IMMENSE TRISTESSE.

Georges Banu_Contemporanul Nostru II
Georges Banu_Contemporanul Nostru II

Georges Banu nous a quittés ce vendredi 20 janvier 2023.

Avec ses nombreux amis d’Alternatives théâtrales, d’hier et d’aujourd’hui, nous n’arrivons pas y croire.

Il était si actif il y a encore quelques jours, fatigué certes, mais enthousiaste et gourmand, plein de projets d’articles pour nos publications à venir sur le Cabaret, Théâtre et paysage…

Nous publierons dans le prochain numéro, ARTS VIVANTS : MARIONNETTE, CIRQUE, CREATION DANS L’ESPACE PUBLIC, un de ses beaux textes intitulé « Formes orphelines » (N° 148 d’Alternatives théâtrales à paraître en février 2023).

Vous trouverez ci-dessous des extraits d’un texte qu’il m’avait demandé d’écrire, sur lui et pour lui, paru dans un ouvrage publié en Roumanie en 2020.

Nous publierons dans les jours qui viennent des textes d’amitié et d’hommage de la tribu Alternatives théâtrales, et republierons de nombreux textes brillants et poétiques de Georges, écrits depuis quatre décennies.

Il va énormément nous manquer. 

Nous pensons à sa femme Monique, à tous ses proches, au monde entier du théâtre qui perd un ami et un très grand penseur des arts de la scène.

Sylvie Martin-Lahmani, Directrice éditoriale et toute l’équipe d’Alternatives théâtrales

Perspective des grenouilles – Et penchant pour les angles insolites –

Extraits d’un texte traduit en roumain et publié dans Secolul 21 Bucarest, George Banu, contemporanul Nostru, 2020, Sylvie Martin-Lahmani.

En 2015, Georges Banu et Bernard Debroux signaient l’article « Lien poétique et confiance partagée » dans un dossier sur l’amitié au théâtre. Ils quittaient la codirection de la revue Alternatives théâtrales fondée par Bernard en 1979, tout en continuant à œuvrer au sein du comité de rédaction. A cette époque, j’avais proposé à Georges de rencontrer le philosophe Gilles A. Tiberghien, auteur du magnifique ouvrage Amitier. Cela ne s’est pas fait à cause d’un malheureux hasard de calendrier. J’en cite quelques extraits que j’aime beaucoup, ils sont nombreux.

Ce qu’espèrent les amis, c’est l’espoir lui-même, celui qui fait vivre, comme on a coutume de dire, et l’amitié est cette promesse d’espérer toujours qui fait entreprendre ensemble ce que l’un sans l’autre nous serions incapables de faire. 

Gilles A. Tiberghien, Amitier, Desclée de Brouwer, 2002, p. 31.

J’ai connu Georges il y une vingtaine d’années, de loin d’abord, avec la distance respectable et un peu craintive que l’on a pour certaines personnes qu’on admire. Il faut dire que la stature de l’homme impressionne. A Paris 3 – Sorbonne Nouvelle, où j’enseigne depuis quinze ans, sa renommée est incroyable. Il est de ceux (peu nombreux) qui ont marqué des générations d’étudiants et de professeurs, qui ont fait la gloire du département d’études théâtrales, à l’instar des grands penseurs comme Bernard Dort qui dirigea sa thèse. Difficile de trouver une bonne bibliographie, d’auditionner de bons candidats aux Master, sans qu’il soit fait mention ici ou là aux cours ou aux ouvrages de Georges. 

Cependant le sentiment d’admiration n’est qu’une composante de l’amitié. (…) Admirer, c’est sans doute vouloir s’approcher de l’autre (…) Celui que nous admirons, comme dit l’expression populaire, « c’est quelqu’un ! » 

Gilles A. Tiberghien, Amitier, p. 63-64.

Georges Banu ne cesse d’entreprendre. Même quand il se sent fourbu et éprouve la lassitude du mauvais spectateur[1], il propose, suggère, invente. 

Au-delà de l’éminent professeur internationalement connu, de l’essayiste et du directeur de publication, Georges, c’est le mari de Monique Borie – que j’admire aussi.

