The rest is silence, le départ d’Horatio 

HOMMAGE A GEORGES BANU

Mes premiers souvenirs avec Georges Banu sont d’abord ceux d’une étudiante. J’ai eu la chance de l’avoir comme professeur en licence et en master d’études théâtrales à la Sorbonne-Nouvelle. C’était à la fin des années 2000. Une époque où les smartphones ne concurrençaient pas encore les profs et où nous écrivions nos cours à la main. Nous passions des heures à écouter cet homme aux allures de Maître Hibou (le célèbre habitant de la forêt des Rêves bleus) nous raconter passionnément Peter Brook, ressusciter le Mahabharata ou nous faire courir aux Bouffes du Nord un dimanche après-midi par grand soleil pour découvrir la Flûte enchantée du grand metteur en scène anglais, dont il accompagna toute sa vie le travail. La reine de la Nuit était Noire, les Iks de l’Ouganda blancs. Nous plongions dans la magie du théâtre en compagnie de cet Horatio sensible, dont les cours étaient un savant mélange d’érudition et d’observation, d’anecdotes vécues ou entendues et d’un je-ne-sais-quoi de savoureux qui tenait beaucoup à ce qu’aucun cours ne ressemblait au précédent. Un parfum de soufisme flottait parfois dans la salle. Et les yeux pétillants, notre prof à l’accent roumain si chantant prenait un plaisir d’artiste à nous émerveiller.   

Georges Banu m’a toujours terriblement impressionnée. Par son érudition, ses remarques qui faisaient mouche, par ses livres dans lesquels je me plonge régulièrement depuis mes dix-huit ans. En un mot Georges Banu a beaucoup nourri mes « humanités ». Mais longtemps, le croisant à la sortie du théâtre, je me suis gardée, paralysée par la timidité, de lui demander ce qu’il avait pensé du spectacle. Il impressionnait par son savoir mais aussi par son sens de l’à-propos. Et puis j’ai appris à le connaître autrement. A Paris 3 d’abord où il est devenu l’un de mes collègues –rapidement émérite- puis au sein du comité de rédaction d’Alternatives théâtrales, revue qu’il a fait naître avec Bernard Debroux et à laquelle il a su donner le rayonnement qu’on lui connaît. 

Georges Banu se dévouait au théâtre mais il savait garder l’oreille ouverte sur le monde et sur les autres. Je me souviens notamment de sa curiosité pour les étudiants étrangers auxquels il posait toujours des questions sur le théâtre dans leurs pays et les raisons de leur présence à la Sorbonne-Nouvelle. Par ailleurs, bien que paraît-il rétif aux mondanités nocturnes, toujours à l’affut d’un bon vin, d’un bon mets ou d’un bon mot, c’était aussi un formidable camarade de festival ou de colloque. Une foule de souvenirs à Reims, Avignon, Paris ou Louvain-La-Neuve m’assaillent en écrivant ces lignes. 

Impossible d’écrire sur Georges Banu sans penser aussi à ses colères. Elles étaient nombreuses, souvent cinglantes et parfois très à propos. Dans cette époque aseptisée, où tout le monde fait sans cesse attention à ne pas blesser l’autre comme s’il s’agissait d’une délicate statue de porcelaine, ses colères, que je n’ai jamais connues empreintes de rancœur ou de frustration, me manqueront. Elles étaient profondément vivantes. 

Ce n’était pas un maître à penser pour moi. Plutôt quelqu’un dont la lecture et la fréquentation « à combustion lente », comme disait Antoine Vitez, me donnait des idées, des réflexions sur des sujets divers. Une certaine idée de la roublardise aussi. 

Deux semaines avant sa mort, nous intervenions tous deux au sein de la même table-ronde dans un colloque consacré à Jean-Marie Serreau à la Comédie-Française. Après avoir vertement remis en place Coline Serreau qui l’avait piqué au vif par une remarque déplacée à notre égard (en gros les universitaires sont des gens d’un insupportable sérieux), Georges avait subjugué la salle en racontant les spectacles de Jean-Marie Serreau qu’il avait vus, jeune homme en Roumanie, et le temps qu’ils avaient passé ensemble. Son récit racontait Serreau bien sûr. Mais en creux, il était question de sa propre jeunesse entravée par un régime politique oppressant qui l’avait contraint bientôt à partir. Comme lorsqu’il parlait de Peter Brook, Banu invoquait les pouvoirs du théâtre sur l’âme et les destinées. Ce jour-là, Georges m’a demandé le regard lointain, si j’avais remarqué que Peter Brook ne figurait pas dans les « Dix grands disparus de l’année 2022 » de Libération

