COLLECTIF LES LUCIOLES

LE BONHEUR, Collectif Les Lucioles. Crédit photo Nicolas Marie

Nous vous proposons de lire ici la version intégrale de leur entretien, et de découvrir un extrait dans un dossier complet consacré aux collectifs du N° #139 : Nos Alternatives

« La vie organique du groupe c’est le souffle, l’air… ça entre et ça sort tout le temps, et ça ramène de l’oxygène et des vents nouveaux. »

Réponse d’un membre des Lucioles, lorsqu’en fin d’année 2019, on leur a demandé de parler de la vie organique du groupe.

Prochain spectacle prévu en mai (espérons-le !) : HARLEM QUARTET et LE BONHEUR (n’est pas toujours drôle)

(par ordre chronologique de réponses)

Que faites-vous ensemble ?

Philippe Marteau

Le collectif permet avant tout de se lancer. Comme un défi irrépressible, d’abord à soi-même et ensuite à l’ensemble : « j’ai envie d’essayer quelque chose avec ce texte, cet auteur. »

Et dans un premier temps, à la marge des institutions, sans disposer toujours de beaucoup de moyens, il est possible de faire exister un nouvel objet. Cela donne de l’encouragement et de la confiance. Et souvent ça marche!  Au-delà de nos espérances. Et c’est ça qui est beau.

Nous nous connaissons depuis 1991 et le regard que nous portons les uns sur les autres est nécessairement profond et complexe.

Il nous arrive parfois de ne pas être d’accord avec ce que fait l’autre. Nous agissons comme une démocratie, rarement avec des votes, mais le plus souvent empiriquement, toujours favorables au développement des projets.

La politique n’est pas au cœur de nos discussions, c’est ce qui se raconte, ce qui se fabrique dans les spectacles qui peut être politique, sociétal. Mais il s’agit principalement de trouver une réponse poétique.

Nous avons été influencés, en plus de nos expériences personnelles, par des maîtres qui la plupart du temps venaient enseigner à l’école du TNB (Matthias Langhoff, Claude Régy, le Théâtre du Radeau, des gens moins reconnus et des acteurs- actrices bien sûr aussi…) et avec le temps le cercle s’est élargi, allant du cinéma au champ littéraire, et plus particulièrement contemporain.

Le collectif permet surtout de prendre son temps, le développement personnel de chacun est primordial. C’est un accompagnement dans la durée, comme une épaule solide.

L’énergie circule. De nouvelles personnes entrent dans le groupe. Des amitiés fidèles se nouent. Des passions se font et se défont. Comme une famille.

C’est toujours aujourd’hui une forme de résistance.

HARLEM QUARTET @Tristan Jeanne-Valès

Valérie Schwarcz

Qu’est-ce que vous faites ensemble ?

Quand deux personnes qui s’aiment, pour ne pas dire un couple, se posent cette question, ce n’est pas toujours bon signe ; je dirais qu’après vingt-cinq ans arrive le temps de se poser franchement la question.

Comment vous êtes-vous trouvés ?

Nous étions ensemble dans la première promotion de l’École du TNB et l’évidence a été de rester ensemble. La question du « pourquoi « était moins présente que celle du « comment ». Comment inventer une forme de collectif avec déjà des personnalités fortes et parfois antagonistes, comment résister à la pression et à la tentation de faire émerger tout de suite des individualités…à notre manière assez empirique et ludique, on a réussi cela, un certain temps.

Que refusez-vous ? qu’affirmez-vous ?

Nous avons toujours affirmé la liberté pour chacun d’aller et venir en dehors du collectif et de proposer des projets, de là découlait le fait que nous avons très vite eu plusieurs projets en même temps portés par un.e porteur(se) de projet différent, sans obligation aucune que tous y soient inclus, ce qui a créé du mouvement, mais aussi un mouvement vers la sortie… et parfois une difficulté à nous identifier.

Quels sont vos objectifs ?

Je crois que nous voulions ça, un théâtre en mouvement, une liberté de jeu, expérimenter les places

Comment se prend une décision ?

C’est là où réside notre contradiction, le peu de décisions prises en commun sont d’ordre administratives, ou logistiques…au niveau artistique de plus en plus chacun défend son projet et s’il a les arguments et les moyens de production, on ne discute pas ; ce n’était pas forcément le cas au début mais on a tendu vers ça au fur et à mesure que s’affirmaient les individualités et les choix individuels de faire de la mise en scène. Ainsi on se retrouve maintenant souvent avec plusieurs projets produits par le collectif mais avec des économies et une visibilité très différentes. On peut donc aussi se faire de la concurrence à nous-mêmes, ça peut créer des tensions et des incompréhensions….

