Fluff – Emmilou Rößling au Beursschouwburg le 31 janvier 2020

Comment dire la douceur d’une plume ? C’est en cette question en apparence triviale que Fluff, le nouveau seule-en-scène de la jeune artiste Berlinoise Emmilou Rößling, trouve son élan et sa profonde vitalité.

Présenté le 31 janvier 2020 dans la Goudenzaal du Beursschouwburg de Bruxelles dans le cadre du Bâtard festival, cet objet chorégraphique surprenant et énigmatique voit son auteure déployer un microcosme autonome et sculptural avec, tour à tour, la précision désenchantée d’une travailleuse à la chaîne, la dévotion d’une vestale, la candeur d’une enfant. Continuer la lecture « Fluff – Emmilou Rößling au Beursschouwburg le 31 janvier 2020 »

Strange fruit / La p. respectueuse et irrespectueuse

m-e-s de Philippe Sireuil / Théâtre des Martyrs du 28 janvier au 15 février 2020

On sait l’importance que Philippe Sireuil accorde à mettre en scène les grands textes du répertoire (Shakespeare, Racine, Molière, Marivaux Tchekhov, Strindberg…) et à défendre les auteurs contemporains (Duras, Koltès, Lagarce, Myniana, Harrower, Louvet…) sans oublier le long compagnonnage qui le lie à Jean-Marie Piemme.

Comme il le rappelle régulièrement, à la différence de nombreux metteurs en scène aujourd’hui qui s’attachent à conjuguer théâtre et réalité au travers d’enquêtes, de témoignages, d’interviews, il se positionne pour un théâtre qui au travers de la fiction, du récit n’a de cesse d’interroger le réel dans sa complexité et ses contradictions.

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Monument 0.8 : Manifestations

Eszter Salamon
Kaaitheater 17 et 18 janvier 2020

Le théâtre politique est un exercice périlleux. Pourtant Eszter Salamon, en nous parlant de l’histoire marginalisée du féminisme en Roumanie, a produit un spectacle extraordinaire. Sur scène, cinq femmes, dont une au physique et à l’âme de torera, altière et sublime de profondeur contenue. Une autre plus jeune semble une jeune louve pleine de rage, et toutes les cinq sont magnifiques de force et de présence. Continuer la lecture « Monument 0.8 : Manifestations »

Oh les beaux jours

Samuel Beckett – Michael Delaunoy

Même sans l’avoir vue en scène, pour beaucoup d’entre nous, Oh les beaux jours a marqué l’imaginaire collectif du théâtre par l’image de Madeleine Renaud souriante tenant son ombrelle, enfouie jusqu’à la taille dans un tas de sable.

Aujourd’hui, grâce à la mise en scène de Michael Delaunoy, c’est la performance d’Anne Claire dans la célèbre pièce de Samuel Beckett qui sera gravée dans nos mémoires. Continuer la lecture « Oh les beaux jours »

La gioia – La joie

de Pippo Delbono

Dans son dernier spectacle, La joie, Pippo Delbono poursuit l’aventure de sa troupe à l’allure fellinienne, hommes et femmes, fracassés de la vie mais qui ont décidé de l’affronter avec une dignité déchirante. Continuer la lecture « La gioia – La joie »

Élisabeth Bam

« Dans la petite maison là-haut sur la colline une lumière déjà veille. Les souris tordent et retordent leurs moustaches. Et sur le poêle, dans sa chemise à col garance, Cafard Cafardovitch est assis, une hache à la main. »

Si l’on convient que l’œuvre de Daniil Harms représente une pointe extrême des écritures poétiques et dramatiques, sorte de Terre de Feu qu’abordent seuls les rêveurs et les intransigeants, artistes de la scène qui ne concèdent rien aux modes des temps, on ne s’étonne guère de voir Claude Merlin s’emparer d’Élisabeth Bam[1], après Alexis Forestier qui avait monté la pièce en 2007[2]. Continuer la lecture « Élisabeth Bam »

Collectif Les compagnons pointent

Le collectif Les Compagnons pointent présente au théâtre des Martyrs L’histoire approximative mais néanmoins touchante et non-écourtée de Boby Lapointe, du 27 novembre au 14 décembre 2019.
Ils ont bien voulu répondre à nos questions dans le cadre d’une enquête sur la création en collectif.

