Un éblouissement

À propos de « Mitten wir im leben sind Bach6Cellosuiten » par Anne Teresa De Keersmaeker et Jean-Guihen Queyras.

 

Les six suites pour violoncelle de Bach sont sans doute un des sommets de l’œuvre de Jean-Sébastien Bach comme de la musique occidentale. Dans leur dénuement, leur minimalisme, leur simplicité et en même temps leurs complexité architecturale, et la profonde humanité qu’elles dégagent, elles ne  devaient pas manquer d’intéresser un jour Anne Teresa De Keersmaeker, familière de l’oeuvre du compositeur (c’est la quatrième fois qu’elle s’y confronte). Continuer la lecture « Un éblouissement »

Un Cosi… inouï ! 

À propos de la création de « COSÌ FAN TUTTE » par Anne Teresa De Keersmaeker à l’Opéra National de Paris

Par la force de l’opinion publique et sous la pression de l’engouement médiatique je regarde des opéras dans des représentations récentes, le plus souvent signées par des metteurs en scène convertis aux représentations lyriques par le chant des sirènes financières que les directeurs d’institutions toujours friands de « chaire fraîche » entonnent avec constance. Il suffit qu’un nom paraisse sur la scène théâtrale pour qu’à leur tour, ils paraissent : d’ailleurs leur présence dans la salle atteste la reconnaissance du succès. Ce fut récemment le cas pour Thomas Jolly en France… et tant d’autres. Et la mission impartie à ces nouveaux venus renvoie toujours au même voeu : « rafraîchir » l’opéra dont on souhaite la mise à jour, le camouflage des rides et l’affiliation agressive au quotidien… comme si, en craignant sa vétusté, on s’employait obstinément à camoufler  son âge, son passé. Chirurgie esthétique flagrante ! Opération fréquente chez ces « vieilles belles » qui se pavanent convaincues de la pérennité de leurs  charmes… restaurés ! Cela explique pourquoi ici les princes deviennent des prolétaires et les ouvriers des… princes. Personne n’est plus à sa place !  Continuer la lecture « Un Cosi… inouï ! « 

Marcel Bozonnet – prix du meilleur acteur européen

À l’occasion du prix international remis récemment à Marcel Bozonnet, Georges Banu retrace ici le parcours de l’acteur.

Macédoine, le 2 juillet 2017

Un prix comme celui-ci accordé à un acteur d’exception ne peut saluer seulement sa présence dans le théâtre mais également ce qu’il a fait pour le théâtre, au-delà de ses apparitions sur la scène. C’est le cas de Marcel Bozonnet qui a été élu parce que acteur et plus qu’acteur : il incarne pour la scène française et européenne une attitude responsable à l’égard de cet art fugitif où l’instant est essentiel, où le présent fait loi.  Continuer la lecture « Marcel Bozonnet – prix du meilleur acteur européen »

Éthique de la sollicitude #2

À propos de « Is there life on mars » d’Héloise Meire et « Est-ce que vous pouvez laisser la porte ouverte en sortant » d’Antoine Lemaire et Sophie Rousseau

De quelle réalité doit-on rendre compte sur scène et comment ?

Deux pièces du Festival d’Avignon « Off » s’emparent d’un sujet délicat – la maladie mentale, respectivement l’autisme et l’Alzheimer – pour explorer les potentialités d’un théâtre du réel à mille lieues d’un réalisme artificiel et trompeur. Continuer la lecture « Éthique de la sollicitude #2 »

La beauté d’Antigone entre Orient et Occident

Bernard Debroux a vu le spectacle d’ouverture du 71e Festival d’Avignon.

La cour d’honneur du Palais des Papes au festival d’Avignon n’aura jamais fini de nous révéler ses mystères et ses potentialités artistiques.

À chaque fois, en y pénétrant, on est saisi d’une émotion différente.

Cette fois, en 2017, le metteur en scène Satoshi Miyagi a choisi de couvrir la vaste cour d’honneur d’une eau sombre. Cette eau, c’est l’Achéron, qui sera l’élément central de sa mise en scène d’Antigone. Frontière entre notre monde et l’au-delà, c’est cet élément liquide qui saisit le spectateur ; des acteurs, tout de blanc vêtus s’y meuvent tout en douceur, en faisant résonner à l’aide de leurs doigts qui glissent sur le pourtour de petites bougies de verre, un son qui se déploie imperceptiblement et qui annonce un étirement du temps qui sera au coeur de la représentation. Continuer la lecture « La beauté d’Antigone entre Orient et Occident »

Quand l’espoir s’appelle Esperanza 

À propos d’ « Esperanza » d’Aziz Chouaki, mise en scène d’Hovnatan Avédikian (à voir dès cette semaine dans le Off d’Avignon).