Quelle est la vie organique du groupe ? Qui entre, qui sort ? (comment se vit la fidélité)

A partir du moment où le collectif est devenu un collectif de metteurs en scène (plus que d’acteurs) et que chacun est dans une logique de distribution, il arrive de plus en plus souvent à tous de travailler en dehors du collectif ; se pose bien sûr la question du désir, et de la fidélité …disons que nous sommes absolument volages mais que nos amitiés peuvent être fidèles…

Quelle est la durée de vie de cette association ?

25 ans c’est déjà formidable, je crois que personne n’est resté sur le bord de la route, chacun s’est affirmé dans ses choix, le collectif nous a rendus plus fort, nous en explorons encore les limites…

Quelle appellation/signature ? collectif, bande, groupe, troupe, ensemble…

Théâtre des Lucioles, collectif d’acteurs

Quelles sont vos influences (théâtrales et non théâtrales ?)

Nous avons rencontré des maîtres à l’école qui nous ont inspiré, des metteurs en scène (Régy, Langhoff, Gabily, Colin) des auteurs et autrices ont marqué nos premiers spectacles (Fassbinder, Copi, Noren, Leslie Kaplan)

Constatez-vous un retour du leader ?

La question du rapport au pouvoir est une question qui finit toujours par se poser au sein d’un collectif, sans parler des pressions de l’extérieur pour en effet identifier clairement un (ou plusieurs) « chef » pour nommer, se référer etc… 

Quand on est soi-même plutôt méfiant par rapport aux prises de pouvoir « l’imbécillité essentielle de l’exercice du pouvoir » disait Duras, il est important de se mettre en capacité de ne pas subir ; pour ma part je suis très partagée sur cette place dominante qu’a prise le « metteur en scène » dans le paysage, et ça n’a pas toujours été le cas d’ailleurs… Je pense que l’acteur agissant est responsable de ce qu’il fait et bien souvent au centre du processus de création mais ce n’est guère mis en avant.

Y-a-t-il une dimension politique à votre démarche collective, un projet politique à affirmer et défendre ?

Ce n’est pas ce qu’on remarque de premier abord, le projet politique, mais le choix des auteurs, autrices, artistes qui nous ont accompagnés raconte quelque chose de notre histoire. Le prisme du politique n’est pas le plus pertinent je pense pour définir notre collectif, parce que notre fonctionnement a toujours été très empirique, ce qui ne veut pas dire que nous n’ayons pas été à des moments très impliqués dans la cité, et auprès de populations très différentes (dans les quartiers, dans les prisons etc…)

Y-a-t-il une menace à travailler ensemble ?

La menace étymologiquement vient d’en haut, de ce qui fait saillie, comme une épée de Damoclès, le danger viendrait plus de l’intérieur, le danger serait de ne plus avoir de désir, il faut donc travailler à le renouveler sans cesse…

Pierre Maillet

Qu’est-ce que vous faites ensemble ? comment vous êtes-vous trouvés ?

Après l’École du TNB qui n’existait pas avant notre arrivée en 91, la question ne s’est pas posée elle était évidente. Après 3 ans passés ensemble, on ne voulait pas se quitter. Non pas d’un point de vue romantique ou communautaire, mais parce qu’ensemble on savait que quel que soit notre geste artistique il serait plus fort, plus atypique et plus puissant. Même si justement en créant les Lucioles en 94, nous n’avions pas de projet artistique clair à part celui de construire ensemble. La grande particularité de notre rencontre tient bien sûr du hasard puisqu’on ne s’est pas choisis, mais la grande réussite de Christian Colin (notre directeur d’études) dans le choix des élèves a été tout de suite de défendre l’idée qu’un groupe ne pouvait être constitué que d’individualités fortes. Nos différences étaient grandes tant au niveau des âges (les plus grands avaient 28 ans et les plus jeunes 18) que des expériences vécues par chacun. Nous n’avons jamais été considérés comme des élèves mais plutôt comme une troupe d’acteurs réunis pour 3 ans dans un grand théâtre où il fallait tout inventer et construire : une école, sa place dans un théâtre et bien sûr développer nos univers artistiques. Dès le début la notion de simple interprète a été non seulement évacuée mais presque bannie. Du coup en sortant nous étions plus des chiens fous que des acteurs en attente que quelque chose arrive. Nous avons choisi l’indépendance et la liberté sans pour autant vivre en vase clos.

Que refusez-vous ? qu’affirmez-vous ?

