Sunday – Pierre Droulers, un homme qui danse

À propos du livre « Sunday. Pierre Droulers, Chorégraphie », récemment paru.

J’ai tendu des cordes de clocher à clocher;

des guirlandes de fenêtre à fenêtre;

des chaînes d’or d’étoile à étoile,

et je danse.

Arthur Rimbaud, Illuminations

Voici un livre poème, un livre-danse, un livre-art, un livre-vie ;
qui raconte l’histoire d’un homme et l’Histoire d’une époque vécue les yeux grands ouverts,
construit et mis en scène comme un spectacle, une chorégraphie, une performance, un travail de peintre ;
où tout ce qui est écrit (textes) et présenté (images), l’est  au plus près du réel, sans travestissement,
puisé dans un amoncellement de traces, récits, photographies, carnets,
exposés sur 24 tables un jour de 2017 dans les espaces de La Raffinerie à Bruxelles. Continuer la lecture « Sunday – Pierre Droulers, un homme qui danse »

Festival Radikal

La scène contemporaine bruxelloise à Berlin dans les locaux de Sasha Waltz.

À l’initiative du Ministre Bruxellois de la Promotion de Bruxelles, en partenariat avec Visitbrussels et Wallonie-Bruxelles International, quatre curateurs (Tom Bonte du Beursschouwbourg, Patrick Bonté des Brigittines, Christophe Galent des Halles de Schaerbeek et Guy Gypens du Kaaitheater) ont programmé neuf artistes de la scène contemporaine bruxelloise à un public berlinois, dans les locaux de Radialsystem V dirigé par la chorégraphe Sacha Waltz. Continuer la lecture « Festival Radikal »

Un éblouissement

À propos de « Mitten wir im leben sind Bach6Cellosuiten » par Anne Teresa De Keersmaeker et Jean-Guihen Queyras.

 

Les six suites pour violoncelle de Bach sont sans doute un des sommets de l’œuvre de Jean-Sébastien Bach comme de la musique occidentale. Dans leur dénuement, leur minimalisme, leur simplicité et en même temps leurs complexité architecturale, et la profonde humanité qu’elles dégagent, elles ne  devaient pas manquer d’intéresser un jour Anne Teresa De Keersmaeker, familière de l’oeuvre du compositeur (c’est la quatrième fois qu’elle s’y confronte). Continuer la lecture « Un éblouissement »

Un Cosi… inouï ! 

À propos de la création de « COSÌ FAN TUTTE » par Anne Teresa De Keersmaeker à l’Opéra National de Paris

Par la force de l’opinion publique et sous la pression de l’engouement médiatique je regarde des opéras dans des représentations récentes, le plus souvent signées par des metteurs en scène convertis aux représentations lyriques par le chant des sirènes financières que les directeurs d’institutions toujours friands de « chaire fraîche » entonnent avec constance. Il suffit qu’un nom paraisse sur la scène théâtrale pour qu’à leur tour, ils paraissent : d’ailleurs leur présence dans la salle atteste la reconnaissance du succès. Ce fut récemment le cas pour Thomas Jolly en France… et tant d’autres. Et la mission impartie à ces nouveaux venus renvoie toujours au même voeu : « rafraîchir » l’opéra dont on souhaite la mise à jour, le camouflage des rides et l’affiliation agressive au quotidien… comme si, en craignant sa vétusté, on s’employait obstinément à camoufler  son âge, son passé. Chirurgie esthétique flagrante ! Opération fréquente chez ces « vieilles belles » qui se pavanent convaincues de la pérennité de leurs  charmes… restaurés ! Cela explique pourquoi ici les princes deviennent des prolétaires et les ouvriers des… princes. Personne n’est plus à sa place !  Continuer la lecture « Un Cosi… inouï ! « 

« Le non-dit d’une hiérarchisation des valeurs » (entretien avec Alain Foix)

Notre série d’entretiens consacrée aux défis de la diversité reprend son rythme hebdomadaire. Rencontre avec Alain Foix, écrivain, dramaturge, directeur artistique, réalisateur et philosophe.

Alternatives théâtrales : Il semble que le théâtre soit à la traine d’une tendance à la diversification des artistes sensible en particulier dans la danse ou la musique, et à plus forte raison dans l’audiovisuel, depuis des années. Pourquoi une telle résistance ou réticence ?

Alain Foix : La distinction est nécessaire pour faire apparaître la vraie problématique. Le problème du théâtre est à la fois spécifique et à la fois lié à celui des autres arts. Cela est dû à plusieurs facteurs. Si l’on prend la danse par exemple, il faut noter que dans le ballet classique, il n’y a pas moins de difficulté à faire apparaître la différence. L’image de la danse classique française est blanche pour des raisons idéologiques évidentes. La sélection des petits rats de l’opéra pour ne parler que d’eux, se fait autant sur la morphologie que sur la couleur de la peau. Le corps classique n’est pas seulement blanc mais répond à des critères de forme, de poids, de taille très précis. Continuer la lecture « « Le non-dit d’une hiérarchisation des valeurs » (entretien avec Alain Foix) »

« On pourrait être surpris » (entretien avec Serge Aimé Coulibaly)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Serge Aimé Coulibaly, dont le spectacle « Kalakuta Republik » est présenté au Festival d’Avignon et en tournée estivale.

