L’entretien du Collectif F71 – Version intégrale

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La comédienne Sara Louis joue dans Lettres jamais écrites du 9 au 11 mars 2020 aux Gémeaux. Elle est par ailleurs membre du collectif F71, qui réunit depuis 2004, cinq comédiennes, metteures en scène, auteures : Stéphanie Farison, Emmanuelle Lafon, Sara Louis, Lucie Nicolas, Sabrina Baldassarra un temps puis Lucie Valon, accompagnées par Gwendoline Langlois, administratrice de production.

Nous publions ici la version intégrale de leur entretien réalisé dans le cadre du dossier sur les collectifs, à lire dans Nos Alternatives, N° 139, déc.2019

Comment définissez-vous votre travail ?

Ce qui caractérise notre travail, c’est l’interrogation du réel, l’usage de matériaux dramaturgiques diversifiés pour construire une écriture scénique. Le collectif F71 s’est d’abord appuyé sur l’œuvre et la figure du philosophe Michel Foucault pour construire une première série de spectacles puis s’en est éloigné pour explorer d’autres thèmes, outillées de ce regard qu’il nous a transmis. Cette démarche questionne nos systèmes de pensée, nos intuitions, déplace nos points de vue, nos manières de faire, d’agir, nos habitudes… C’est un espace où engager notre appréhension du monde, sensible et politique, depuis notre place de comédiennes et/ou de metteures en scène, et au moyen de notre outil exclusif : le théâtre. Porter ce travail sur scène, c’est étendre cette expérience au public, proposer aux spectateurs d’en faire usage avec nous.

Quelques-unes des créations du collectif F71 : Foucault 71 (Prix du Jury Professionnel Impatience) / La Prison / Qui suis-je, maintenant ? / Notre corps utopique / Mon petit corps utopique / Conférence contrariée / What are you rebelling against Johnny ? / Sandwich, concert plastique / Noire,  roman graphique théâtral / SongBook

   « C’est que nos différences nous desservaient, mais nous servaient encore plus. Nous n’avons jamais eu le même rythme. Félix me reprochait de ne pas réagir aux lettres qu’il m’envoyait : c’est que je n’étais pas en mesure, sur le moment. Je n’étais capable de m’en servir que plus tard, un ou deux mois après, quand Félix était passé ailleurs. Et dans nos réunions, nous ne parlions jamais ensemble : l’un parlait, et l’autre écoutait. Je ne lâchais pas Félix, même quand il en avait assez, mais Félix me poursuivait, même quand je n’en pouvais plus. Peu à peu, un concept prenait une existence autonome, que nous continuions parfois à comprendre de manière différente (par exemple nous n’avons jamais compris de la même façon le « corps sans organes »). Jamais le travail à deux n’a été une uniformisation, mais plutôt une prolifération, une accumulation de bifurcations, un rhizome. Je pourrais dire à qui revient l’origine de tel ou tel thème, de telle ou telle notion : selon moi, Félix avait de véritables éclairs, et moi, j’étais une sorte de paratonnerre, j’enfouissais dans la terre, pour que ça renaisse autrement, mais Félix reprenait, etc., et ainsi nous avancions. »

 Gilles Deleuze, Lettre à Kuniichi Uno, (à propos de son travail avec Félix Guattari), 25 juillet 1984

NotreCorpsUtopique_2013 (s.louis, s.farison, s.baldassarra, l.nicolas, l.valon, e.lafon + amateurs) @ElizabethCarecchio

Qu’est-ce que vous faites ensemble ? 

Nous cheminons ensemble, depuis longtemps, en parallèle de nos vies professionnelles indépendantes et de nos vies personnelles. Le collectif F71 s’est d’abord appuyé  sur l’œuvre et la pensée du philosophe Michel Foucault pour construire une première trilogie: Foucault 71, La Prison, Qui suis-je maintenant?, puis Notre Corps Utopique. Depuis, nous travaillons à faire du théâtre à  partir de cette «exaspération de notre sensibilité de tous les jours», que nous y avons puisée. 

Nos créations croisent et invitent d’autres disciplines à se mêler au théâtre de manière hybride. Art plastique, marionnette ou manipulation au sens large, projections, musique et travail sonores contribuent pleinement à nos dramaturgies. Nos outils sont volontairement simples et artisanaux, à l’opposé d’une technologie écrasante.  Rétroprojecteurs à transparents, pinceaux et encre de chine, pédale de  boucle, objets lumineux sont à disposition des interprètes qui s’en emparent pour construire narration et situations à vue, devant les spectateurs.