Justement je dirais que l’histoire des Lucioles s’est écrite à partir de ce que nous ne voulions pas. A savoir un metteur en scène extérieur qui mettrait en scène le « groupe » type Comédie Française. Ou une troupe avec un chef : à notre époque il n’y avait que ça : Stanislas Nordey, Didier-Georges Gabily, François Tanguy, bien sûr Ariane Mnouchkine… des bandes mais une seule vision artistique spectacle après spectacle. Paradoxalement nous ne croyions pas non plus à la mise en scène collective. Nous ne voulions surtout pas « fermer » le groupe : si nous travaillions ensemble de manière exclusive on se serait séparés au bout d’un ou deux ans (ce dont tout le monde était persuadé à part nous). Bref, encore une fois 25 ans plus tard je pense que de manière empirique, spectacle après spectacle, nous avons défendu et continuons d’affirmer que la confiance du groupe dans la construction individuelle de chacun lui donne une liberté qu’il n’aurait pas tout seul. C’est en tout cas mon cas. Si je dirigeais une compagnie à mon nom, je serais face à des contraintes dont le fonctionnement des Lucioles me libère. Nous sommes tous acteurs, et c’est ça qui nous met tous au même niveau ; mais pour ce qui est de la mise en scène ça me permet de mettre la nécessité au centre. Si je ne suis pas convaincu d’embarquer qui que ce soit dans une création, et bien je n’en fais pas. Je ne suis pas contraint d’en faire une chaque année pour assurer la vie de l’association. Marcial, Élise, Fred, Laurent Javaloyes et moi avons tout de suite été tentés par la mise en scène, les 15 premières années étaient surtout des créations venant de nous quatre, puis Mélanie Leray en a eu envie ; quant à David, Philippe et Valérie ils ont mené leurs premiers projets passé leurs 40 ans. Les Lucioles sont un cadre, un foyer, une « maison » qui permet tout ça. Être à l’écoute de ses propres nécessités, et pouvoir les concrétiser quand c’est le bon moment.

Quels sont vos objectifs ?

Que ça continue.

Comment travaillez-vous ?

Il n’y a pas de « méthode Lucioles ». Chacun invente et/ou développe son chemin. Contrairement à ce que nomme Valérie, je ne dirais pas que nous sommes passés du « collectif d’acteurs » à un « collectif de metteurs en scène ». Je dirais plutôt que rétrospectivement, et toujours aujourd’hui nous sommes un « collectif d’artistes ». C’est un terme un peu pompeux mais plus ouvert et plus juste. Si nous faisons des spectacles de façon pyramidale (metteur en scène, auteur, acteurs, etc…), il y a beaucoup de projets qui sont nés (et qui naissent toujours) de façon différente. Dont la fabrication même définit la particularité de la création, à savoir de très forts désirs d’acteurs qui essaient d’inventer une circulation dans le travail qui se passe de « regard extérieur ». Pour exemples « Copi un portrait » signé par Marcial, Élise et moi ; la longue et belle histoire qui unit Fred, Élise et l’auteur Leslie Kaplan avec pas moins de 4 spectacles à leur actif ; David Jeanne-Comello et le musicien Stéphane Fromentin pour jouer « Le discours aux animaux » de Novarina ; Valérie Schwarcz et Nathalie Pivain pour « Le reflet cannibale » de Nelly Arcan ; la prochaine création de Philippe Marteau sur Édouard Louis et récemment en ce qui me concerne « One Night With Holly Woodlawn » un cabaret réunissant sur le plateau 2 musiciens, 1 acteur/musicien et 1 régisseur général… Nous avons aussi beaucoup mis en scène en duos : personnellement avec Laurent Javaloyes et Mélanie Leray, Élise Vigier avec Marcial Di Fonzo Bo… Ce qui est sûr, c’est que quelles que soient les formes (et même celles apparemment plus classiques dans leur fabrication) elles mettent toujours l’acteur au centre. Qu’il se laisse regarder ou qu’il force le regard, c’est toujours de lui dont il est question. Et le plaisir de jouer. Le plaisir c’est important. Pour moi il est signe de générosité, d’empathie et tout simplement de vie. Là-dessus je pense qu’on est tous d’accord.

Comment se prend une décision ?

« Il faut qu’on se voie, qu’on en parle et qu’on décide ». Souvenir d’une phrase que j’ai dite un jour un peu tendu à Élise, et du fou rire commun qui s’en est suivi… Ceci dit ce n’est pas tout à fait faux.

