si les joueurs – comme souvent les acteurs de théâtre – pissent avant d’entrer en jeu. C’était une question assez triviale, j’en conviens. Mais pourquoi faudrait-il se l’interdire dès l’instant où le théâtre, le sport, mettent en branle des corps humains ? Et cette interrogation n’était pas sitôt venue qu’elle fit remonter de ma mémoire un souvenir, celui d’une émission de radio que j’avais entendue il y a longtemps, où Mary Marquet, une grande actrice, celle-là, un de ces monstres sacrés à l’ancienne, déclarait avec un aplomb inimaginable (je cite approximativement): « on n’est pas vraiment actrice si on n’a jamais pissé dans l’évier de sa loge ». Ha ! J’imagine d’ici la scène ! La grande Marquet un pied sur une chaise, l’autre sur le lavabo, relevant la robe d’Hermione, et s’efforçant de pisser trois ultimes gouttes pendant que le régisseur de plateau frappe à la porte de la loge en disant : « madame Marquet en scène dans une minute ! »

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