Collectif Clinic Orgasm Society – Entretien complet

Si tu me survis... 2016. Crédit : Alice Piemme

Ils étaient en Belgique, au Théâtre Varia puis au Théâtre de Namur en janvier et février 2020, avec Ton joli rouge-gorge.

Ton joli rouge-gorge est une création de la COS ; ce groupe réunissant des personnes de toutes allégeances scéniques et artistiques interroge à travers des œuvres, spectacles et autres « trucs », l’être humain, cherchant à faire jaillir comme un orgasme commun des soubresauts de réflexions. Cette entité libre se cristallise autour de Mathylde Demarez et Ludovic Barth.

Le fonctionnement en collectif a plutôt l’air de se généraliser. C’est une très bonne chose, à l’heure où les réseaux sociaux encouragent le narcissisme. C’est une aventure risquée mais qui vaut la peine.

Cie Clinic Orgasm Society

Voici la version complète de leur entretien conduit dans le cadre de notre dossier sur les collectifs – à lire dans le numéro 139.

QU’EST-CE QUE VOUS FAITES ENSEMBLE ?

Nous essayons d’inventer des formes scéniques qui puissent nous surprendre et nous ravir. Nous partageons un certain goût pour le décalage, l’iconoclaste, l’expérimentation bricolée et ludique. Un esprit de contradiction peut-être aussi. Nous sommes extrêmement différents, mais nous avons réussi à découvrir un territoire artistique où nous pouvions fonctionner de façon complémentaire. Depuis des années nous essayons d’étendre ce territoire, de l’explorer, d’en sonder les limites. Mais comme la vie nous fait évoluer, et l’expérience aussi, ces limites sont mouvantes.

COMMENT VOUS ÊTES-VOUS TROUVÉS ?

En jouant ensemble, tout simplement. Nous avons travaillé plusieurs années comme comédien.ne.s/performeur.euse.s dans la compagnie Jours Tranquilles (fondée par Fabrice Gorgerat, un ami rencontré à l’INSAS), où nous avons développé un langage commun, un rapport à l’improvisation et une complicité de plateau. Nous pouvons avoir plein de points de divergences théoriques dans nos créations, mais jusqu’à présent ça s’est toujours résolu de façon très naturelle en étant ensemble sur un plateau. C’est le jeu qui décide au final.

DTC_2009, Daniel Cordova

QUE REFUSEZ-VOUS ? QU’AFFIRMEZ-VOUS ?

Difficile de dire ce que nous refusons au théâtre ou à la scène en général.

Peut-être l’aspect poussiéreux qui peut lui être associé ? Ou son héritage ?

 Nous aimons l’idée que c’est un art de l’expérience du présent, qui peut foutre en l’air tout ce qui a été fait avant (même si c’est probablement une illusion), et qui sera balayé dans le futur. C’est quelque chose de très rare dans notre société, où l’expérience du présent est constamment soumise à la tentation de l’enregistrement pour la vivre plus tard. Nous ne laisserons peut-être aucune trace de notre présence sur terre, mais les moments vécus en représentation ont bel et bien existé, et ces moments resteront avec un peu de chance (même – et surtout – de manière déformée) dans l’imaginaire de certain.e.s spectateurs ou spectatrices. C’est cette impossibilité de reproduire une expérience du présent sans la déformer qui nous fascine.

QUELS SONT VOS OBJECTIFS ?

Depuis le début de notre collaboration, rien n’est vraiment planifié, si ce n’est de répondre scéniquement à des impulsions qui nous traversent, et dont nous ne comprenons souvent les véritables enjeux que très tard dans le processus de création, parfois bien après la « première ». Nous n’avons donc pas d’objectif particulier et conscient, à part de nous libérer de ces impulsions.

COMMENT TRAVAILLEZ-VOUS ?

Chaque proposition scénique appelle une méthodologie légèrement différente. Mais jusqu’à présent, nous avons toujours fonctionné en lançant plein d’idées concrètes, parfois tout à fait anecdotiques, parfois très motrices pour l’ensemble de la création, que ce soit directement sur le plateau (par improvisations) ou à la table. L’étape suivante c’est de les structurer, ce qui implique qu’on en jette une bonne partie. Mais les idées qu’on garde, même temporairement, sont toujours des actes suffisamment excitants pour qu’on ait envie de les jouer nous-mêmes.

COMMENT SE PREND UNE DÉCISION ?

Dans la mesure du possible, nous cherchons à ce qu’une décision soit toujours au-delà du compromis. C’est-à-dire qu’elle soit plus intéressante que ce que chacun.e d’entre nous aurait pu penser personnellement. C’est tout l’intérêt de travailler ensemble, de sortir de ses propres schémas et obsessions. Ça dépasse la dimension purement artistique, puisque nous fonctionnons de cette façon aussi avec notre chargée de développement, qui participe aussi à notre recherche artistique. La frontière est poreuse, parce que nous envisageons notre travail comme un tout, comme une démarche globale. Nous fonctionnons en trinôme.