Quelle est la vie organique du groupe ? Qui entre, qui sort ? (comment se vit la fidélité)

La question de la fidélité à l’intérieur des Lucioles est proche de celle qu’on peut ressentir en famille. Le fait de rester ensemble, même si on travaille moins « tous ensemble » que les premières années, en dit suffisamment long sur l’attention portée à chacun, mais c’est une attention pudique. Respectueuse. Une chose tacite entre nous dont on ne parle jamais ouvertement, peut-être à tort d’ailleurs. Car il y a certainement, comme le dit Valérie des frustrations d’en être ou pas, mais ce n’est jamais clairement dit. En tout cas en réunion. Ce qui est indéfectible par contre c’est l’encouragement commun à « faire » coûte que coûte. Que tout le monde ait du travail, et puisse en vivre…  Quant à ceux qui y entrent, disons que le cercle s’est considérablement agrandi depuis 25 ans, au gré de nos différentes rencontres « en dehors » : acteurs, auteurs, musiciens et surtout techniciens : créateurs à part entière et avec qui pour le coup une grande fidélité s’est écrite au fil des années. Le noyau dur d’origine lui, n’a jamais vraiment bougé. Deux seules personnes en sont sorties : Marcial Di Fonzo Bo parce qu’il a pris la direction de la Comédie de Caen mais son lien avec la compagnie n’a jamais été rompu. Bien au contraire, c’est même une évidente continuité avec certains d’entre nous. Quant à Mélanie Leray, malgré plusieurs projets personnels dans le cadre des Lucioles elle a eu besoin de s’affranchir du groupe pour faire ses créations, donc elle est volontairement partie créer sa propre compagnie.

Quelle est la durée de vie de cette association ?

Vingt-cinq ans donc.

Quelle appellation/signature ? collectif, bande, groupe, troupe, ensemble…

« Le Théâtre des Lucioles » est récemment devenu « Les Lucioles ». On s’est dit que c’était mieux parce que nous sommes des individus, pas une institution. Et puis on s’est fait piquer l’appellation « Théâtre des Lucioles » par une salle du Festival Off en Avignon.

Quelles sont vos influences (théâtrales et non théâtrales ?)

De manière générale nos influences ne sont pas directement liées au théâtre en soi. Nous avons beaucoup fait d’adaptations : romans, films. Beaucoup de montages. La musique tient aussi très souvent une place importante… Certains auteurs sont assez récurrents (Fassbinder pour moi, Copi pour Marcial, Leslie Kaplan, Peter Handke, Rafael Spregelburd, Lars Noren…) Quand un auteur nous plaît, on ne le lâche pas facilement, on fait un vrai chemin avec. Les années 70 reviennent souvent aussi. Peut-être parce que nous y avons grandi, et que le dialogue entre les auteurs de cette époque et notre actualité nous semble toujours pertinente. D’un point de vue politique, sur la question de la liberté, la considération des marges, la gestion des utopies…

Constatez-vous un retour du leader ?

Pourquoi un retour ? Ils ne sont jamais partis. Comme je le disais plus haut, même les bandes les plus communautaires en ont un ou une… C’est comme ça. Se réunir autour d’une forte figure artistique n’est d’ailleurs pas forcément un mal, c’est un choix. Le plus bel exemple pour moi restera Fassbinder. Qui aurait envie de lui reprocher aujourd’hui d’avoir été un leader ? C’est en politique que les leaders sont dangereux, pas dans l’art. Maintenant pour en revenir aux Lucioles, notre fonctionnement est tel que cette question ne se pose pas. Nous sommes les leaders de nos créations, pas du groupe.

Y-a-t-il une dimension politique à votre démarche collective, un projet politique à affirmer et défendre ?

« Je ne suis pas pour le fait de faire des films politiques en brandissant un drapeau rouge, et je ne trouve pas que les films de Godard soient politiques, parce qu’ils n’ont, je ne sais pas, aucun effet, ils n’ont aucune répercussion, parce qu’ils n’atteignent que très peu de gens, parce que la manière dont ils sont faits les rend inaccessibles au plus grand nombre. Et je trouve qu’il faut faire des films politiques qui soient accessibles au grand public sinon, ils n’ont aucun sens, et sont politiques au mauvais sens du terme. » C’est Fassbinder qui le dit et je me (nous) reconnais bien là-dedans.

Y-a-t-il une menace à travailler ensemble ?

Pour moi c’est l’inverse absolu. Être ensemble nous protège au contraire de toute menace éventuelle. C’est un rempart solide. Et de toute manière, je pense qu’il n’y a pas de menace possible à l’intérieur d’un geste artistique quel qu’il soit. Pour moi elle viendra toujours d’ailleurs, jamais du dedans.

Elise Vigier

Que refusez-vous ? qu’affirmez-vous ?

On « s’est fait ensemble », on a fait l’école ensemble, et on a commencé notre vie de théâtre ensemble.  Au début on a « Tout » fait ensemble : créé des spectacles, pensé comment vivre, comment avoir une force et une liberté dans ce métier, donc on s’est organisé …

Nous avons décidé d’être un collectif d’acteurs, et pas de metteurs en scène. C’était une décision très importante car au moment où nous l’avons créé c’était justement l’ère des metteurs en scènes, des maitres.