Mon intervention, sur Jean Genet et Jean-Marie Serreau, l’avait intéressé. Quelques jours plus tard, il m’avait écrit pour me demander de lui envoyer. Ce que j’avais fait avec plaisir mais en réécrivant mon texte. C’était cela aussi Georges Banu, une curiosité sans limite à l’égard de la jeunesse, une volonté de transmission bien grande et une exigence qui donnait envie de se dépasser. Ce témoin de l’ombre est peut-être parti rejoindre les Nuées. « Nous savons qui nous sommes mais nous ne savons pas ce que nous allons devenir », dit le personnage d’Ophélie qu’il cite dans Les récits d’Horatio, ce texte testimonial où il se met métaphoriquement à la place du grand ami d’Hamlet. The rest is silence, dit-il. 

Georges, Le voyageur de l’émotion 

HOMMAGE À GEORGES BANU

Un texte de Bernard Debroux, in Les voyageurs du théâtre, coédition Alternatives théâtrales/ Institut de recherche en études théâtrales de la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, février 2013

Mon enfant ma sœur, songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble… 

Baudelaire, L’invitation au voyage

Il fut un temps, pas si lointain, où le théâtre était avant tout l’expression d’une communauté. Il lui renvoyait, comme dans un miroir, ses déchirements et ses errances, ses interrogations et ses espoirs, histoires de guerres et d’amour, parfums d’enfance et fuite du temps. 

En même temps, le théâtre est, depuis toujours itinérant. Les créations se transportent d’un lieu à un autre, élargissant le cercle des spectateurs. Ces migrations ont influencé l’art du théâtre. Qu’on ne prenne pour seul exemple que le voyage en Europe de l’Ouest du Berliner Ensemble en 1954 et la secousse qu’il produisit alors, en France notamment. C’est à partir de là que la pensée brechtienne se répandit comme une traînée de poudre. Même ceux qui n’avaient pas vu Mère Courage étaient hantés par les photographies d’Hélène Weigel, la bouche ouverte dans un cri «muet» d’effroi. 

Un peu partout en Europe ces visites décloisonnaient un théâtre replié sur lui-même, influençait ses valeurs, son esthétique et sa pensée. 

Ces rencontres étaient rares. Si leur impact était sensible, c’était dans un rythme calme, un processus lent, une appropriation raisonnée. 

Aujourd’hui nous sommes dans un tout autre cas de figure. La capacité de voyager a bousculé en profondeur l’art du théâtre. Ce ne sont plus seulement des tournées de spectacles étrangers qui sont proposées aux publics des théâtres. Tout le monde voyage : les artistes comme les publics. Les artistes collaborent, venant de territoires différents. Ils se mesurent, parfois se rejoignent dans des œuvres singulières, nées de leurs différences. 

Phénomène propre à ces trente dernières années : l’explosion des festivals. Longtemps en France, il n’y eut de festival que celui d’Avignon et celui à Paris du théâtre des Nations, et après lui le festival d’automne, auxquels vint se joindre le festival de Nancy. 

Aujourd’hui, presque chaque ville en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Belgique revendique son festival et ouvre ses portes aux spectacles du monde. Même phénomène en Europe centrale et orientale, en Russie, pour ne pas parler du reste du monde. 

Le voyage, c’est aussi la rencontre et l’adaptation des esthétiques. Parmi les exemples célèbres, les traditions orientales chez Ariane Mnouchkine et celles de l’Afrique chez Peter Brook, pour ne citer que les plus emblématiques. 

Mais ce fut aussi l’influence de la «dramaturgie» allemande chez Jean- Pierre Vincent ou Patrice Chéreau en France, Marc Liebens, Philippe van Kessel et Philippe Sireuil en Belgique. 

Georges Banu naît en quelque sorte à la critique au moment de cette explosion. Voyageur infatigable – y a-t-il quelqu’un qui dans le monde du théâtre avale plus de kilomètres que lui dans une année ? – il a été en première ligne de ces découvertes, ces étonnements,ces influences. 

Georges Banu et Bernard Debroux_2015, photo Dmvmc
Georges Banu et Bernard Debroux_2015, photo Dmvmc

Pour avoir parfois voyagé avec lui ou pour l’avoir écouté au retour de ces pérégrinations, je le qualifierais volontiers de voyageur de l’émotion. Qu’il se rende à un festival en Europe ou en Amérique, son voyage est un mélange de proximité avec la chose artistique et la découverte de l’autre, de l’étranger. Il marche dans la ville (parfois tôt le matin ou tard le soir), envoie des cartes postales à des amis, toujours signifiantes d’un souvenir ou d’un projet, parle avec les gens (chauffeurs de taxi, antiquaires, garçons de restaurant), tachant de superposer l’air du temps et le spectacle du soir. 

