Entretien avec Michel Laubu mené par Brigitte Prost dans le cadre de la revue #140 sur les enjeux du masque sur la scène contemporaine.

Incertain monsieur TOKBAR. Création 2018, Compagnie TURAK. Crédit photos Romain Etienne

Cette semaine, on vous propose d’avancer masqués avec trois textes qui font écho aux Enjeux du masque sur la scène contemporaine, numéro d’Alternatives théâtrales paru en mars 2020, par un étrange hasard…

Découvrez aujourd’hui un premier entretien, suivi d’un Apologue du Maître de la Turaquie.

On fait ce qui se passe.

Souvent cela arrive à point nommé.

Michel Laubu

Brigitte Prost : « Michel Laubu », est-ce vraiment votre nom… ? C’est un nom bien explosif…

Michel Laubu : « Laubu » est bien mon nom, ce n’est pas un pseudonyme… Il m’est arrivé d’aller sur des sites de généalogie et ce que j’ai alors rentré comme nom pour moteur de recherche, spontanément, ce n’était pas « Laubu », mais « Turak ». C’est étrange… Comme si « Turak », c’était plus mon nom que « Laubu » aujourd’hui…

B. P. : J’aime à revenir sur le déclencheur du désir de plateau : en ce qui vous concerne, dès l’enfance il y avait « de la bidouille », il y avait le goût du bricolage, de la création de mondes différents… et cela a fortement marqué votre histoire d’homme de théâtre. Mais comment s’est opéré la bascule vers la professionnalisation ? Est-ce qu’à un moment donné il y a eu un spectacle ou une personnalité, quelqu’un dans votre environnement qui a aiguisé votre regard et vous a donné ce désir de dédier votre vie au spectacle vivant ?

M. L. : Je m’ennuyais au lycée et j’ai commencé à monter des spectacles pour les enfants dans les écoles, donc aux mêmes horaires que mes cours — ce qui m’a valu beaucoup d’absences. Le Proviseur a découvert ce que je faisais et m’a fait promettre de voir un conseiller d’orientation, ce que je fis. Ce dernier était un passionné de théâtre — un cadeau du hasard. Il m’a donné confiance, m’a parlé des trois écoles nationales existantes alors, m’a prêté mon premier livre de théâtre (Jeux pour acteurs et non-acteurs d’Augusto Boal) et m’a fait rencontrer à Metz quelqu’un qui faisait du théâtre gestuel, Roland Lhomme — quelque chose se passait à l’endroit de la confiance.

B. P. : Le théâtre était très éloigné de votre terreau familial ?

M. L. : Mon père étant mineur au fonds, j’ai grandi dans une cité minière à Creuzwald, en Lorraine, jusqu’à dix-huit ans —  un de ces endroits où les gens sont des kleenex. On les use, on les fait travailler et on les jette quand ils ne sont plus rentables. Il y avait une seule chose à faire : se réinventer un monde pour survivre.

B. P. : Vous avez compris très vite, enfant, qu’il fallait fuir, inventer quelque chose, mais en même temps vous avez appris beaucoup dans cet univers ?

M. L. : Oui, cet endroit était très riche  : c’était une cité minière faite de gens très différents. Les voisins, c’étaient un Polonais marié à une Italienne ; un Autrichien marié à une Russe…. Il y avait un mélange d’accents incroyables… C’était déjà la Turakie que j’allais inventer plus tard. Les gens faisaient des jardins et bricolaient des serres pour faire lever les salades. Il y avait tout un monde…

B. P. : Comment s’est passée votre sortie et du lycée et de Creuzwald ?

M. L. : Je ne suis pas allé passer mon bac : j’avais une date de spectacle ! Et je n’ai jamais regretté ! Je suis allé à l’Institut international de théâtre à Nancy (I.I.T.), ce qui m’a permis de rencontrer le Théâtre laboratoire de Wroclaw et Grotowski, l’I.S.T.A. (International School of Theatre Anthropology) et Eugenio Barba… Nous faisions de l’acrobatie collective, des entraînements inspirés du Théâtre asiatique. Eugenio Barba, déjà basé à Holstebro, organisait à Nancy des stages centrés sur le travail de l’acteur qui impliquait un important investissement physique avec des maîtres de Topeng, de Kyogen, de Kathakali, de Nô…

B. P. : Il y avait une convergence incroyable à Nancy à cette époque.

M. L. : Oui. … Il y avait aussi la compagnie Quatre litre douze avec Michel Massé ; Jean-Marie Villégier à la faculté des lettres ; Lew Bogdan sur le Festival ; Ricardo Basualdo dirigeait le CUIFERD… Nous avons vu à Nancy pour la première fois Grotowski et le Living Theater… Pina Bausch dansait dans un ancien garage VOLVO…

