GÉRALD KURDIAN ** HOT BODIES – STAND UP

Gérald Kurdian apparaît sur scène au début du spectacle. C’est un homme grand au corps viril et à la voix grave, mais il est aussi vulnérable, sexy et féminin. Il porte un mini short en cuir noir et nous montre, sur un grand écran en fond de scène, une photo prise au hasard de déambulations. Il s’agit d’un tag représentant à peu près ceci :

# Male

# Female

## Fucko

Il s’interroge : s’il sait ce que signifient « Male » et « Female », « Fucko » lui est inconnu. Il décide d’aller en chercher la définition dans la « Maison des enfants queer », un lieu mystérieux où règnent le désir, la beauté inconditionnelle de tous les corps et une certaine mélancolie. Kurdian, qui est également musicien et chanteur, entonne Lithium de Nirvana, et le ton naïf et drôle qu’il avait employé jusque-là fait place à une profondeur surprenante, empreinte de duende, qui annonce que le périple dans lequel nous nous engageons ne sera ni voyeur ni amusé. Ce dont il est question ici, c’est du plaisir, mais aussi de la violence incompréhensible de l’injonction à être autre que soi et de la noblesse d’y avoir survécu.

Pour que nous cernions mieux ce qui se passe dans la Maison, Kurdian décide de nous en montrer des photos. « Ma mère adore les diaporamas » nous dit-il avant d’en lancer un sur l’écran, accompagné d’une musak[1] d’ordinateur un peu folk. Si la présentation est ironique, les photos, elles, sont extraordinaires : corps ou morceaux de corps pris dans des intérieurs sombres et surexposés, lits défaits, paysages, jambes, sexes, douches, plantes, fleurs. Elles troublent à la fois par leur douceur et leur crudité, évoquant un univers où les conventions qui enclosent le sexe sont retournées. La honte, la gêne, l’exclusivité, les rôles prédéfinis, la possession de l’autre sont évincés pour faire place à une inventivité totale des rapports, des formes et des corps : les identités sont fluides et ouvertes, le désir se meut sans attache et sans a priori, le consentement est valeur cardinale. Dans cette utopie queer et féministe, le jeu, la tendresse, la jouissance sont centrales ; le plaisir se fait à la fois artistique et politique.

SommerSzene2018-GeraldKurdian_1©_SzeneSalzburg_BernhardMüller
SommerSzene2018-GeraldKurdian_1©_SzeneSalzburg_BernhardMüller

Ces photos surprennent aussi par leur qualité : prises sur le vif, elles sont précises et saisissantes, et leur esthétique fait écho à celles de Nan Goldin et Wolfgang Tillmans. Mais le travail de Kurdian, plus tendre et plus drôle, s’inscrit en même temps dans une autre généalogie d’artistes LGBTQ, tels que les cinéastes Barbara Hammer (Dyketactics) et James Bidgood (Pink Narcissus). Ces œuvres sont délibérément marquées par un côté bricolé, les moyens réduits faisant partie intégrante du camp et de ses avatars. Bidgood a réalisé son film dans son minuscule appartement new-yorkais ; Goldin prenait des photos de ses ami.es en soirée, malades, drogué.es. Kurdian se saisit de cette esthétique avec jubilation, par exemple en nous montrant un clip d’un clitoris révolutionnaire en plasticine aux petits yeux menaçants, exigeant une érotique à sa mesure.

Les photos, les personnages, les sons vont continuer à se succéder : d’abord avec Tarek X (l’alter ego de Kurdian), puis un garçon trans habité par une sagesse intemporelle, et enfin une communauté de sœurs-sorcières, qui esquissent ensemble les contours d’un monde dans lequel le sexe se fait créateur et guérisseur, puissance naturelle aussi bien que vecteur par lequel la nature s’accomplit et se régénère sans cesse. Le sexe n’est plus le lieu des transgressions ou des conventions – elles n’ont plus de raison d’être, car il s’est fait force mystique, point de contact non seulement avec les corps aimés, mais aussi avec la nature toute entière – plantes, fleurs, animaux. Le queer quitte le domaine du politique et du contingent pour faire un avec la fécondité du monde.