Comment définiriez-vous votre travail de création artistique, envisagé à l’aune de la « diversité culturelle » ? Et que revêt selon vous ce terme devenu d’usage courant au sein des institutions culturelles ? 

Dans le cadre de la création artistique, le terme diversité culturelle met plus en lumière le conservatisme des institutions culturelles, la complexe gestion de l’héritage colonial, et la déconnexion qu’il y a entre la réalité des grandes villes belges par exemple (Bruxelles, Anvers, Liège etc.) et la fixation passéiste que les institutions culturelles se font de ces villes. Continuer la lecture « « On pourrait être surpris » (entretien avec Serge Aimé Coulibaly) »

Les attentes des stéréotypes du « doudouisme » (entretien avec Chantal Loïal)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec la chorégrahe Chantal Loïal. Propos recueillis par Sylvie Martin-Lahmani.

Sylvie Martin Lahmani : Comment définiriez-vous votre travail de création artistique, envisagé à l’aune de la « diversité culturelle » ? Et que revêt selon vous ce terme devenu d’usage courant au sein des institutions culturelles ?

Chantal Loïal : Je mène, depuis vingt ans, avec ma compagnie, un travail de fond porté par des choix esthétiques singuliers, mais également une force d’engagement sociétal et citoyen, en résonance sensible avec l’idée forte de « créolisation » qui, selon Edouard Glissant, « n’est pas une simple mécanique du métissage : c’est le métissage qui produit de l’inattendu. » Cette « troisième » voie, celle de la créolisation, entendue comme « identité multiple », ouverte sur le monde et la mise en relation des hommes, des cultures et des imaginaires apporte des réponses réalistes et pragmatiques aux problématiques contemporaines du vivre et de l’agir ensemble. Continuer la lecture « Les attentes des stéréotypes du « doudouisme » (entretien avec Chantal Loïal) »

Le doux pour le dur

Kunstenfestivaldesarts 17, semaine 1.

Croiser un Syrien dans la rue à Bruxelles n’entraîne aucune réaction particulière. Nous ignorons la nationalité des personnes qui nous entourent ; la multiculturalité de nos rues est un habitus. A contrario, regarder entrer en scène un danseur syrien dont on connaît la nationalité rappelle instantanément qu’il existe au théâtre plusieurs qualités de silence. Celui qui règne dans la Goudenzaal du Beurschouwburg ce soir est d’une intensité palpable. Chaque geste, chaque pas est scruté avec une attention rare par l’audience faisant corps, comme si chaque geste, chaque pas, était capable de dire enfin, mieux que tout autre canal d’information, le vrai de la guerre et de l’exil. Aucun mot et presque pas de musique ; de la précision, des regards choisis, du tact. Une atmosphère cotonneuse malgré les bottes qui s’autonomisent et les drapeaux blancs qui en disent long. Pas besoin d’agresser la salle pour évoquer le vrai de l’horreur, en somme. Continuer la lecture « Le doux pour le dur »

L’hybridation comme énergie chorégraphique

À propos de « East », de Sidi Larbi Cherkaoui.

En 2015, Sidi Larbi Cherkaoui, une des vedettes mondiales de la danse contemporaine, a été nommé directeur artistique du Ballet van Vlaanderen. Et donc co-directeur artistique de l’ensemble Opera Ballet Vlaanderen, en lien étroit avec Avie Cahn, un solide jeune patron qui règne depuis 2009 sur l’Opéra. Un regroupement voulu par la tutelle politique flamande, pour des raisons à la fois budgétaires et de prestige, à l’exception des administrateurs du parti de Bart De Wever, la NVA, qui ont voté contre sa candidature. La troupe elle-même est réticente puisque sa formation classique, ses habitudes et ses fréquentations (les corps de ballet de quelques opéras traditionnels) ne vont pas naturellement vers l’univers multiculturel du nouveau patron.  Continuer la lecture « L’hybridation comme énergie chorégraphique »

Les mondes enfouis de Lisbeth Gruwez

À propos de « Lisbeth Gruwez dances Bob Dylan »

Une piste noire luisante et une danseuse en chemise blanche. Un homme assis à une console qui passe des disques. C’est le dispositif de « Lisbeth Gruwez dances Bob Dylan », spectacle présenté au KVS à Bruxelles, il y a quelques semaines. Au premier abord, la configuration est sans mystère : lui (le musicien et compositeur Maarten Van Cauwenberghe) est dos à nous, juché sur un petit tabouret devant ses platines, il fume, boit une bière, nonchalamment ; elle (la chorégraphe et danseuse Lisbeth Gruwez), réceptionne chaque nouveau morceau de musique par une nouvelle partition dansée. Tous les deux écoutent la musique de Bob Dylan et la savourent, chacun à leur manière. On passe d’un album à l’autre. Pas de mix : chaque piste est jouée de bout en bout. Et entre chaque chanson, résonnent simplement le silence, la respiration de la danseuse et la complicité tacite des deux artistes. C’est là que la puissance du spectacle nous envahit peu à peu : pas d’artifices, pas de grands effets, pas de commentaires – si ce ne sont les quelques mots jetés parfois par la danseuse à son partenaire, comme pour prendre la température de l’air ou partager le plaisir d’entendre ce son-là.

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