Nous travaillons aussi dans des prisons, dans des lycées, des collèges, ou des conservatoires. En amont et en aval, nos productions intègrent une constellation de propositions artistiques, appelées communément « actions culturelles ». Ces expérimentations sont constitutives de notre travail ensemble. Ateliers, expositions, projections, rencontres, projets participatifs, petites formes, stimulent et accompagnent la création. La représentation n’est pas close sur elle-même, mais inscrite dans un temps et un espace plus larges qui ne sont plus seulement les nôtres. Nous voyons cette démarche comme le véritable carburant d’une machine qui fait avancer ensemble public et artistes. 

Le fonctionnement de notre collectif a évolué avec le temps. Nous ne réalisons plus de créations toutes ensemble en ce moment et les spectacles ne sont pas tous directement liés aux écrits de Foucault, mais nous retrouvons, dans tous nos travaux, la trace de ce qui nous a constituées en collectif : la pensée de Foucault, une certaine façon de faire du théâtre, une grammaire commune. Nous continuons de nous passer de mains en mains, ces gestes foucaldiens, qui peuvent s’appliquer à nos pratiques d’interprètes et de metteures en scène. L’expérience collective de nos précédents spectacles et de notre mode de création, fait aujourd’hui le socle de notre identité esthétique et dramaturgique.

Nous continuons à nous réunir, plus ou moins régulièrement selon les périodes, pour jouer nos spectacles, parler, faire circuler les projets, nous rigolons beaucoup aussi ! Nous tenons à ce que le collectif reste un outil mouvant, adapté à nos besoins, en termes de production, mais aussi d’échanges artistiques, de conseil et regard partagé, nous en interrogeons encore le fonctionnement.

Comment vous êtes-vous trouvées ?

Il y a une quinzaine d’années, nous nous retrouvions régulièrement au Comité de lecture du JTN (Jeune Théâtre National*). C’était un groupe informel, formé d’une trentaine d’acteurs; il existe encore aujourd’hui. Se réunissait qui voulait, qui était libre, qui avait un intérêt pour ceci ou cela, autour de textes contemporains, de projets libres initiés par les comédiens du JTN ou répondant à des commandes extérieures.

Un jour l’historien Philippe Artières est arrivé et nous a soufflé l’idée de travailler sur Michel Foucault. Nous étions en 2004, on allait fêter les 20 ans de la mort du philosophe et Philippe Artières cherchait des personnes qui avaient envie de s’emparer des textes de Michel Foucault. L’idée était de proposer une soirée hors d’un cadre institutionnel, en parallèle du festival d’Automne où se tenait par ailleurs plusieurs manifestations consacrées à Foucault (le plasticien Thomas Hirschhorn exposait ses 24h Foucault au Palais de Tokyo, Jean Jourdheuil présentait choses dites, choses vues à la Bastille…).

Nous étions cinq femmes à nous réunir depuis plusieurs mois avec l’envie de penser et d’élaborer quelque chose ensemble, et avons répondu à cet appel. Aucune d’entre nous ne connaissait vraiment Michel Foucault. Nous avons donc consacré un été à lire Foucault, notamment Dits et Écrits… Et ce fut, pour chacune d’entre nous, une véritable révélation. C’était une année mouvementée politiquement, 2003, annulation du festival d’Avignon, ce contexte était particulièrement propice à cette rencontre.

Nous avons découvert des textes très actuels, bien qu’écrits il y a 30 ou 40 ans, des textes qui nous parlaient vraiment du monde d’aujourd’hui et surtout de la manière d’y réfléchir en commun. Foucault participait ou initiait plusieurs collectifs, il co-signait de nombreux articles avec d’autres penseurs de son époque.

Le collectif F71 s’est donc formé de manière très empirique. Nous n’avions pas décidé en amont que nous serions un collectif. Le nom du « collectif F71 » n’est d’ailleurs apparu qu’après notre premier spectacle : Foucault 71 et lorsque nous avons reçu le prix du jury de la 1ère édition du festival Impatience.

 (*) Le Jeune Théâtre National est une institution dont la fonction est de faciliter l’insertion professionnelle des élèves sortant des grandes écoles publiques françaises. Tous les élèves sortant de ces écoles en sont membres de droit pendant trois ans.

Que refusez-vous ? qu’affirmez-vous ?