SommerSzene2018-GeraldKurdian_4©_SzeneSalzburg_BernhardMüller
SommerSzene2018-GeraldKurdian_4©_SzeneSalzburg_BernhardMüller

Le spectacle nous invite à nous ouvrir à ce qu’il y a de plus sauvage, doux et vulnérable en nous. Kurdian rappelle que la sexualité est toujours en excès des limites que nous lui imposons ; nos corps réclament d’autres horizons, d’autres possibles, d’autres récits. D’autres images et d’autres voix. Ainsi, Hot BodiesStand Up dévoile un aspect secret et sensible de la culture queer, loin des mirages d’une Gay Pride vendue au plus offrant et des corps plastiques des séries télévisées. Nous sommes à un autre endroit : celui des cœurs qui souffrent et des corps qui inventent, celui de la blessure sans nom et du plaisir qui crée, des sorcières en mantille, des nuits électriques, de la sororité universelle des êtres. Celui aussi d’une culture infiniment précieuse, aussi ancienne que la persécution et aussi invisible au monde extérieur que le plus intime de soi.

Gérald Kurdian performera le Hot Bodies – Stand Up au Kaaitheater le 29 et 30 octobre 2020. Son agenda est complet ici.


[1]« Muzak » désigne la musique de fond, aseptisée, que l’on entend partout, dans les salles d’attente, dans les grands magasins, etc.

Entretien avec Mohammad Yaghubi, un écrivain devant l’État iranien

Mohammad Yaghubi, c.f. note en bas de l’article (1)

Alternatives théâtrales a publié un numéro spécial consacré à la riche scène iranienne : Lettres persanes et scènes d’Iran, N° 132, 2017, avec un focus sur 5 auteurs importants de  la littérature dramatique contemporaine dont Mohammad Yaghubi fait partie.

François Chabanais : Le théâtre, la politique et la religion, pourquoi ces trois éléments sont-ils inséparables en Iran ?

Mohammad Yaghubi : Parce que la fonction du théâtre consiste à éclairer et à dire la vérité. Le théâtre se fonde sur la rhétorique et la philosophie et il a pour tâche d’analyser la situation et de jeter la lumière sur l’obscurité. Mais la politique et la religion veulent que les gens soient ignorants et soumis. Le théâtre invite les gens au doute et à l’interrogation alors que la politique et la religion les invitent au consentement, à la soumission et l’imitation. Pour cette raison ils ne sont pas séparables.

F.CH : On dirait que les artistes iraniens doivent aborder prudemment les questions religieuses et politiques dans leurs pièces de théâtre, alors que dans certains pays on critique dans les pièces de théâtre les différentes religions et même les hommes d’État, leurs actions et les effets qu’ils produisent sur la société.

M. Y : Les artistes iraniens n’ont pas d’autre solution. Les extrémistes religieux et politiques s’opposent avec violence à tout théâtre qui veut porter un regard critique sur les questions religieuses et politiques. Il est aujourd’hui prouvé et admis que la violence résulte de la peur. Celui qui se comporte avec violence craint quelque chose. Et pour cacher sa peur, il commence à agir avec violence. Il craint que la vérité ne soit divulguée et que les gens en soient informés. Beaucoup de gens souffrent toujours d’une ignorance historique.

Une Minute de Silence. 2016_Canada, metteur en scene Mohamad Yaghubi_Source des photos_Archive personnelle de Mohamad Yaghubi
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Discours des matières et des éléments dans l’œuvre de Phia Ménard

À l’occasion de la présence de Phia Ménard dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles, à la Maison des Arts de Schaerbeek / Huis der Kunsten van Schaarbeek, Bruxelles, les 7 et 8 septembre 2020, avec Contes Immoraux – Partie 1 : Maison Mère, nous publions en ligne un article du N° 138 d’Alternatives théâtrales : Arts de la scène et arts plastiques, oct. 2019.

Eau, vent, terre et ciel. Phia Ménard fait feu de tout bois. Dans des créations inclassables qui organisent la présence du corps dans un espace semé d’embûches, la jongleuse et metteuse en scène dompte les matières et joue avec les éléments. Depuis 2008, elle crée des pièces transdisciplinaires avec la farouche intention de repousser les limites habituelles de la scène. Sans doute guidée par l’adage «Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme», elle a baptisé sa compagnie Non nova : Non nova, sed nove. (Nous n’inventons rien, nous le voyons différemment).

À la manière de Bachelard1, Phia Ménard se joue des Éléments.

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« Un masque ou une marionnette, c’est comme un kayak », seconde conversation entre Michel Laubu et Brigitte Prost.

La semaine dernière nous avons publié un premier entretien suivi d’un Apologue du Maître de la Turaquie. Voici une seconde conversation entre Michel Laubu et Brigitte Prost.

On vous propose de continuer à avancer masqués avec trois textes qui font écho aux Enjeux du masque sur la scène contemporaine.