Ensemble, ils cultivent un amour pour la littérature et l’art, avec une attention particulière aux figures inanimées (mon dada, ma spécialité, mon sujet d’études à vie). J’ai rédigé une thèse sous la direction du philosophe et ami Denis Guénoun. Il s’agissait d’une approche théorique et historique du phénomène de l’animation, faisant écho à un documentaire que j’avais co-écrit sur cette question : Anima, l’esprit des marionnettes (Arte, 2005).

Georges faisait partie du jury (en 2011) et je me rappelle qu’il m’a précisément questionné à propos des miniatures. La marionnette est souvent décrite comme une effigie miniature : petit d’homme, petit homme, homonculus… Georges est soucieux du détail, il sait la valeur de la partie pour le tout. Il semble penser et écrire en zoomant avant de déployer une vaste pensée autour de l’infiniment petit. Comme Lévi-Strauss ou Beckett, il connaît les vertus de la miniature comme matrice du grand tout.

Pour connaître l’objet réel dans sa totalité, nous avons tendance à opérer depuis ses parties. La résistance qu’il nous oppose est surmontée en la divisant. La réduction d’échelle renverse cette situation : plus petite, la totalité de l’objet apparaît moins redoutable (…)

Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage, Gallimard, 2008, p.585.

Se donner du mal pour les petites choses, c’est parvenir aux grandes, avec le temps !

Samuel Becket[2]

Kantor, Craig ou Maeterlinck sont de fidèles compagnons de route de Georges et Monique, qui pensent le théâtre à l’aune des acteurs vivants et du théâtre de la mort, en sachant bien ce que les marionnettes ont apporté au renouveau de la scène théâtrale. Je ne crois pas trahir un grand secret en signalant qu’ils vivent en compagnie d’une colonie de pantins. Marionnettes d’Europe, d’Indonésie, d’Asie…, vaquent nonchalamment à leurs occupations dans leur salon, confortablement installées dans le canapé, assises dans un fauteuil. 

Je crois bien que ce sont elles qui m’ont donné une des premières clés d’entrée du monde poétique de Georges – et Monique donc –, avec quelques fantômes et autres sculptures en salle de réanimation. « Inquiétante étrangeté », « vallée dérangeante»[3]

Sans affecter mon admiration respectueuse, la présence de ces poupées m’a permis de découvrir d’autres facettes de Georges, son goût pour la cohabitation des extrêmes, pour les forces d’en haut et d’en bas, pour la mélancolie et la joie, la rigueur et l’imaginaire onirique, la quête du vrai et la tentation des songes. Georges a conservé cette âme d’enfant dont parlaient Vitez et Claudel, à la vue des poupées.

Ces extrêmes habitent Georges et ses écrits. Et c’est une des raisons pour lesquelles je l’amitie. Pour son choix d’une vie d’auteur-penseur entièrement dédiée à la scène et aux autres arts, pour sa force de conviction et sa pugnacité (il n’aime guère les papillons), pour son rôle de passeur intergénérationnel et international aux amis du théâtre et de la scène.

J’amitie Georges pour m’avoir confié, avec Bernard Debroux, les clés d’Alternatives théâtrales en 2016 (trousseau de clés partagé successivement en Belgique avec Antoine Laubin, Laurence Van Goethem, Benoît Hennaut puis Caroline Godart).

J’amitie Georges qui depuis 2016, a continué à œuvrer passionnément au sein du comité de rédaction et à distiller ses paroles puissantes et ses idées poétiques. 

J’amitie Georges parce qu’il sait – en observateur minutieux du monde – multiplier les points de vue : pas seulement scruter à la loupe avant d’élargir les plans, mais aussi chercher des angles insolites : observer les hommes de dos[4], écouter les langues d’ailleurs, penser des typologies d’acteurs par leurs timbres de voix, répertorier des empreintes théâtrales à la manière d’un anthropologue des scènes d’Orient et d’Occident[5], sonder du bas vers le haut en adoptant la « perspective des grenouilles » [6], comme on dit en peinture, tomber sur un lustre, et écrire un bel ouvrage sur la lumière[7]