Nous refusons de coucher avec les directeurs de théâtre pour être programmées !!! C’est à moitié une boutade et très dans l’air du temps… mais c’est une manière de dire qu’encore aujourd’hui, on s’aperçoit que la séduction reste une zone un peu floue et pourtant très opérante qui n’a malheureusement et assez souvent, pas grand chose à voir avec les sujets dont nous voudrions parler. De manière plus générale, nous refusons de plaire pour plaire et cela nous coûte parfois.

Nous refusons la simplification, le dogme, les idées à sens unique, le narcissisme, l’entre-soi. Nous sommes convaincues que le public est parfaitement capable de se représenter lui-même ce à quoi il est venu assister. Il n’a pas besoin que nous lui disions que penser. Nous affirmons la polysémie, l’ouverture des sens, la multiplicité des regards : les nôtres comme ceux du public. Nous affirmons la contradiction et la joie de penser à plusieurs.

Actuellement la période est compliquée pour les artistes. Femmes et hommes. Nous sommes parfois sommées de nous positionner face à telle ou telle affaire, tel ou tel propos politique. Nous avons aujourd’hui la quarantaine et avons assisté à la flambée des réseaux sociaux. Nous nous en sommes tenues éloignées pendant longtemps. 

La rapidité de la circulation de l’information dresse des camps souvent binaires. Notre liberté d’artiste peut s’en trouver modifiée. Il faut rester aigües, tendues, précises sur la place que nous occupons et sur la liberté, qui doit être celle des artistes, de continuer à proposer des choses complexes. Il faut être très vigilantes pour maintenir la singularité de notre pensée. C’est à ce moment-là que notre expérience collective de l’oeuvre de Foucault nous aide. Il nous propose une optique différente : Observer et donner à observer, ne pas juger mais plutôt se demander pourquoi et par quelles successions d’étapes, les choses sont comme elles sont. 

Quels sont vos objectifs ?

« On a fait vraiment du grand art. Parce que c’était l’opposé du show-business. Ils en avaient rien à foutre du show-business. Ils se foutaient de l’argent, de ce que pensait Hollywood, ils faisaient de la musique et ils s’éclataient. Et ça ça m’a beaucoup plu. C’est pourquoi, je suis devenu ami avec les gens de Grateful Dead et ainsi de suite. C’étaient des amis, hein, ces gens-là. Paul Kantner et moi et David Freiberg on vivait ensemble avant de se lancer dans ces groupes-là. C’était la joie de faire de la musique. Et en même temps on était indépendants. On avait nos propres opinions. »

David Crosby, interrogé par Michka Assayas, 30 octobre 2018, Very Good Trip, France Inter

NotreCorps Utopique_2013 (s.baldassarra, e.lafon, s.louis, l.valon, l.nicolas, s.farison) @ElizabethCarecchio.

On pourrait dire que c’est de continuer à « exaspérer notre sensibilité de tous les jours », de chercher « l’inévidence de l’évidence »,  de « déplacer la frontière pour permettre les passages, les osmoses, les transits« , pour citer Foucault. Ces mots racontent un état d’observation du monde, une nécessité absolue de se l’approprier, d’embrasser des gestes contraires et de chercher, dans les brèches du sensible, à aller au fond des choses, pour mieux les comprendre, pour mieux résister, pour mieux vivre tout simplement.

Et puis, nous avons comme objectif de continuer à exister dans la durée. C’est lié. Nous avons fabriqué un outil qui nous aide et nous porte collectivement et individuellement. Qui nous permet de nous appuyer les unes sur les autres et d’affirmer une place singulière dans le paysage théâtral. Une place qui nous paraît honnête et juste. Qui nous permet ces allers-retours entre soi et les autres. Rester aux aguets, ne pas perdre de vue la sincérité profonde qui nous a donné envie de nous réunir plutôt de d’être seule dans son coin. 

Comment se prend une décision ?

Au début c’était des heures de discussions… C’était épuisant évidemment !

Mais curieusement, ça ne nous a pas achevées. Nous sommes le plus souvent, toujours parvenues à surmonter les désaccords. Nous discutions, longtemps parfois, jusqu’à ce que quelque chose de possible pour toutes soit trouvé. La circulation de la pensée entre nous et le temps que nous acceptions d’y consacrer, nous modifiaient les unes les autres; c’est alors que cela commence à devenir intéressant : on se met à lâcher du lest ici ou là, non par dépit, mais parce que cette gymnastique nous donne la possibilité de voir les choses sous un autre angle. C’est un projet assez foucaldien en fait. Les idées finissent par ne plus appartenir à quelqu’un en particulier, mais à être mises en perspective, rendues plus concrètes, pour servir la question qui est sur la table. 