Et nous, nous n’avions pas envie d’avoir de maitres, nous n’avions pas envie de dépendre du choix des maitres, nous avions envie de jouer, envie de travailler, et envie de travailler ensemble.

Je crois que pour nous c’était une façon très forte de dire et d’affirmer ni Dieu ni maitre en essayant d’inventer un groupe et une manière de faire du théâtre où le pouvoir (ou la question du pouvoir) serait organisé autrement.

L’idée première était de se dire que les acteurs étaient actifs, désirants et pas uniquement choisis ou élus, désirés ou non désirés par les metteurs en scènes. L’idée était aussi de ne rien empêcher, d’accompagner et de favoriser tous les désirs, donc si quelqu’un ou quelqu’une d’entre nous avait le désir de mettre en scène un texte, de créer une forme, il le faisait, et d’ailleurs cela continue, il ou elle le fait ! Il n’y a aucune censure …l’idée première était de créer une autonomie.

Un groupe autonome. Un outil de production, même si au départ on ne l’a pas formulé comme ça.

Nous étions au départ tous acteurs actrices et justement l’idée était de ne pas dépendre du désir des autres pour au contraire pouvoir initier des projets. La seule contrainte que nous nous étions donnée était de monter des spectacles avec d’autres membres de collectifs, d’autres lucioles.

On s’est appelé Les Lucioles en référence au texte de Pasolini dans les écrits corsaires, où il dit que les lucioles sont en voie de disparition à cause des multinationales et de l’arrivée du néolibéralisme.  Donc dès la naissance du groupe nous savions que nous voulions préserver une liberté, une poésie, un mode de fonctionnement solidaire, et que nous avions envie de remettre en question le pouvoir en permanence. Je crois que l’on a créé un collectif qui nous permettait non seulement de monter des textes insolents (dans le sens profond du terme), des auteurs non consensuels comme Fassbinder, Copi, pour n’en citer que deux, et de fabriquer un mode de résistance contre la machine à broyer du marché du spectacle (et du monde !).

Monter des textes contemporains, et surtout rester un groupe hétérogène où on ne se ressemble pas, où on ne pense pas tous pareil, essayer de garder et de travailler les différences.

Essayer aussi qu’il n’y ait pas un leader … un Chef … mais Des leaders … Des porteurs de projets. Que cela tourne… qu’il y ait un mouvement constant. Jamais quelque chose de fixe.

Nous avons créé les Lucioles en 94, nous sommes en 2019, et maintenant les choses ont bougé, évolué selon la vie intime et artistique de chacun.

Le premier texte que le collectif a monté c’était « Preparadise sorry now » de Fassbinder mis en scène par Pierre Maillet, qui nous a marqué car Fassbinder était aussi en bande.  Le deuxième spectacle était de Laurent Javaloyes. Il avait écrit une fiction à partir de chacun de nous qui s’appelait « Comme ça » ….

Et dès le début des Lucioles, on s’est donné la possibilité d’inviter des metteurs en scènes extérieurs, d’aller travailler ailleurs… Marcial, Fred et Philippe travaillait sur « Richard III » avec Langhoff à la création des Lucioles…

Quelle est la vie organique du groupe ? Qui entre, qui sort ? Quelle est la durée de vie de cette association ? Quelle appellation/signature ? collectif, bande, groupe, troupe, ensemble…

Pour nous, il a toujours été question de préserver le mouvement, donc on entre et on sort comme on veut !

On a toujours voulu être un groupe ouvert, en invitant des acteurs, actrices, musiciens, vidéastes…à travailler avec nous suivant les spectacles. On dit en rigolant : « il a y a les amis et les amants des Lucioles ! » Car on fait des spectacles avec les gens que l’on aime (c’est Vitez qui le dit ! et il a raison)

On a toujours fonctionné de manière empirique, donc on ne fait pas de grandes discussions ou de votes pour choisir un projet. C’est le porteur ou la porteuse de projet qui le propose, et qui met en place tout le travail de recherche de financement. Avec Odile Massart notre administratrice pilier de ce mouvement permanent. En collaboration avec Coralie Barthélémy chargée de production et de diffusion pendant une longue période, et aujourd’hui avec Emmanuelle Ossena…

C’est important de dire que nous avons une règle financière très égalitaire. On finance avec les subventions de la Cie les grands plateaux à une certaine hauteur, les petits plateaux à une autre, et ensuite le metteur ou la metteure en scène cherche les financements pour que les projets se créent. L’argent du collectif est toujours partagé de la manière la plus égalitaire possible. Ce qui fait même qu’au final, les projets qui tournent beaucoup et qui ont une grande visibilité permettent de financer les projets plus petits, ou qui sont peu visibles.

