Récits de mort annoncée

« Nachlass » de Rimini Protokoll et « La Voix humaine » de Jean Cocteau/Ivo van Hove

Le théâtre se dérobe au récit des témoins confrontés avec son insaisissable souffle et son irrémédiable disparition. Il ne leur reste que des pincées et des bribes dont ils conservent le souvenir, le transmettent même, sans pouvoir le restituer. Défi de spectateur déchiré entre l’expérience et l’extinction qui suit, enjeu de mémoire et défaite programmée. Continuer la lecture « Récits de mort annoncée »

Tendresse

du Festival National de Bucarest au Festival d’Automne à Paris

Marina Constantinescu, critique réputée, assure la direction du Festival National de Théâtre de Roumanie dont le programme, cette année, a conjugué avec un rare succès des spectacles du pays retenus au terme d’une sélection personnelle et des représentations invitées qui ont ébloui public et créateurs réunis. Continuer la lecture « Tendresse »

Le legs de l’écrit

À l’occasion de la parution du #135 « Philoscène, La philosophie à l’épreuve du plateau », nous publions un extrait de la préface de Georges Banu, « Le legs de l’écrit », in « Antoine Vitez, Le théâtre des idées », Éditions Gallimard.

Le théâtre des idées – geste éditorial accompli, il y a vingt-quatre ans, dans l’urgence de la disparition brutale d’Antoine Vitez. Continuer la lecture « Le legs de l’écrit »

Une Chambre en Inde ou l’«autofiction de Mnouchkine»

« L’autofiction » fait fortune en France et, depuis vingt ans, cela remonte à Serge Doubrovsky et son roman le Fils. Des écrivaines surtout s’adonnent avec délice à cet exercice qui convoque des traces mémorielles personnelles pour les inscrire dans un cadre romanesque, et échapper ainsi à l’écueil des mémoires, du journal, de la biographie revisitée. Genre hybride « l’autofiction » séduit par la mixité du vécu assumé et du fictif ajouté ! Continuer la lecture « Une Chambre en Inde ou l’«autofiction de Mnouchkine» »

Le patrimoine génétique communiste

Une contribution au #134 « institutions / insurrections » qui vient de paraitre.

On le sait, chacun possède un patrimoine génétique dont il est indissociable et qui capitalise les données d’un passé familial et permet de déceler les données d’une identité. Mais ce qui concerne une personne seule semble pouvoir s’élargir à une société et à ses empreintes historiques. Aujourd’hui, plus d’un quart de siècle après la chute du communisme, les manifestations récentes de certains dirigeants des anciens pays de l’Est semblent révéler la constitution d’un patrimoine génétique « politique » au nom duquel ils agissent et, bizarrement, trouvent un consentement général. Continuer la lecture « Le patrimoine génétique communiste »

La musique et l’espace

Le fantasme des origines
– la Trilogie des éléments d’Enrico Bagnoli et Marianne Pousseur et le théâtre Olimpico –

La vie produit parfois du sens, un sens imprévu, étonnant parce que non programmé, conséquence du hasard heureux qui vient exalter une pensée, un acte, un spectacle. Cette conviction ancienne s’est imposée de nouveau à moi dans toute sa pertinence grâce à la rencontre inattendue, d’une justesse poétique absolue, entre le Teatro Olimpico de Vicenza et la Trilogie des éléments signée par Enrico Bagnoli – Phèdre, Ismène, Agamemnon – et en ayant Marianne Pousseur comme inouïe protagoniste. Continuer la lecture « La musique et l’espace »

Un Cosi… inouï ! 