Notre endurance et nos quinze ans de vie commune tiennent de cette pratique d’épuisement probablement …

Depuis 2010, le collectif  F71 s’est restructuré dans son organisation. Nous étions arrivées à un tarissement du travail en collectif absolu (toutes les décisions prises collectivement, toutes présentes sur le plateau), autant sur le plan artistique qu’en termes de planning. 

Aujourd’hui, c’est Lucie Nicolas, avec Gwendoline Langlois, administratrice de production qui assurent 90% des décisions de fonctionnement, demandes de subventions etc. Lucie coordonne artistiquement les différents projets. Cette direction plus ciblée est une décision qui s’est imposée naturellement. Nous avons toujours fait le pari de mener de front nos aventures professionnelles individuelles et celle du collectif et cette gageure devenait compliquée sous l’organisation précédente. De même, nous avons été au bout d’une forme d’écriture au plateau, telle que nous la pratiquions, qui ne nous convenait plus.

C’est très bien. Et c’est évidemment une décision qui s’est prise… collectivement !

Quelle est la vie organique du groupe ? Qui entre, qui sort ? (comment se vit la fidélité)

Nous sommes le même noyau dur depuis 2004. Il n’y a presque pas eu de changement. Lucie Valon, qui avait travaillé avec nous sur quelques remplacements de spectacles, a intégré le collectif en 2011, créant avec nous  Notre corps utopique. Et Sabrina Baldassarra a quitté le  collectif lors de la reprise du spectacle.

Aujourd’ hui, chaque projet  ne mobilise  plus nécessairement l’ensemble du collectif mais une  équipe à   géométrie  variable. Chacune peut porter un projet, issu du  terreau collectif. Les autres membres portent des regards croisés sur les différentes  créations et y apportent leur collaboration  artistique à différents  moments du travail.  Nous ressentons  également le besoin d’inviter d’autres collaborateurs (artistiques et  techniques) et nous sommes ravies de cette ouverture et de ces rencontres. Les spectacles s’adressent parfois à tous, parfois aujeune public.

Mon petit corps utopique par exemple, spectacle pour le jeune public, a été écrit à 3 mains par Lucie Nicolas, Sara Louis et un ami auteur : Sylvian Bruchon. Lucie en a fait la mise en scène, Sara en était l’interprète;  

What are you rebelling against johnny ?, un projet mettant en scène des détenus et des étudiants de conservatoire, a été mené conjointement par Stéphanie Farison (qui est aussi professeure au conservatoire du Vème arrondissement de Paris) et Lucie Nicolas; Noire est une création que Lucie a élaborée seule…

Nous suivons de près les projets les unes des autres. Ils continuent de nous stimuler, provoquant de nouvelles perspectives et inscrivant, de fait, nos travaux respectifs dans une lignée cohérente.

La fidélité va très bien merci, l’infidélité aussi ! Nous avons depuis toujours des activités autonomes à l’extérieur du collectif. Cela nous a toujours apporté de l’air et ce n’est pas grave si nous ne sommes pas dans nos projets mutuels. C’est la nécessité et le désir qui font loi, là encore, aucun dogme.

Quelle est la durée de vie de cette association

Le collectif F71 a quinze ans. Il est porté juridiquement par La Concordance des Temps qui était la compagnie de Lucie Nicolas et existait déjà avant notre rencontre. Par simplicité administrative, nous avons gardé la structure de l’association La Concordance des Temps. Le collectif durera aussi longtemps que cela sera cohérent et qu’il nous fera évoluer en diversifiant nos pratiques, tout en restant proches de nos valeurs d’origines communes. Donc, aucune prédiction vraiment, mais au moins encore le temps de voir naître les différents projets entamés !

Quelle appellation/signature ? collectif, bande, groupe, troupe, ensemble… lié aux 70

« Collectif » est très approprié pour nous.

Quelles sont vos influences (théâtrales et non théâtrales ?) 

Les penseurs des années 70 évidemment : Michel Foucault et Gilles Deleuze en tête du peloton, mais aussi des penseurs contemporains : Mathieu Potte-Bonneville, Philippe Artières, Frédéric Gros, des artistes musiciens, cinéastes, plasticiens… : Brigitte Fontaine, Joni Mitchell, Patti Smith, Nina Simone, le Velvet Underground, Peter Watkins, Agnès Varda, Thomas Hirschhorn, Charles Fréger, Mathieu Pernot, TG Stan, Jean Genet, Artaud… et l’équipe de foot de l’ASSE en 1976 !