La « perspective des grenouilles »…, c’est une expression trouvée dans les premières pages de Par-delà bien et mal. Dans cette première partie consacrée aux « préjugés des philosophes », Nietzsche réfléchit à la vérité et à la « volonté du vrai » : « cette célèbre véracité dont jusqu’ici tous les philosophes ont parlé avec vénération, que de problèmes nous a-t-elle déjà posés ! ». Nietzsche avance à tâtons et se demande si une chose peut procéder de son contraire, si la volonté peut procéder d’une erreur…, la volonté du vrai, de la volonté de tromper… Il s’interroge sur ces antinomies de valeur qui ne seraient peut-être que de « simples jugements superficiels, des perspectives provisoires, peut-être par surcroît prises sous un certain angle, de bas en haut, des « perspectives de grenouille » en quelque sorte, pour employer une expression familière aux peintres ». 

Je suis tombée en arrêt devant cette expression qui convient si bien à Georges, cet auteur et essayiste adepte de la multiplication des points de vue qui font le sel de son écriture : perspective à vol d’oiseau, vue du ciel surplombante et élégante, perspective cavalière, ou perspective grenouillère, de bas en haut comme chez les batraciens, voyeur du dessous…

S’il est un point commun entre la façon dont nous vivons nos rapports d’amitié et ce que postulent les textes anciens et modernes qui ont théorisé ces rapports, c’est bien l’idée d’une communauté.

J’amitie Georges avec beaucoup de respect, toujours, mais sans la révérence paralysante des premiers jours. Pendant cette période de crise sanitaire qui nous a frappés à l’échelle planétaire, on s’est envoyé des blagues de confinement dont on n’aurait pas reconnu l’intérêt en d’autres temps. On a fait l’éloge du rire salutaire pour tous, en évoquant les talents d’humoriste de notre ami Serge Saada. On s’est promis d’aller boire des verres après tout ça, avec ou sans masques[8]…, avec Chantal Hurault, Christophe Triau et d’autres amis d’Alternatives théâtrales. On a plus que jamais ressenti la nécessité des autres, de la troupe, du groupe, de la communauté, du collectif ![9]


[1] Georges Banu, Le mauvais spectateur, N° 116 d’Alternatives théâtrales, 2013.

[2] Une des rares citations optimistes de Beckett citée par Georges dans la présentation de son essai : Georges Banu, Miniatures théoriques – Repères pour un paysage théâtral, Actes Sud, 2009.

[3] Deux concepts respectivement attribués à Sigmund Freud et au roboticien japonais Mori Masahiro.

[4] Georges Banu, L’Homme de dos, Peinture, théâtre, Ed. Adam Biro, 2001.

[5] Georges Banu, Les Voyages ou l’ailleurs du théâtreAlternatives théâtrales, 2013.

[7] Georges Banu, Le Lustre, de l’intime à la scène, Arléa, 2019.

[8] Georges a participé au très beau numéro d’Alternatives théâtrales dirigé par Guy Freixe et Brigitte Prost, Les Enjeux du masque contemporain, paru au début de la pandémie en mars 2020.

[9] Le collectif, c’est le sujet d’un important dossier proposé par Georges dans le numéro de décembre 2019, Nos Alternatives.

Auteur/autrice : Sylvie Martin-Lahmani

Professeure associée à la Sorbonne Nouvelle, Sylvie Martin-Lahmani s’intéresse à toutes les formes scéniques contemporaines. Particulièrement attentive aux formes d’arts dits mineurs (marionnette, cirque, rue), intéressée par les artistes qui ont « le souci du monde », elle est codirectrice de publication de la revue Alternatives théâtrales depuis janvier 2016.

Une réflexion sur « IMMENSE TRISTESSE. »

  1. Merveilkeux hommage. Un penseur de théâtre s’en est allé. Qu’il repose en paix! Je me rappelle du texte de « l ‘acteur qui ne revient pas ». Je ne savais pas qu’il s’interessait à la marionnette, mais le Japon a aussi surement joué dans cette curiosite.
    Dimitri Jagenea, Secrétaire général de l’Unima International, Directeur du Théâtre Royal du Peruchet et du Musee International de la Marionnette de Bruxelles

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