À propos de la création de « COSÌ FAN TUTTE » par Anne Teresa De Keersmaeker à l’Opéra National de Paris

Par la force de l’opinion publique et sous la pression de l’engouement médiatique je regarde des opéras dans des représentations récentes, le plus souvent signées par des metteurs en scène convertis aux représentations lyriques par le chant des sirènes financières que les directeurs d’institutions toujours friands de « chaire fraîche » entonnent avec constance. Il suffit qu’un nom paraisse sur la scène théâtrale pour qu’à leur tour, ils paraissent : d’ailleurs leur présence dans la salle atteste la reconnaissance du succès. Ce fut récemment le cas pour Thomas Jolly en France… et tant d’autres. Et la mission impartie à ces nouveaux venus renvoie toujours au même voeu : « rafraîchir » l’opéra dont on souhaite la mise à jour, le camouflage des rides et l’affiliation agressive au quotidien… comme si, en craignant sa vétusté, on s’employait obstinément à camoufler  son âge, son passé. Chirurgie esthétique flagrante ! Opération fréquente chez ces « vieilles belles » qui se pavanent convaincues de la pérennité de leurs  charmes… restaurés ! Cela explique pourquoi ici les princes deviennent des prolétaires et les ouvriers des… princes. Personne n’est plus à sa place !  Continuer la lecture « Un Cosi… inouï ! « 

Marcel Bozonnet – prix du meilleur acteur européen

À l’occasion du prix international remis récemment à Marcel Bozonnet, Georges Banu retrace ici le parcours de l’acteur.

Macédoine, le 2 juillet 2017

Un prix comme celui-ci accordé à un acteur d’exception ne peut saluer seulement sa présence dans le théâtre mais également ce qu’il a fait pour le théâtre, au-delà de ses apparitions sur la scène. C’est le cas de Marcel Bozonnet qui a été élu parce que acteur et plus qu’acteur : il incarne pour la scène française et européenne une attitude responsable à l’égard de cet art fugitif où l’instant est essentiel, où le présent fait loi.  Continuer la lecture « Marcel Bozonnet – prix du meilleur acteur européen »

La musique live et la fêlure des mots (2/2)

En deux temps, Georges Banu évoque les liens qu’entretiennent théâtre et musique « live ». Partie 2.

Une visée générationnelle

L’exercice se retrouve dans Apollonia ou le Nouveau cabaret de Warlikowski où régulièrement les épisodes musicaux se distinguent par leur intensité, parfois abusive, trop répétitive. À quoi renvoie un tel déferlement sonore ? Plusieurs hypothèses se dessinent. D’abord, comme jadis pour la vidéo à ses débuts, le désir de rattacher explicitement le théâtre à une modernité générationnelle. Fournir à un public jeune des satisfactions similaires, voire même identiques à celles procurées par les concerts qu’il fréquente avec un engagement éperdu. Comme si les metteurs en scène s’avéraient être révoltés contre le théâtre comme art ancien, suivi prioritairement par un public âgé, peu attiré par les grandes messes des stars rock ou pop. La musique représente un palliatif à cette inquiétude. Continuer la lecture « La musique live et la fêlure des mots (2/2) »

La musique live et la fêlure des mots (1/2)

En deux temps, Georges Banu évoque les liens qu’entretiennent théâtre et musique « live ». Partie 1.

Une émotion s’empara de moi lorsque, dans le jury de sélection organisé par un ami, Andrei Serban le créateur de la célèbre Trilogie antique, invitait les candidats à passer de « la parole aux chants » et sous l’emprise de cette découverte le glissement révélateur constitua l’objet d’un des plus accomplis événements organisé dans les années 90 par l’Académie Expérimentale des Théâtres. Un livre lui a été consacré et nous pouvons y retrouver les témoignages les plus divers, les propos concrets de grands artistes qui ont cultivé cet exercice du « voyage » sonore, source d’une palpitation affective ou d’une rupture agressive. Soit le camaïeu des sons, soit la déchirure des songs. Soit la remontée des échos de l’origine sacrée, soit l’insertion des mélodies urbaines, soit la Grèce, soit l’Allemagne! Avec comme terme intermédiaire l’Italie et le parlarcantando de Monteverdi. Cette indécision fut placée par Heiner Müller sous le signe du fameux propos de Wittgenstein: « Ce dont nous ne pouvons plus parler il faut le taire » car l’écrivain sensible à la question avancée répondit: « Ce dont nous ne pouvons plus parler il faut le chanter ».  Continuer la lecture « La musique live et la fêlure des mots (1/2) »