Ces voyages du théâtre dans le monde, Georges en a fait profiter la revue Alternatives théâtrales dans des numéros devenus célèbres :  Le but et ses fantômes, Le théâtre au Portugal, Le théâtre de l’Hispanité, L’Est désorienté, La Scène Polonaise, Le théâtre au Japon, La Scène Roumaine… la revue l’ayant parfois précédé dans cette voie (Théâtre Contemporain en Europe, Les Américains par eux-mêmes) mais lui a surtout emboîté le pas : Théâtre en Suisse Romande, Canada 86, Théâtre d’Afrique noire, Théâtre à Berlin, Théâtre au Chili. Les titres mêmes de certains numéros s’inscrivent dans cette préoccupation : Aller vers l’ailleurs, territoires et voyages… 

Il est d’autres voyages dont Georges a été le témoin et dont il a fait partager la revue, ce sont ce qu’on pourrait appeler les voyages du sensible, les glissements des disciplines artistiques les unes dans les autres, les thématiques qui voyagent et traversent le répertoire d’un moment particulier : le théâtre testamentaire, le théâtre de la nature, le théâtre dédoublé, les liaisons singulières, le corps travesti, extérieur cinéma, côté sciences... Il s’agit là de voyages à l’intérieur même du théâtre, pendant nécessaire à l’exploration d’autres univers artistiques et culturels qui se développent ailleurs dans le monde. 

D’où vient à Georges cette disposition d’explorateur qui le fait voyager depuis tant d’années ? Je n’aurais pas la prétention de répondre entièrement à cette question qui offre des réponses multiples.
Il y a sans doute cette double appartenance culturelle qui lui a permis de comprendre très tôt les avantages qu’il y a à scruter l’âme humaine à partir de postes d’observation différents. Il y a du déchirement à se partager entre deux patries. Il y a aussi de la douceur à vivre à chaque retour les affections retrouvées. 

Georges banu et Bernard Debroux, 2015, photo Dmvmc

Oui, alors…. (Petite pièce en un acte)

HOMMAGE A GEORGES BANU par Serge Saada.
Texte traduit en roumain et publié dans Secolul 21 Bucarest, George Banu, contemporanul Nostru, 2020, Serge Saada.

Deux amis discutent à la sortie d’un théâtre…

SERGE    

Je l’ai bien vu, je crois que tu n’as pas tout aimé du spectacle

GEORGES

C’est un beau spectacle mais les seaux d’eau renversés à la fin, c’est inutile

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IMMENSE TRISTESSE.

Georges Banu nous a quittés ce vendredi 20 janvier 2023.

Avec ses nombreux amis d’Alternatives théâtrales, d’hier et d’aujourd’hui, nous n’arrivons pas y croire.

Il était si actif il y a encore quelques jours, fatigué certes, mais enthousiaste et gourmand, plein de projets d’articles pour nos publications à venir sur le Cabaret, Théâtre et paysage…

Nous publierons dans le prochain numéro, ARTS VIVANTS : MARIONNETTE, CIRQUE, CREATION DANS L’ESPACE PUBLIC, un de ses beaux textes intitulé « Formes orphelines » (N° 148 d’Alternatives théâtrales à paraître en février 2023).

Vous trouverez ci-dessous des extraits d’un texte qu’il m’avait demandé d’écrire, sur lui et pour lui, paru dans un ouvrage publié en Roumanie en 2020.

Nous publierons dans les jours qui viennent des textes d’amitié et d’hommage de la tribu Alternatives théâtrales, et republierons de nombreux textes brillants et poétiques de Georges, écrits depuis quatre décennies.

Il va énormément nous manquer. 

Nous pensons à sa femme Monique, à tous ses proches, au monde entier du théâtre qui perd un ami et un très grand penseur des arts de la scène.

Sylvie Martin-Lahmani, Directrice éditoriale et toute l’équipe d’Alternatives théâtrales

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Réflexions sur le travail d’Agnès Limbos/Cie Gare centrale

  • A propos de son écriture, par Karolina Svobodova
  • Autour de Il n’y a rien dans ma vie qui montre que je suis moche intérieurement, par Evelyne Lecucq

Vous les retrouverez dans le numéro 148 à paraître fin février 2023 : ARTS VIVANTS : marionnette, cirque, création dans l’espace public.