Nous avons produit par exemple la première mise en scène de Bruno Geslin, ami des Lucioles qui nous a proposé son projet sur Pierre Molinier « Mes jambes si vous saviez quelle fumée ». Ce spectacle une fois créé a connu une très belle vie et un grand succès mais au départ il était quasi inmontable…

Les Lucioles c’est aussi ça : un outil de production fort et concret.

Puis au fur et à mesure de la vie, les choix artistiques se sont dessinés et affirmés, des directions se sont prises, des univers particuliers, des choix d’écritures, des metteurs en scènes sont apparus …

Des sous-groupes, des duos, qui selon qu’ils mettent en scène seuls ou à deux travaillent différemment :

Pierre Maillet, Laurent Javaloyes, Mélanie Leray

Marcial Di Fonzo Bo et moi. Avec Pierre aussi

Moi et Frédérique Loliée notamment sur le travail avec l’auteur Leslie Kaplan

Nous avons toujours été très clairs sur la signature de la mise en scène. Pas de signature collective. Mais parfois, et d’ailleurs assez souvent des signatures en duo.

Nous avons toujours eu, et nous l’avons encore, un réel plaisir à rentrer dans l’univers de l’autre, à le découvrir, à s’y fondre.

Je dis : « nous avons eu » car après vingt ans de vie commune, évidemment les choses se sont transformées. Nous travaillons moins tous ensemble. D’autres familles d’acteurs, actrices nous ont rejoints et les univers de chacun se sont affirmés.

Quelles sont vos influences (théâtrales et non théâtrales ?)

Nous avons été, et sommes encore très influencés par le cinéma : Fassbinder, Buñuel, Cassavetes… Les écritures contemporaines : Copi, Spregelburg, Crimp, Kaplan, Baldwin …

Constatez-vous un retour du leader ?

Nous avons toujours lutté pour qu’il n’y ait pas de leader, mais il est évident que la société et le milieu du spectacle aime les leaders et la désignation d’un chef.

On ne peut bien sûr pas nier que des gens sont plus moteurs que d’autres, qu’il y a des « metteurs en scènes », donc des gens qui travaillent cet art-là, l’art de la mise en scène. Alors que d’autres n’en ont pas envie et préfèrent être ce qu’ils sont à la base : « acteurs ».

On ne peut pas nier non plus qu’il y a parfois des fatigues, parfois des lassitudes, parfois des difficultés, des blocages mais je crois que nous savons tous maintenant que nous ne nous voulons que du bien. Que les Lucioles permettent d’avoir un espace, une respiration, un outil de production, une liberté et donc une force.

Y-a-t-il une dimension politique à votre démarche collective, un projet politique à affirmer et défendre ?

Je crois que toute mes réponses répondent à cette question, OUI c’est politique, c’est une forme de coopérative, une forme de système autonome, une affirmation que le théâtre est un art du groupe, que le groupe de théâtre que nous sommes est une mini-société et que cette société (cette organisation sociétale) doit accompagner, pas piétiner.

C’est une forme de résistance

Y-a-t-il une menace à travailler ensemble ?

On est passé par plein de phases, il y a eu l’enthousiasme, le désir, le foisonnement, le plaisir des questions et des remises en cause…

Puis certainement des phases de « menace »… Je ne sais pas si c’est le mot exact, mais c’est sûr que celui ou celle qui portait le projet et mettait en scène pouvait éprouver un danger ou un ras le bol car il (ou elle) était trop remis en cause, trop bousculé par des contradictions ou des contestations

Maintenant je crois qu’il n’y aurait plus de menaces mais nous n’avons plus forcément le désir de travailler tous ensemble. Nous avons plutôt choisi de travailler à quelques-uns, et avec des gens extérieurs. Cela suit le mouvement de la vie, d’aller vers d’autres rencontres.

Forcément le choix « des Lucioles » est un projet politique, un projet de vie : les lucioles sont éphémères, lumineuses, en mouvement constant, et elles sont en voie de disparition (comme le dit Pasolini). C’est un choix et un acte à recommencer chaque jour que d’essayer de préserver cet « état de lucioles ».  C’est fragile, et c’est déjà une écriture finalement.

Voici une phrase d’Hemingway que James Baldwin cite dans ses notes autobiographiques. Je trouve qu’elle va bien aux Lucioles, à notre travail d’acteurs et de metteurs en scène…

Je la laisse en anglais car j’ai peur de mal la traduire, je vous laisse le faire si elle vous semble intéressante : « The great thing is to last and get your work done and see and hear and learn and understand ; and write when there is something that you know ; and not before ; and not too damned much after » (Death in the afternoon –Hemingway  )

Frédérique Loliée

Qu’est-ce que vous faites ensemble ?

