D’imperceptibles voix

Entretien avec Azade Shahmiri à propos de « Voicelessness », Kunstenfestivaldesarts 2017.

Une scène sobre partagée en deux par un grand écran sur lequel des images de montagnes enneigées sont projetées ; deux femmes, mère et fille, de chaque côté, dialoguent, essayant de reconstituer un crime qui a entraîné la mort du père. Elles cheminent virtuellement, l’une étant dans le coma (la mère), l’autre cherchant des réponses dans le passé pour pouvoir vivre le présent et appréhender le futur. Pouvoir vivre pour l’une, pouvoir mourir pour l’autre. Leurs voix se font écho dans un jeu de miroir entrainant le spectateur dans leurs projections mentales et dans leur désir d’entendre la voix de l’absent, de la vérité, de la mort. Silence et résonances. Continuer la lecture « D’imperceptibles voix »

Le doux pour le dur

Kunstenfestivaldesarts 17, semaine 1.

Croiser un Syrien dans la rue à Bruxelles n’entraîne aucune réaction particulière. Nous ignorons la nationalité des personnes qui nous entourent ; la multiculturalité de nos rues est un habitus. A contrario, regarder entrer en scène un danseur syrien dont on connaît la nationalité rappelle instantanément qu’il existe au théâtre plusieurs qualités de silence. Celui qui règne dans la Goudenzaal du Beurschouwburg ce soir est d’une intensité palpable. Chaque geste, chaque pas est scruté avec une attention rare par l’audience faisant corps, comme si chaque geste, chaque pas, était capable de dire enfin, mieux que tout autre canal d’information, le vrai de la guerre et de l’exil. Aucun mot et presque pas de musique ; de la précision, des regards choisis, du tact. Une atmosphère cotonneuse malgré les bottes qui s’autonomisent et les drapeaux blancs qui en disent long. Pas besoin d’agresser la salle pour évoquer le vrai de l’horreur, en somme. Continuer la lecture « Le doux pour le dur »

Ascanio Celestini, subjectif, indirect, libre

À l’occasion de la reprise de Discours à la Nation de David Murgia et Ascanio Celestini au Théâtre National, nous reprenons ici un extrait de ce texte paru dans le #120 « Les théâtres de l’émotion ».

La langue utilisée par Celestini, un italien régional romain, est l’expression de son identité personnelle mais c’est aussi la voix d’une communauté. En Belgique, il est « traduit » en direct par Patrick Bebi. Ensemble, ils ont développé une façon unique de faire passer d’une langue à l’autre, en direct, un texte. Ses spectacles en partie improvisés ne peuvent se plier aux surtitrages :

« Je  n’apprends pas un texte par cœur, je me le remémore à chaque fois. Je le raconte avec mes mots à moi. Je les dis avec ma voix, mon corps, ma barbe. » Continuer la lecture « Ascanio Celestini, subjectif, indirect, libre »

Le théâtre dans l’espace social (reconfigurations et efficacité symbolique)

Ce 19 avril au « Complexe Opéra » de l’Université de Liège avait lieu la première journée du CERTES, le Centre d’Etudes et de Recherches sur le Théâtre dans l’Espace Social. Quatorze intervenants sont venus apporter un certain éclairage sur la vaste question du positionnement du théâtre dans l’espace social.

En ouverture de cette journée, Nancy Delhalle, co-fondatrice du CERTES, proposait de considérer le théâtre comme une pratique sociale. D’abord, ce regard évite de devoir discuter de quelles créations constituent (ou non) des « œuvres de théâtre ». Ensuite il apporte un avantage méthodologique car si le théâtre est un événement social (la coprésence en un lieu d’acteurs et de public), on peut alors observer où, dans quel cadre, avec qui et avec quel dispositif il a lieu. Au-delà de ces aspirations théoriques, l’initiative du CERTES est aussi proche de projets pratiques comme, par exemple, l’installation au Val-Benoît de La Chaufferie, incubateur de projets artistiques (cofondé notamment par Nathanaël Harcq, directeur de l’ESACT, et Olivier Parfondry, directeur de Théâtre et Publics, tous deux membres du CERTES et intervenants à la journée d’étude).   Continuer la lecture « Le théâtre dans l’espace social (reconfigurations et efficacité symbolique) »

L’hybridation comme énergie chorégraphique

À propos de « East », de Sidi Larbi Cherkaoui.

En 2015, Sidi Larbi Cherkaoui, une des vedettes mondiales de la danse contemporaine, a été nommé directeur artistique du Ballet van Vlaanderen. Et donc co-directeur artistique de l’ensemble Opera Ballet Vlaanderen, en lien étroit avec Avie Cahn, un solide jeune patron qui règne depuis 2009 sur l’Opéra. Un regroupement voulu par la tutelle politique flamande, pour des raisons à la fois budgétaires et de prestige, à l’exception des administrateurs du parti de Bart De Wever, la NVA, qui ont voté contre sa candidature. La troupe elle-même est réticente puisque sa formation classique, ses habitudes et ses fréquentations (les corps de ballet de quelques opéras traditionnels) ne vont pas naturellement vers l’univers multiculturel du nouveau patron.  Continuer la lecture « L’hybridation comme énergie chorégraphique »

Le Thinker’s Studio

Isabelle Dumont nous livre le compte-rendu d’une expérience pédagogique menée à Mons ces dernières semaines avec Dominique Roodthooft.