Comment travaillez-vous ?

Nous travaillons de manière assez organique, dans un aller-retour entre le temps de plateau et le contact avec  différents publics. Action artistique et création sont intimement et nécessairement liées.

Par sa spécificité, notre démarche n’est pas directe. Elle nécessite la rencontre des autres à chaque étape du travail : rencontre d’usagers ou de chercheurs, ateliers de pratique, étapes publiques. Cela prend du temps.

En parallèle, nous assemblons des corpus de textes, d’images, de sons, nous cherchons à faire résonner les choses entre elles.

En pratique, il y a eu plusieurs phases dans le collectif F71: entre 2004 et 2010 nous faisions toutes, tout : l’écriture, la mise en scène, l’interprétation, la dramaturgie, les costumes, la production, bien que sur ce dernier point, nous ayons toujours été accompagnées par des administratrices de production qui comprenaient et avaient envie de s’investir dans cette énergie particulière qui émanait de ce groupe à cinq têtes (Thérèse Coriou, Mélanie Autier et aujourd’hui Gwendoline Langlois).  

La trilogie Foucault 71/La Prison/ Qui suis-je maintenant a été fabriquée presque en vase clos. Nous avons travaillé avec quelques collaborateurs extérieurs comme Daniel Lévy, pour la lumière et la scénographie, Magali Murbach, pour les costumes, Fred Costa pour la musique, mais peu. Depuis 2011 et avec Notre corps Utopique une autre structure a commencé à se dessiner.

Aujourd’hui ce sont des désirs plus individuels, les parcours personnels de chacune qui guident le choix et les spectacles qui naissent. Chacune a un chemin d’élaboration différent. Différent mais semblable… nous restons quand même dans une ligne de théâtre  » documentaire » ou « écriture du réel » et les thématiques des spectacles naissent les uns des autres.

Trois projets sont actuellement en préparation : Les Acteurs, mené par Sara Louis : à la fois fiction radiophonique enregistrée en prison, autour du cinéma et projet scénique et musical,  joué à l’extérieur, dans des théâtres ; Le dernier voyage (Aquarius), porté par Lucie Nicolas : un oratorio composé avec la récolte des témoignages des personnes présentes lors du dernier voyage de l’Aquarius ; Move on over or we’ll move on over you :  une évocation de la lutte des Black Panthers aux Etats-Unis entre 66 et 71, conduit par Stéphanie Farison.

Ces trois propositions ont été nourries par une matière accumulée au fil du temps et par des expériences individuelles ou collectives, dont on peut trouver la trace dans toutes les productions du collectif F71.

Pour les deux derniers projets, Le dernier voyage (Aquarius) et Move on over or we’ll move on over you,  Lucie et Stéphanie seront en résidence croisée et commune à la Chartreuse de Villeneuve les Avignon en 2020. Elles y mèneront deux projets distincts, portés respectivement par chacune, mais où l’une sera la dramaturge de l’autre. C’est dans ce type de fonctionnement que l’on comprend comment l’outil collectif s’est adapté.

Y-a-t-il une dimension politique à votre démarche collective, un projet politique à affirmer et défendre ?

Les sujets que nous traitons sont dits « politiques » ou « engagés », mais nous cherchons moins à faire passer un message politique à l’adresse du spectateur qu’à trouver pour nous même, une façon engageante et engagée de travailler. Nous faisons du théâtre, avant de faire du théâtre politique. C’est au spectateur de décider si ce qu’il voit est politique. Chacun place le curseur selon sa propre perception. 

Nous nous intéressons simplement à des questions qui, nous l’espérons, touchent la société entière. 

Décider de signer nos spectacles en collectif aujourd’hui que le fonctionnement a changé, par contre est une volonté que l’on pourrait dire politique. Nous spécifions sur les programmes qui a signé la mise en scène, mais nous inscrivons le spectacle au registre du collectif F71. C’est aussi essayer de faire bouger les lignes de l’institution et affirmer que nous ne faisons rien toutes seules. La question est intéressante en ce moment pour nous, car en demandant un conventionnement par exemple, il est difficile pour les institutions qui nous suivent, d’admettre (dans les formats de productions actuels),  le fait que nous soyons plusieurs porteuses de projets. C’est justement ce maillage, cette superposition qui fait aujourd’hui la spécificité de notre existence. Mais actuellement, nous sommes hors format, nous ne pouvons pas faire deux spectacles en même temps.