On fête nos 20 ans, nos 30, nos 40 et arrivent les anniversaires des 50 ! On se voit grandir humainement et théâtralement. On aime bien boire des coups, monter des projets qui ne se ressemblent pas, creuser des endroits qu’on ne connait pas, penser le monde par questions, observer les tentatives de démocratie chez les autres et « chez nous »

Comment vous êtes-vous trouvés ?

On nous a assemblés ! A l’Ecole du TNB à Rennes, c’était la 1ère première promotion d’une école qu’ils inventaient, liée au théâtre dont Emmanuel de Véricourt venait de prendre la direction. Maintenant il y en a plein, mais à l’époque ce n’était pas courant, il y avait le Conservatoire à Paris, Strasbourg, Blanche… Dans le jury il y avait Alain Neddam, Sylvie Mongin Algan, Christiane Cohendy, Benoit Régent, Marc Liebens… et Christian Colin et Claire-Ingrid Cottanceau et de Véricourt. Ils avaient la volonté de former un groupe de citoyens/acteurs composé de gens différents, hétérogènes, qui pourraient s’assembler. On était différents, de cultures, d’âges, de parcours. Ca créait une énergie assez violente, brute, mouvante, et l’opposition ou les divergences produisaient des choses… des lumières… Du coup, en cours de troisième année, on a décidé de maintenir ce collectif d’acteurs, et on a commencé à inventer un mode de fonctionnement.

Que refusez-vous ?

Le pessimisme

Qu’affirmez-vous ?

La joie, même désespérée, les chemins de traverse et toutes les possibilités de pouvoir penser autrement.

Quels sont vos objectifs ?

Créer des objets ludiques, drôles et dérangeants qui font penser autrement justement.

Créer des groupes de travail en fonction du projet, qui confrontent des arts et des techniques différentes,  et qui vont questionner des types de narration nouvelles et comment « être ensemble »

Comment travaillez-vous ?

On s’appuie sur l’expérience des projets précédents, ce qu’on a appris, ce qu’on a envie de poursuivre, de modifier… On s’appuie sur son expérience et celle de l’autre

Comment se prend une décision ?

On accepte tous les projets en fait. Parce qu’il n’y a personne qui a plus de pouvoir que l’autre dans la prise décisionnaire. Chacun peut monter son projet, les Lucioles assurent une base de la production et la recherche de subvention mais chaque porteur de projet doit trouver sa coproduction. Un projet Lucioles doit avoir au moins 2 lucioles. La part de production s’établit en fonction du budget du projet. Comme il y a plus d’un projet par saison, on décide aussi comment on se répartit les théâtres auxquels on s’adresse.

Quelle est la vie organique du groupe ? Qui entre, qui sort ? (comment se vit la fidélité)

La vie organique du groupe c’est le souffle, l’air… ça entre et ça sort tout le temps, et ça ramène de l’oxygène et des vents nouveaux. On travaille tous ailleurs et avec. Avec toujours des divergences et des affinités ! C’est un peu la vie qui décide de la vie organique du groupe… certains se voient beaucoup, d’autres moins, un est parti parce que le groupe lui pesait, un parce qu’il allait diriger un théâtre… On se retrouve 2 fois par an au moins en réunion avec Odile, l’administratrice qui fait le lien de tout. La fidélité chez les Lucioles est très exigeante et j’aime beaucoup penser qu’aimer quelqu’un c’est être exigeant avec lui, percevoir ce qu’il peut, là où il pourrait aller, être… le tenter ! Moi je suis plutôt papillon en esprit, j’aime bien voleter, butiner… et j’ai appris avec les lucioles la grande valeur de la durée. On a demandé à Giacometti pourquoi ses dessins étaient composés d’autant de traits de crayons, et il a répondu (de mémoire) « parce que je regarde mon modèle tous les jours et il est tous les jours différent, je n’arrive pas à le fixer dans un seul trait ». Etre et travailler avec des gens depuis 25 ans c’est voir les gens toujours dans un possible, s’étonner de leur(s) possible(s), tenter toujours de ne pas écraser la différence mais qu’elle agisse comme un rebond. La fidélité c’est l’inverse de la stagnation, c’est stimuler l’autre, faire des essais ensemble, des chemins. C’est voir le temps se déposer sur les visages, les corps. C’est être exigeant avec la mémoire. C’est des rapports de force. C’est délicat et violent. Moi je vois la fidélité des Lucioles comme ça. Et ça a à voir avec le théâtre, avec la représentation des hommes entre eux.

Quelle est la durée de vie de cette association ?

Tant qu’il y aura du désir, tant qu’on en créera aussi. Moi je suis admirative de gens comme Claude Degliame, Rabeux, Evelyne Didi qui restent dans l’étonnement, le désir, la folie des aventures. Je ne sais pas s’il existe des collectifs d’acteurs de 70 ans… ?! mais ce serait drôle…

Quelle appellation/signature ? collectif, bande, groupe, troupe, ensemble…

Collectif ou groupe

Quelles sont vos influences (théâtrales et non théâtrales ?)