Michel Laubu : Les objets étaient là. Moi, au départ, je suis plutôt bricoleur. Je m’ennuyais au lycée. Je bricolais des choses et j’ai monté un premier spectacle que j’ai joué en jeune public, dans les écoles. J’avais dix-sept ans. Et en fin de compte, je n’ai jamais fait du théâtre autrement, qu’avec de vieux bouts de trucs et cette poésie de bricoler. Tout part de là.

Brigitte Prost : Comment le masque est-il apparu dans vos créations ?

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Entretien avec Michel Laubu mené par Brigitte Prost dans le cadre de la revue #140 sur les enjeux du masque sur la scène contemporaine.

Cette semaine, on vous propose d’avancer masqués avec trois textes qui font écho aux Enjeux du masque sur la scène contemporaine, numéro d’Alternatives théâtrales paru en mars 2020, par un étrange hasard…

Découvrez aujourd’hui un premier entretien, suivi d’un Apologue du Maître de la Turaquie.

On fait ce qui se passe.

Souvent cela arrive à point nommé.

Michel Laubu

Brigitte Prost : « Michel Laubu », est-ce vraiment votre nom… ? C’est un nom bien explosif…

Michel Laubu : « Laubu » est bien mon nom, ce n’est pas un pseudonyme… Il m’est arrivé d’aller sur des sites de généalogie et ce que j’ai alors rentré comme nom pour moteur de recherche, spontanément, ce n’était pas « Laubu », mais « Turak ». C’est étrange… Comme si « Turak », c’était plus mon nom que « Laubu » aujourd’hui…

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Collectif Clinic Orgasm Society – Entretien complet

Ils étaient en Belgique, au Théâtre Varia puis au Théâtre de Namur en janvier et février 2020, avec Ton joli rouge-gorge.

Ton joli rouge-gorge est une création de la COS ; ce groupe réunissant des personnes de toutes allégeances scéniques et artistiques interroge à travers des œuvres, spectacles et autres « trucs », l’être humain, cherchant à faire jaillir comme un orgasme commun des soubresauts de réflexions. Cette entité libre se cristallise autour de Mathylde Demarez et Ludovic Barth.

Le fonctionnement en collectif a plutôt l’air de se généraliser. C’est une très bonne chose, à l’heure où les réseaux sociaux encouragent le narcissisme. C’est une aventure risquée mais qui vaut la peine.

Cie Clinic Orgasm Society

Voici la version complète de leur entretien conduit dans le cadre de notre dossier sur les collectifs – à lire dans le numéro 139.

QU’EST-CE QUE VOUS FAITES ENSEMBLE ?

Nous essayons d’inventer des formes scéniques qui puissent nous surprendre et nous ravir. Nous partageons un certain goût pour le décalage, l’iconoclaste, l’expérimentation bricolée et ludique. Un esprit de contradiction peut-être aussi. Nous sommes extrêmement différents, mais nous avons réussi à découvrir un territoire artistique où nous pouvions fonctionner de façon complémentaire. Depuis des années nous essayons d’étendre ce territoire, de l’explorer, d’en sonder les limites. Mais comme la vie nous fait évoluer, et l’expérience aussi, ces limites sont mouvantes.

COMMENT VOUS ÊTES-VOUS TROUVÉS ?

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COLLECTIF LES LUCIOLES

Nous vous proposons de lire ici la version intégrale de leur entretien, et de découvrir un extrait dans un dossier complet consacré aux collectifs du N° #139 : Nos Alternatives

« La vie organique du groupe c’est le souffle, l’air… ça entre et ça sort tout le temps, et ça ramène de l’oxygène et des vents nouveaux. »

Réponse d’un membre des Lucioles, lorsqu’en fin d’année 2019, on leur a demandé de parler de la vie organique du groupe.

Prochain spectacle prévu en mai (espérons-le !) : HARLEM QUARTET et LE BONHEUR (n’est pas toujours drôle)

(par ordre chronologique de réponses)

Que faites-vous ensemble ?

Philippe Marteau

Le collectif permet avant tout de se lancer. Comme un défi irrépressible, d’abord à soi-même et ensuite à l’ensemble : « j’ai envie d’essayer quelque chose avec ce texte, cet auteur. »

Et dans un premier temps, à la marge des institutions, sans disposer toujours de beaucoup de moyens, il est possible de faire exister un nouvel objet. Cela donne de l’encouragement et de la confiance. Et souvent ça marche!  Au-delà de nos espérances. Et c’est ça qui est beau.

Nous nous connaissons depuis 1991 et le regard que nous portons les uns sur les autres est nécessairement profond et complexe.