Vous pouvez voir Il n’y a rien dans ma vie…, au Théâtre Mouffetard du 10 au 19 janvier 2023.

Site compagnie : https://www.garecentrale.be/

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Performance « Je suis Jina » en soutien avec la Révolution féministe « Femme, vie, liberté »

A lire : Lettres persanes et scènes d’Iran, Juin 2017

Dans cette performance, Rezvan Zandieh porte une tenue créée avec des masques blancs, représentant les femmes iraniennes prisonnières ou assassinées et lit la lettre d’une des activistes prisonnières, Leila Hossein Zadeh écrite depuis sa prison en Iran. Cette tenue transforme symboliquement le corps de l’artiste en un corps collectif résistant et parlant.

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HOMMAGE À FRANÇOIS TANGUY – Décédé le 7 décembre 2022 à l’âge de 64ans

Metteur en scène du Théâtre du Radeau et fondateur et de la Fonderie au Mans, avec Laurence Chable, ce grand homme de théâtre n’a eu de cesse, depuis les années 80, de créer des formes scéniques incomparables, empreintes de grâce et de poésie, des « mouvements » dont le souvenir persistant accompagne durablement ses spectateurs ; et de prendre part, aussi, à la Fonderie, aux combats et aux veilles éthiques et politiques de son temps.

Sa dernière création Par autan était à l’affiche du Festival d’Automne et aurait dû être jouée au Théâtre de Gennevilliers du 8 au 17 décembre.

Nous pensons à ses proches.

Sylvie Martin-Lahmani, directrice éditoriale, et toute l’équipe d’Alternatives théâtrales

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FINAL CUT DE MYRIAM SADUIS. UNE ENQUÊTE INTIME SUR UN CAUCHEMAR COLONIAL 

 L’origine de Final Cut, ce n’est pas tant la mort de ma mère que le succès d’un racisme politique vécu d’abord de manière intrafamiliale encore enfant. J’en ai pris conscience en 2002, l’année où Jean-Marie Le Pen passait au second tour des élections présidentielles1

Nous reviendrons longuement avec Myriam Saduis, autrice, metteuse en scène et actrice, sur l’écriture de Final Cut, sur ses origines familiales complexes et sur sa mise en scène qui met à distance le personnage qu’elle incarne, et dont elle dit : « C’est moi et ce n’est pas moi, c’est mon texte.» 

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Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire par Jacques Martial au Théâtre de l’Épée de Bois

Créé en 2002 à Avignon par Jacques Martial, la mise en scène intégrale du Cahier d’un retour au pays natal est une magnifique incarnation de ce poème explosif et toujours bouleversant. Écrit d’abord en 1939, le poème a été largement retravaillé par Césaire jusqu’en 1947, comme s’il fallait nécessairement prendre en compte l’épreuve de la guerre afin de poursuivre le travail de sape et le dynamitage de la culture coloniale qui s’est vue confirmée et abimée à la fois dans le conflit mondial. 

Cette création de Jacques Martial est plus précieuse que jamais de nos jours – alors que les luttes anti-racistes sont parfois désignées comme “identitaires” ou “communautaristes”. Face à ces caricatures, la voix du poème déjoue par avance les assignations identitaires et se définit comme celle d’un « homme-juif / un homme-cafre / un homme-hindou de Calcutta / un homme de Harlem-qui-ne-vote-pas ». On ne cessera donc pas de redécouvrir ce texte fondateur de la « négritude », idée que Césaire prenait déjà soin de ne pas identifier à une race, car elle n’est pas « un plasma, ou un soma, mais mesurée au compas de la souffrance », ajoutant aussi que « la vieille négritude progressivement se cadavérise », comme si la véritable négritude restait toujours à inventer dans la langue, à l’inverse du discours victimaire qu’on lui impute parfois.

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Peter Brook – « Merci à la vie »  

Peter Brook s’est éteint telle une bougie qui se meurt lentement, longtemps, et dont la fin sans drame procure la réconciliation avec l’ordre du monde. Mes dernières rencontres avec lui me le révélaient différent car s’il avait perdu l’énergie d’autrefois il se montrait plus affectueux que jamais. Son regard était lumineux et son sourire d’une tendresse infinie. Il se préparait et acceptait la perspective de la fin. Et cela ne pouvait qu’apaiser les amis qui l’entouraient sur un fond nostalgique de ce qu’il avait été. 

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