QUELLE EST LA VIE ORGANIQUE DU GROUPE ? QUI ENTRE, QUI SORT ? (COMMENT SE VIT LA FIDÉLITÉ)

Artistiquement, nous sommes deux à tenir les rênes. C’est à deux que nous initions et développons les propositions scéniques. Après, nous faisons appel à un certain nombre de créateurs, artistes ou techniciens ou autres, en fonction de nos besoins et envies à différents stades de chaque projet. Avec le temps s’est constituée une sorte de nébuleuse de collaborateurs qui reviennent régulièrement, mais qui ont leurs propres projets de leur côté. Par ailleurs, entre nous rien n’empêche a priori que chacun.e participe de son côté à d’autres aventures artistiques, dans la mesure où nous considérons notre compagnie comme un territoire d’expérimentation artistique non-exclusif, même s’il faut avouer que cela arrive peu finalement. Comme si de l’extérieur on nous voyait comme une entité indissociable et trop occupée à ses propres créations pour s’en extirper. C’est un peu dommage…

QUELLE EST LA DURÉE DE VIE DE CETTE ASSOCIATION ?

Cette question est très difficile. Nous avons commencé à travailler ensemble en 2002, même si la compagnie a été créée fin 2000 sous forme de trio (c’était un peu par hasard d’ailleurs). Ça fait un bail donc, et la Clinic Orgasm Society s’est inextricablement mêlée avec nos vies personnelles. Nous sommes amis, C’est la famille. Difficile d’imaginer ce que notre association artistique deviendra dans l’avenir. On espère juste que s’il faut arrêter un jour cette collaboration, on le fera au bon moment. Mais a priori on imagine une durée de vie illimitée. Il nous semble qu’on a encore plein de voies à explorer.

QUELLE APPELLATION/SIGNATURE ? COLLECTIF, BANDE, GROUPE, TROUPE, ENSEMBLE…

Sur notre site internet on a mis « groupe artistique ». Ce n’est pas tout à fait juste même si cela semble être le terme le plus proche de notre façon de fonctionner sur chacun de nos projets.

QUELLES SONT VOS INFLUENCES (THÉÂTRALES ET NON THÉÂTRALES ?)

Ludovic :

Mes premières influences sont liées à la bande-dessinée, le métier que j’envisageais au départ et depuis très petit. André Franquin, Marcel Gotlib, etc. puis plus tard Art Spiegelman, Jacques Tardi, Charles Burns, Chris Ware. Mes autres influences sont essentiellement issues des arts plastiques (Marcel Duchamp, Marina Abramović, Antoni Tapies, …) et de la musique (Franz Schubert, Antonín Dvořák, Pink Floyd, Pixies, …). La scène est venue comme un accident qui a duré longtemps et qui m’a permis de mêler différents médias. Et puis il y a aussi David Lynch, qui a servi de fixatif en quelque sorte à mon goût pour l’étrangeté de l’ordinaire. Théâtralement il n’y en a pas vraiment, à part éventuellement Tadeusz Kantor. Avec le temps je sens qu’on est proches de groupes comme les « Chiens de Navarre » mais ce n’est pas une influence.

Mathylde :

Mon premier coup de cœur c’était un spectacle de danse de Philippe Découflé, Codex en 1986. J’étais clouée sur mon siège, j’ai des scènes encore très claires dans ma tête. Et puis il y a eu Platel et la vague chorégraphique flamande. En théâtre ma plus belle découverte reste Roméo Castellucci. Plus récemment L’Amicale de Production pour leur folie créatrice, Philippe Quesne pour l’esthétique… La jeune création belge est également très inspirante.

Sinon le cinéma reste une influence majeure. Lynch évidement, Tarantino, Guy Maddin, et bien d’autres. La liste est trop longue !

CONSTATEZ-VOUS UN RETOUR DU LEADER ?

Non. Le fonctionnement en collectif a plutôt l’air de se généraliser. C’est une très bonne chose, à l’heure où les réseaux sociaux encouragent le narcissisme. C’est une aventure risquée mais qui vaut la peine.

Y-A-T-IL UNE DIMENSION POLITIQUE À VOTRE DÉMARCHE COLLECTIVE, UN PROJET POLITIQUE À AFFIRMER ET DÉFENDRE ?

Ce n’est pas quelque chose que nous revendiquons en tout cas. Lors du processus de création, beaucoup de choses nous échappent. Mais ça ne veut pas dire que ce que nous faisons n’a pas de dimension politique. Nous avons créé notre mode de fonctionnement instinctivement, sans préméditation, et bien sûr qu’il y a une dimension politique puisque nous cherchons à nous inscrire (même malgré nous) dans la vie de la cité et que nous avons façonné une forme d’organisation. Mais nous n’essayons pas de « dire » le monde ou de lui donner des leçons, nous ne faisons  que le régurgiter pour lui donner des couleurs et ne pas sombrer. Notre démarche est donc politique, mais ce n’est pas notre moteur.

Y-A-T-IL UNE MENACE À TRAVAILLER ENSEMBLE ?

Il y a toujours la menace de finir dans le compromis, donc la frustration, et non dans quelque chose qui nous transporte plus loin que ce qu’on avait imaginé. Pour le reste tout va bien.

Pour aller plus loin

Ecriture collective et création de Ludovic Barth & Mathylde Demarez. Ecriture et interprétationLudovic Barth, Gwen Berrou, Yoann Blanc, Mathylde Demarez, Adrien Desbons, Benoît Gob et Christel Olislagers. Du 16 janvier au 1er février 2020 au Théâtre Varia.

Crédit photo : Alice Piemme

Sylvie Martin-Lahmani

Auteur : Sylvie Martin-Lahmani

Professeure associée à la Sorbonne Nouvelle, Sylvie Martin-Lahmani s’intéresse à toutes les formes scéniques contemporaines. Particulièrement attentive aux formes d’arts dits mineurs (marionnette, cirque, rue), intéressée par les artistes qui ont « le souci du monde », elle est codirectrice de publication de la revue Alternatives théâtrales depuis janvier 2016.

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