Si les pièces consacrées aux exilés sont de plus en plus nombreuses sur les scènes contemporaines françaises¹, rares sont celles qui, à l’instar d’Esperanza², mise en scène par Hovnatan Avédikian au Théâtre des Halles, sont nées avant ces tragiques mouvements de migration spectaculaires fortement médiatisés. Edward Saïd l’avait déjà analysé, les expériences de l’exil sont un puissant moteur de formes artistiques innovantes³. Pour autant, rares aussi sont les auteurs en France qui, comme Genet jadis ou Chouaki aujourd’hui, s’emparent de ces drames sans tomber dans la bien-pensance ni le pathos.  Continuer la lecture « Quand l’espoir s’appelle Esperanza « 

Nicht schlafen, ne pas dormir

Bernard Debroux a vu la nouvelle création des Ballets C de la B, « nicht schlafen », mise en scène par Alain Platel.

Au moment où je partageais la représentation de Nicht Schlafen au KVS (Bruxelles), dernier spectacle d’Alain Platel, l’Angleterre était à nouveau le théâtre d’un acte de violence effroyable sur le « London bridge ».

Concomitance de la violence représentée et de la violence réelle. Continuer la lecture « Nicht schlafen, ne pas dormir »

D’imperceptibles voix

Entretien avec Azade Shahmiri à propos de « Voicelessness », Kunstenfestivaldesarts 2017.

Une scène sobre partagée en deux par un grand écran sur lequel des images de montagnes enneigées sont projetées ; deux femmes, mère et fille, de chaque côté, dialoguent, essayant de reconstituer un crime qui a entraîné la mort du père. Elles cheminent virtuellement, l’une étant dans le coma (la mère), l’autre cherchant des réponses dans le passé pour pouvoir vivre le présent et appréhender le futur. Pouvoir vivre pour l’une, pouvoir mourir pour l’autre. Leurs voix se font écho dans un jeu de miroir entrainant le spectateur dans leurs projections mentales et dans leur désir d’entendre la voix de l’absent, de la vérité, de la mort. Silence et résonances. Continuer la lecture « D’imperceptibles voix »

Le doux pour le dur

Kunstenfestivaldesarts 17, semaine 1.

Croiser un Syrien dans la rue à Bruxelles n’entraîne aucune réaction particulière. Nous ignorons la nationalité des personnes qui nous entourent ; la multiculturalité de nos rues est un habitus. A contrario, regarder entrer en scène un danseur syrien dont on connaît la nationalité rappelle instantanément qu’il existe au théâtre plusieurs qualités de silence. Celui qui règne dans la Goudenzaal du Beurschouwburg ce soir est d’une intensité palpable. Chaque geste, chaque pas est scruté avec une attention rare par l’audience faisant corps, comme si chaque geste, chaque pas, était capable de dire enfin, mieux que tout autre canal d’information, le vrai de la guerre et de l’exil. Aucun mot et presque pas de musique ; de la précision, des regards choisis, du tact. Une atmosphère cotonneuse malgré les bottes qui s’autonomisent et les drapeaux blancs qui en disent long. Pas besoin d’agresser la salle pour évoquer le vrai de l’horreur, en somme. Continuer la lecture « Le doux pour le dur »

Ascanio Celestini, subjectif, indirect, libre

À l’occasion de la reprise de Discours à la Nation de David Murgia et Ascanio Celestini au Théâtre National, nous reprenons ici un extrait de ce texte paru dans le #120 « Les théâtres de l’émotion ».

La langue utilisée par Celestini, un italien régional romain, est l’expression de son identité personnelle mais c’est aussi la voix d’une communauté. En Belgique, il est « traduit » en direct par Patrick Bebi. Ensemble, ils ont développé une façon unique de faire passer d’une langue à l’autre, en direct, un texte. Ses spectacles en partie improvisés ne peuvent se plier aux surtitrages :

« Je  n’apprends pas un texte par cœur, je me le remémore à chaque fois. Je le raconte avec mes mots à moi. Je les dis avec ma voix, mon corps, ma barbe. » Continuer la lecture « Ascanio Celestini, subjectif, indirect, libre »