Un héritage sans testament, « Maitres anciens » au Théâtre de la Bastille.

Photographie de Jean Louis Fernandez, "Maîtres anciens".

Jean-Marie Hordé, l’inlassable éclaireur du théâtre en France a eu la très bonne idée de reprendre le spectacle Maîtres anciens dans son Théâtre de la Bastille.

Thomas Bernhard n’a eu de cesse dans ses romans et son théâtre de régler ses comptes avec la société autrichienne, son passé nazi, l’empreinte du catholicisme, sa culture petite bourgeoise.

Curieusement, ce sont souvent ses textes non dramatiques portés à la scène qui permettent d’aborder l’univers de l’auteur dans toute sa complexité. Ce fut le cas il y a trente ans déjà dans l’adaptation que Michèle Fabien avait réalisée de Oui dont la mise en scène de Marc Liebens et l’interprétation de Patrick Descamps avaient connus une carrière mémorable.

Aujourd’hui ce sont Nicolas Bouchaud et Eric Didry qui se sont attaqués au roman  Les maîtres anciens  pour en donner une représentation remarquable à tout point de vue…

La langue de Bernhard faite d’invectives implacables n’épargne personne. Imprégnée d’ironie perfide et de malice acide, elle assaille et démolit tout sur son passage. Les « grands » artistes en particulier : musiciens, écrivains et musiciens reconnus sont passés à la moulinette de ses sarcasmes qui font mouche à tous les coups. Elle fait mentir l’adage qui dit que tout ce qui est excessif est insignifiant…

C’est au contraire ici l’excès qui nous entraîne dans une saine provocation. Les phrases assassines qui se succèdent sont une sorte de rappel à l’ordre pour que nous gardions une lucidité critique face à un héritage culturel que nous avons souvent tendance à digérer sans la distance nécessaire.

Il fallait l’immense talent de Nicolas Bouchaud qui est comme un poisson dans l’eau dans l’univers Bernhardien pour se glisser dans le personnage de Reger et proférer avec une jouissance communicative les imprécations virulentes et les secousses existentielles que renferme le texte remarquablement traduit par Gilberte Lambrichs (Editions Gallimard).

L’adaptation heureuse des Maîtres anciens qui nous est proposée permet aussi des respirations bienvenues : pris à son propre jeu de démolition étourdissante des grands musiciens, le silence des mots envahit la scène lorsque monte dans l’espace sonore une partita de Bach qui s’étire en longues volutes sonores laissant le héros (Reger) en proie à une longue rêverie silencieuse, et par là nous fait partager cette musique « par qui l’hiver est tolérable » (Aragon).

Un autre moment d’intense émotion est rendu lorsque Reger fait part de l’anéantissement qui l’a envahit lors de la perte de son épouse. Il est alors le double de Bernhardt qui, lui aussi, fut à jamais marqué par la disparition de sa femme. Il y a alors comme un moment de grâce, contrepoint bouleversant au monde de la férocité que nous avions vécu jusqu’alors.

Cette langue virtuose ne nécessitait pas une scénographie envahissante. L’univers de signes soigneusement choisis dans leur sobriété – papier kraft, électrophone année 70, banquettes comme on en voit dans les musées, concourent à la réussite de ce très beau spectacle.

L’humour est toujours présent dans cette effervescence du langage où ne cesse de souffler un esprit revigorant !

Maîtres anciens de Thomas Bernhardt. 
Adaptation de Nicolas Bouchaud et Eric Didry, assistés de Véronique Tmsit. 
Mise en scène d’Eric Didry. 
Interprétation de Nicolas Bouchaud.
Théâtre de la Bastille, mars 2020. 

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