Il y a quinze ans, lorsque nous remplissions les dossiers de subventions, on nous demandait de choisir une metteure en scène. Nous revendiquions alors de signer à cinq. Cela correspondait non seulement à la réalité de notre situation, mais il était important de faire acter à l’institution que la façon de faire du théâtre était variée. Aujourd’hui, signer en collectif n’a rien d’extravagant.

 Nombreuses sont les compagnies qui disent aujourd’hui leur désir de sortir de la tour d’ivoire que la salle de théâtre a pu incarner. Théâtre documentaire, théâtre-roman, écritures de plateau, création collective, réinvention de l’organisation du travail, des formes de production, immersion, désintermédiation entre les artistes et le public : nous observons de plus en plus de projets, d’équipes qui empruntent cette direction. Nous savons, par expérience, qu’elle est difficile à défendre dans un paysage culturel souvent frigorifié et face à des institutions qui ont de plus en plus besoin d’identifier les spectacles, de les étiqueter, de les classer de les ranger dans des rubriques prédeterminées.  Alors essayer de tenir la ligne qui est la nôtre devient une démarche politique oui.

Constatez-vous un retour du leader ?

Au moment où un projet est lancé, la leader est celle qui lance le projet, mais elle ne pourrait pas le faire au sein du collectif sans le travail quotidien de Lucie et de Gwendoline (administratrice de production), qui font avancer la compagnie en maintenant une activité continue.

Lucie Nicolas a une place de tête aujourd’hui dans le collectif, c’est très clair et assumé par toutes. Cela a simplifié pas mal de choses et a permis au collectif d’avancer. Mais en réalité c’est un peu plus nuancé. Ce n’est pas un retour du leader, c’est l’évolution naturelle, affirmée, d’un courant souterrain, qui était déjà en place depuis le début. Lucie avait l’expérience de direction d’une compagnie contrairement aux quatre autres. Elle n’a pas une formation d’interprète au départ. Avec nous, elle s’est mise à jouer, avec elle, on s’est mises à faire de la mise en scène et de la production. Ca fait penser aux oiseaux qui volent en V. Ce que l’on voit quand regarde le ciel, c’est un oiseau en tête du V, un leader. En fait, chaque oiseau du groupe bénéficie des courants d’air créés par l’oiseau qui le précède. Ainsi, le vol leur demande moins d’efforts et donc moins d’énergie à dépenser. Les oiseaux se relaient à la tête de la troupe pour de ne pas trop se fatiguer. Ils profitent des tourbillons d’air créés par leurs congénères. 

Clairement, nous nous appuyons sur les compétences, les particularités qu’ont les unes et les autres, nous nous connaissons très bien et avec le temps, cela permet aujourd’hui (nous l’espérons !) d’être plus efficaces. 

Y-a-t-il une menace à travailler ensemble ?

Non. On pourrait avoir peur de ne faire que ça, d’être noyées par le collectif et d’y perdre sa singularité, de « rater sa carrière solo »… Pour nous, je crois que c’est le contraire. Le collectif nous a permis de nous construire aussi en tant qu’individus, et sans doute, nous transportons cela dans les différents projets extérieurs auxquels nous participons en tant qu’interprète, collaboratrices, metteures en scène ou enseignantes. 

Il y a le danger de l’enlisement dans l’inertie, bien sûr. On sait à quel point le phénomène de groupe peut ralentir la prise de décision et l’action. Regardez un groupe de quinze personnes en vacances ensemble : l’action n’est pas immédiate, tout prend des heures.

Je crois que le collectif n’est pas une menace si l’on ne reste pas figé dans des règles inamovibles. C’est vrai pour n’importe quelle situation dans la vie. Il faut régulièrement redéfinir et nommer ce qui nous constitue, ce qui nous maintient ensemble. Ca donne du courage, ça permet de faire des choix, ça permet d’avancer.

Sylvie Martin-Lahmani

Auteur : Sylvie Martin-Lahmani

Professeure associée à la Sorbonne Nouvelle, Sylvie Martin-Lahmani s’intéresse à toutes les formes scéniques contemporaines. Particulièrement attentive aux formes d’arts dits mineurs (marionnette, cirque, rue), intéressée par les artistes qui ont « le souci du monde », elle est codirectrice de publication de la revue Alternatives théâtrales depuis janvier 2016.

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