B. P. : Et progressivement, vous avez essayé de voir comment tout cela pouvait se lier ? La Turakie arrivait… ?

M. L. : J’ai dû voir un premier spectacle de Christian Carrignon à Charleville-Mézières dans les années 1980… Nous avions un air de famille. Pour des raisons économiques, je faisais du théâtre avec ce que je trouvais, ce que je récupérais. Je prenais ce que j’avais autour de moi dans le garage de mon père. Dans cette petite ville de Creuzwald, je m’étais mis en lien avec le décorateur du Monoprix qui me donnait tout le matériel dont il n’avait plus besoin, des bouts d’objets…

B. P. : Mais vous ne parliez pas encore de « théâtre d’objets » ?

M. L. : Non, je ne savais pas que cela existait. Je parlais de « théâtre de figures » — en Allemagne on trouvait le « Figur Theater », une sorte de théâtre de marionnettes, mais pas de poupées, qui se démarquait un peu…

B. P. : À partir de 1985, vous créez « tout seul » le Turak Théâtre d’objet.

M. L. : Oui, c’est cela : je ne savais même pas que la DRAC existait… À l’époque, je jouais beaucoup en milieu scolaire. Je jouais la journée et la nuit, je faisais l’administration, la comptabilité, à la main.

B. P. Et progressivement vous n’avez plus été tout seul, mais en compagnie… Et la Turakie a pris de plus en plus d’ampleur pour un théâtre d’objets et en même temps, d’acteurs.

M. L. : Oui… En 1990 nous avons fait le off d’Avignon avec Au rez-de-chaussée d’un petit entrepôt précieux — un spectacle pour 50 personnes qui fut ensuite présenté au Théâtre de la marionnette de Paris pour son inauguration en 1992 (qui est devenu Le Mouffetard — Théâtre des arts de la marionnette en 2003). Lucile Bodson nous a alors demandé d’inventer quelque chose autour du spectacle et j’ai proposé un faux chantier archéologique. Le théâtre a récupéré un lieu dans le 13e à Paris, voué à la démolition et nous avons amené des tonnes de sable, dans lequel nous avons enfoui des objets du quotidien, des morceaux de téléviseur et de frigo, n’importe quoi. Et avec les spectateurs, on allait dans un « centre de fouille archéologique ». C’est comme cela que les premiers fils ont été tirés de l’histoire de la Turakie… Je me suis inventé la Turakie, parce que je ne connais pas très bien mes racines… Je ne connais pas mes grands-parents paternels ; mes grands-parents maternels, je sais qu’ils sont venus de Slovénie… Or un jour j’ai rencontré un couple, Monsieur et Madame Turak, à Nanterre, qui m’ont expliqué que « Turak est un nom slave ! » Et je retombe sur mes origines.

B. P. : C’est surprenant…

M. L. : J’aime beaucoup le Kayak. Les gens croient que l’on pagaie pour avancer. Mais non, on pagaie pour se maintenir à la surface de l’eau. C’est le courant qui nous emmène. Le Kayak est une embarcation d’eau vive. On se laisse emmener et souvent il y a de très belles surprises. Une vie de compagnie, je crois que c’est cela. On fait vivre une compagnie de théâtre comme on construit une cabane. Je pense que réellement, sincèrement et très concrètement, on fait avec ce qui se passe. Souvent cela arrive à point nommé.

« Petit apologue de la planche à deux yeux » par Michel Laubu

Avancer masqué.

Je m’élance sur scène. Tenant des deux mains une planche devant moi, je m’avance vers les feux de la rampe. J’ai ramassé cette planche il y a plusieurs mois de cela, sur une rive du lac Serre Ponçon dans lequel se jette la Durance. Je l’ai recueillie en kayak dans une toute petite crique ou ravin, inaccessible à pied. Le courant vient y déposer une partie du butin de descente du torrent à travers la montagne. Cette planche est peut-être un morceau de porte d’une grange d’altitude, ou un bout de charrette.

Je tiens cette planche devant mon visage et j’avance masqué.

Mon regard cherche à se glisser comme il peut à travers deux petits trous que le temps et le hasard ont percés plus ou moins en face de mes yeux. Des feux de la rampe, je ne distingue que le haut des flammes. Des flammes qui éclairent l’usure de ce morceau de bois qui suggère une expression de visage et que je fais avancer, ou qui me fait avancer. Je le suis pas à pas, à la manière de ce que j’imagine d’un acteur-danseur de Topeng Balinais. Je tiens cette planche du bout des doigts, les coudes à la hauteur des oreilles. Mes pieds frappent le sol, puis le caresse. Je suis tour à tour un bouffon et un ministre. Harnaché de dizaines d’objets usés qui dans leur brouhaha commun racontent le monde à leurs manières, l’acteur tapi derrière cette magnifique planche chargée de tous les temps. J’avance masqué, traversant tous ces temps, les temps de l’indicatif glissant du passé simple au passé composé, taquinant l’imparfait pour basculer dans le conditionnel présent. Si cette planche était irrévérencieuse, j’incarnerais le bouffon.

Du masque au théâtre d’objets il n’y a qu’un pas, qui rythme le récit.[2]


[1] Propos de Michel Laubu recueillis le 8 avril 2019 par Brigitte Prost.

[2] Écrit par Michel Laubu du 5 janvier 2020.

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