Allan, Axel, Benoît, Valentin et Virgile ou l’Embompoint, le Point final, les Points de suspensions (ou Saoul-fifre), le Point de Vue et le Point-virgule. Cinq acteurs qui se sont d’abord réunis autour de l’oeuvre de Boby Lapointe pour aborder le théâtre de rue. Aujourd’hui, constitué en compagnie, le groupe expérimente la création collective, dans différentes formes scéniques, en rue comme en salle, et prend plaisir à “polychanter” les calembours de la vie. Continuer la lecture « Collectif Les compagnons pointent »

Tirer sur les mots suspendus dans l’espace

Le théâtre et l’individu en Iran

Douter de tout, et surtout, de sa version officielle

Ces dernières années, suite aux tumultes socio-politiques qui ont marqué le second mandat du gouvernement de Mahmoud Ahmadinejad (2009) et très précisément après l’arrivée au pouvoir du président Hassan Rouhani en 2013, la scène iranienne semble être plus que jamais traversée par la question de l’« individu » qui émerge de manière remarquable. Ce qui résulte en quelque sorte de la méfiance envers les rapports entre la société et sa gouvernance. Curieusement, bien loin de s’abandonner au désespoir, les praticiens du théâtre en Iran optent pour un certain retour sur soi. Continuer la lecture « Tirer sur les mots suspendus dans l’espace »

A propos de UNE FICTION LUCIDE, OPTIMISTE, NON-EXCLUANTE ET TRAGI-COMIQUE

Création prévue pour l’ouverture de saison de Mars – Mons arts de la scène, 2020/21. Entretien avec Florence Minder

Sylvie Martin-Lahmani : Dans le droit fil de SAISON 1 (de Florence Minder, avec Pascal Merighi, Sophie Sénécaut et Florence Minder), qui a connu un beau succès en France et en Belgique, tu te lances dans un nouveau projet de création qui sera soutenu et produit par de nombreux théâtres importants !

Florence Minder : Oui, ce nouveau projet de création baptisé UNE FICTION LUCIDE, OPTIMISTE, NON-EXCLUANTE ET TRAGI-COMIQUE va bénéficier du soutien du 4 par 4, c’est à dire que 4 centres scéniques belges s’associent autour d’un projet : le Théâtre Varia à Bruxelles, les théâtres de Liège et de Namur et MARS à Mons. Nous sommes également soutenus depuis le début par l’Ancre à Charleroi et la Scène Nationale de Dieppe en France, où je suis soutenue en tant qu’auteure, et par La Bellone en recherche dramaturgique. Continuer la lecture « A propos de UNE FICTION LUCIDE, OPTIMISTE, NON-EXCLUANTE ET TRAGI-COMIQUE »

Œuvre de sépulture : Kanata, la réparation contrariée de l’ethnocide amérindien

« [L]’acteur (…), sur une scène, joue à être un autre, devant une réunion de gens qui jouent à le prendre pour cet autre. »
Jorge Luis Borges, « Everything and nothing », L’Auteur et autres textes, trad. Roger Caillois, Paris, Gallimard, 1965, p. 88.

Lorsqu’Ariane Mnouchkine invite le metteur en scène Robert Lepage à réaliser une création collective avec la troupe du Théâtre du Soleil, elle est loin d’imaginer la polémique qu’engendrera quatre ans plus tard, avant même sa présentation publique, une œuvre dont l’ambition est pourtant de rendre compte de l’histoire de la colonisation française puis britannique des peuples autochtones d’Amérique du Nord. Dénonciation de l’assimilation culturelle et de l’ethnocide des amérindiens par le gouvernement canadien, Kanata[1] est finalement taxé par certains groupes mobilisés d’appropriation culturelle, au motif qu’il est conçu sans participation directe de représentants des Premières Nations. La polémique entraîne le désistement d’un important partenaire financier, l’annulation de la création au Canada et son plan de sauvetage in extremis en France, sous une forme notablement modifiée afin de tenir compte du malentendu, sans pour autant renoncer à l’intention artistique et politique initiale. Sauf que l’amputation de la composante historique biaise la réception et attise les critiques que cette reconfiguration était censée apaiser. Continuer la lecture « Œuvre de sépulture : Kanata, la réparation contrariée de l’ethnocide amérindien »