Durant près de trois mois, de janvier à mars 2017, j’ai eu l’occasion d’accompagner la metteuse en scène Dominique Roodthooft dans un atelier mené avec 8 étudiant.e.s en théâtre à l’Ecole supérieure des arts ARTS2 à Mons. Si je souhaite rendre compte de cette expérience, c’est parce qu’elle s’est révélée assez inédite pour les étudiant.e.s, par les contenus et les formes qu’elle mobilisait, soulevant des questions tant à l’égard du théâtre et du métier d’acteur.trice qu’à l’égard du rôle de l’artiste dans la société. Continuer la lecture « Le Thinker’s Studio »

Génération extime

À propos de « Nous voir nous Cinq visages pour Camille Brunelle », de Guillaume Corbeil, mise en scène Antoine Lemaire.

Pour son nouveau spectacle, Antoine Lemaire, animateur de la compagnie THEC (Théâtre en Cambrésis)¹ a rencontré une œuvre qui lui correspond bien et s’inscrit parfaitement dans sa quête, celle d’une traduction scénique des comportements sociaux et affectifs des adolescents et jeunes gens d’aujourd’hui : leurs interrogations, leurs engouements, leurs angoisses, leurs crises d’identité, leur désespoir aussi parfois. Continuer la lecture « Génération extime »

Du plus loin que je me souvienne

Le 8 mars 2016, il y a un an jour pour jour, se tenait au Centre-Wallonie Bruxelles de Paris une rencontre publique dans le cadre de la préparation de notre #129 « Scènes de femmes » (paru depuis, en juillet 2016). Selma Alaoui y faisait lecture d’un texte inédit, que nous publions aujourd’hui à l’occasion de la Journée des droits des femmes.

Du plus loin que je me souvienne, la question « qu’est ce que tu veux faire plus tard ? » qu’on vous pose enfant m’avait jetée dans un grand désarroi. J’avais cherché confusément la réponse du haut de mes cinq ou six ans dans un des quelques livres qui se trouvaient à l’époque chez mes parents ; c’était un guide des prénoms. Ce guide recelait la grande magie de contenir le mien de prénom, Selma, chose déjà suffisamment rare pour que je confère immédiatement à l’ouvrage une autorité certaine. Continuer la lecture « Du plus loin que je me souvienne »

Dramaturgie sans dramaturge

À quelques jours de la publication du #131 de notre revue (« Écrire, comment ? », sortie le 24 mars 2017), Benoît Hennaut nous propose la traduction inédite d’un texte récent du critique, curateur et performeur anglais Adrian Heathfield.

par Adrian Heathfield, traduit de l’anglais par Benoît Hennaut

Partout où la dramaturgie se conçoit comme une pratique qui s’imagine en amont d’un événement, elle se réduit à une forme d’auctorialité et de pouvoir implicite ; le dramaturge désignera « l’auteur », le « metteur en scène » ou le « chorégraphe ». La dramaturgie n’appartient pas à un sujet ou à une temporalité révolues. La dramaturgie, pour autant qu’on puisse la définir, est une pratique qui nous permet de nous défaire des erreurs de l’intentionnalité et de perturber des économies fondées sur des notions d’individualisme. Après tout, la dramaturgie n’est ni la source originelle ni le réceptacle final du sens d’une œuvre, mais plutôt l’agent d’un processus partagé de production de sens. La dramaturgie a lieu durant l’événement qu’est un spectacle – même si les activités principales d’un dramaturge ont lieu au cours de ce qu’on appelle une répétition. Chaque événement qu’est un spectacle est la répétition d’un autre événement, chaque répétition est un événement. Bien qu’elle requière de la recherche, la dramaturgie, en tant que pratique, naît du fait d’assister à l’événement qu’elle accompagne. On pourrait dire qu’il s’agit d’une forme de réactivité, une manière de parler avec et à propos de l’événement, laissant ses traces ici et là. Continuer la lecture « Dramaturgie sans dramaturge »

Iphigénies du 21ème siècle

De retour du Festival de lectures « Prise directe », Selma Alaoui rend compte de deux textes découverts : « Iphigénie à Splott » de Gary Owen et « 7 minutes » de Stefano Massini.

Il existe des œuvres dramatiques qui, à peine les a-t-on effleurées, viennent vous habiter pour longtemps. Mais comment donner à voir la force de certains textes avant même qu’ils n’aient pu être articulés en spectacles ? C’est le pari du Festival « Prise directe », qui a vu naître sa troisième édition au mois de février 2017. Implanté en métropole lilloise et initié par Capucine Lange et Arnaud Anckaert (respectivement directrice et conseiller artistique de la programmation), le festival s’articule autour de lectures de pièces contemporaines – des œuvres pouvant différer dans leur style, mais se faisant toujours écho par le geste d’écriture qui les anime.  Continuer la lecture « Iphigénies du 21ème siècle »