Il nous arrive parfois de ne pas être d’accord avec ce que fait l’autre. Nous agissons comme une démocratie, rarement avec des votes, mais le plus souvent empiriquement, toujours favorables au développement des projets.

La politique n’est pas au cœur de nos discussions, c’est ce qui se raconte, ce qui se fabrique dans les spectacles qui peut être politique, sociétal. Mais il s’agit principalement de trouver une réponse poétique.

Nous avons été influencés, en plus de nos expériences personnelles, par des maîtres qui la plupart du temps venaient enseigner à l’école du TNB (Matthias Langhoff, Claude Régy, le Théâtre du Radeau, des gens moins reconnus et des acteurs- actrices bien sûr aussi…) et avec le temps le cercle s’est élargi, allant du cinéma au champ littéraire, et plus particulièrement contemporain.

Le collectif permet surtout de prendre son temps, le développement personnel de chacun est primordial. C’est un accompagnement dans la durée, comme une épaule solide.

L’énergie circule. De nouvelles personnes entrent dans le groupe. Des amitiés fidèles se nouent. Des passions se font et se défont. Comme une famille.

C’est toujours aujourd’hui une forme de résistance.

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L’entretien du Collectif F71 – Version intégrale

La comédienne Sara Louis joue dans Lettres jamais écrites du 9 au 11 mars 2020 aux Gémeaux. Elle est par ailleurs membre du collectif F71, qui réunit depuis 2004, cinq comédiennes, metteures en scène, auteures : Stéphanie Farison, Emmanuelle Lafon, Sara Louis, Lucie Nicolas, Sabrina Baldassarra un temps puis Lucie Valon, accompagnées par Gwendoline Langlois, administratrice de production.

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Quand la danse s’adresse aux arts visuels : points de mire et lignes de fuite

« Soyez les bienvenu.e.s à la rencontre d’Alternatives Théâtrales consacrée aux arts scéniques et plastiques, qui se déroulera au CENTQUATRE-PARIS le 26/02/20.

Invitation ici !

A cette occasion, nous sommes heureux de publier la version intégrale d’un texte de Cécile Schenck, Quand la danse s’adresse aux arts visuels : points de mire et lignes de fuite. Vous en trouverez une version plus courte dans le N° 138.

 

Où en est-on, un siècle et demi après la révolution scénique pensée et partiellement réalisée par Richard Wagner, de la théorie du Gesamtkunstwerk qui donnerait à chaque discipline sa juste place dans “la ronde des arts” ? Si la hiérarchie wagnérienne n’est plus à l’ordre du jour depuis longtemps, contestée dès les années 1920 par la vision démocratique d’un compagnonnage égalitaire de la musique, de la peinture, du livret et de la chorégraphie orchestrée par Serge Diaghilev et Rolf de Maré au sein des Ballets russes (1909-1929) et des Ballets suédois (1920-1925), c’est tout de même au compositeur allemand que la danse moderne doit d’avoir conquis — tardivement — ses lettres de noblesse, et qu’elle a pu revendiquer, à ce titre, un droit à l’indépendance l’autorisant paradoxalement à se passer du secours de ses “arts-frères”. Pouvoir danser en silence, sans décor ni costumes somptueux, voilà qui affranchit, au tournant du XXe siècle, les premières “danseuses libres” de toute tutelle étrangère, et recentre l’attention du public sur l’essence même du geste. Mais nouveau paradoxe, Isadora Duncan, qui n’utilisait, en guise de toile de fond, qu’un modeste rideau bleu et pour tout costume, qu’une tunique légère inspirée du chiton grec, a suscité chez les peintres, sculpteurs, et dessinateurs de son temps un engouement nonpareil. Même constat pour Loïe Fuller, dont les savantes architectures lumineuses offraient aux yeux d’un public médusé le spectacle d’un art proprement immatériel, qui fera dire à Mallarmé : « Le décor gît, latent dans l’orchestre, trésor des imaginations[1] ».

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L’homme actant

A l’occasion de la programmation du spectacle musical Les Aveugles, (Maurice Maeterlinck, Josse De Pauw, Jan Kuijken, Collegium Vocale Gent), au Théâtre National de Bruxelles du 13 au 17/11/19, nous vous proposons de lire ou relire le portrait de Josse de Pauw par EVELYNE COUSSENS.

Josse De Pauw (°1952) est un acteur. Ce n’est pas seulement l’acteur le plus demandé de la scène flamande. C’est surtout un homme actant : un homme qui cherche toujours à explorer, rechercher, transposer et interroger.

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