Les groupes, les années 70, Fassbinder et tous ses acteurs, Cassavetes et tous ses acteurs, Bergman et tous ses acteurs, Dromesko, le théâtre du Radeau, Copi, Pasolini, les fous, les associations libres, les inventions, la Factory, ce qui est en marge. En ce qui me concerne beaucoup la peinture, la photo… tout ce qui a trait au point de vue, d’où on regarde.

Constatez-vous un retour du leader ?

Il y a des leaders et il y a aussi la recherche du leader de la part des institutions, du nom, du metteur en scène. Et dans les dossiers, les programmes, il y a des cases et il faut mettre des noms. Au début, et on le voit chez tous les collectifs, il y a le nom du collectif et très très vite les noms se mettent dans les cases. Institution, presse…. on se laisse influencer, on laisse passer…  

Au départ, nous on savait la force du groupe, et on mettait la création de l’acteur au même niveau que celle du metteur en scène. Il était un être pensant, actif, créateur, on haïssait l’idée de l’acteur-interprète qui fait ce qu’on lui dit de faire. Faire un spectacle c’était arroser de la terre avec une écriture, la vision d’un acteur et la vision d’un metteur en scène, et la plante qui poussait avait la forme de cette rencontre (cf Vitez). Ca, je pense qu’on est d’accord là-dessus. Alors, bien sûr parmi nous il y avait des gens qui avaient plus une énergie de meneur que d’autres, des forces de propositions qui des fois pouvaient étouffer d’ailleurs, mais on arrivait toujours à rebondir. Des fois en s’éloignant un temps ! Mais concrètement dans les Lucioles, il y avait le soin de laisser l’autre monter son projet, donc lui laisser l’espace de sa recherche artistique, intervenir en respectant sa recherche. Donc il était normal qu’il signe la mise en scène pour affirmer son geste. Il était leader de son projet, pas du collectif. Et puis petit à petit, monter un projet, chercher des subventions, des coproductions, monter une équipe… c’était le porteur du projet qui le faisait, et de moins en moins le groupe, du coup cette force de travail a été prise en compte. Avec le temps aussi les choix et les directives artistiques se sont affirmées chez chacun, les liens particuliers avec des lieux… et donc les Lucioles c’est 6 leadeuses qui éclairent des bouts de nuit, chacun à sa manière, et qui ont une maison où elles viennent parler de leur expérience de la nuit, se donner des conseils, s’entraider, chercher des issues, et elles repartent à l’aventure, dans la nuit.

Y-a-t-il une dimension politique à votre démarche collective, un projet politique à affirmer et défendre ?

La politique c’est : comment vivre ensemble. Donc oui la démarche collective est politique.

Elle résiste. A la politique qui pense pour d’autres et impose. Aux systèmes fermés, unilatéraux.

Il me semble que dans les Lucioles on a toujours cherché tout ce qui est ouvert, en mouvement et peut produire des effets enthousiastes, vivants. En jouant avec l’économique, la technique et l’artistique. C’est archi politique de rêver et faire rêver… de I have a dream à Yes we can… alors eux c’est des leaders ! ce que serait un grand politique : un visionnaire et qui travaille des perspectives dans le temps, au-delà de lui. Et qui soulève.

Le problème du politique c’est qu’il réagit à des effets, de mode, de presse, c’est sinistre. C’est résoudre des problèmes. Mais en fait le chemin est beaucoup plus intéressant que la solution (qui n’en est pas une en plus !). Le fameux « intérêt pour le déroulement et non pour le dénouement » de Brecht. Il y a toujours une force propositionnelle du « bas » à écouter parce qu’elle est souvent inventive, inédite. Drôle aussi.

En 68, les gens parlaient du dimanche de la vie, ils avaient l’impression de pouvoir toucher leur vie, prendre position, acter.

Quand on conduit on oublie qu’on est dans un espace commun, on est dans sa bagnole et on oublie que la route n’est pas à nous! Je ne sais pas… peut-être les Lucioles c’est être un à plusieurs.

Y-a-t-il une menace à travailler ensemble ?

Travailler ensemble est et reste un ilot de résistance.

Sylvie Martin-Lahmani

Auteur : Sylvie Martin-Lahmani

Professeure associée à la Sorbonne Nouvelle, Sylvie Martin-Lahmani s’intéresse à toutes les formes scéniques contemporaines. Particulièrement attentive aux formes d’arts dits mineurs (marionnette, cirque, rue), intéressée par les artistes qui ont « le souci du monde », elle est codirectrice de publication de la revue Alternatives théâtrales depuis janvier 2016.

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