Un spectateur répond avec cœur à Ariane Ascaride

PARCE QUE LE THÉÂTRE EST ESSENTIEL

Lettre d’un spectateur, 12 Novembre 2020

Chère Ariane Ascaride,

Je crois qu’on oublie trop souvent que la liberté du théâtre n’a été proclamée que trois ans après la Révolution française, ce qui à l’échelle de notre histoire est encore récent. Auparavant et durant des siècles, les artistes de théâtre, tout comme les acrobates et les marionnettistes, ont été durement réprimés par les autorités catholiques qui se faisaient fort de châtier les passions jugées immorales. Ils pouvaient être passibles d’amendes, de saisies d’accessoires ou de recettes, de rétention au cachot ou de supplices au pilori. Tout au long de son histoire, le théâtre a subi les différents carcans avec lesquels on a bridé la liberté d’expression. Et les régimes politiques qui ont suivi – empires, républiques – ont pu encore jusqu’au début du XXe siècle : censurer des pièces, émettre des amendes, suspendre des représentations au motif de trouble à l’ordre public, poursuivre des auteurs, fermer des théâtres et des castelets, ou même les raser. Y compris à Paris en ce début de XXIe siècle, on a vu d’honorables théâtres disparaître. Mais jusqu’ici le lieu théâtral n’avait pas été proscrit pour raison sanitaire. Depuis une semaine, les théâtres sont à nouveau fermés pour cause de confinement. Je devais aller voir Clarisse Caplan et Thomas Armand dans Joséphine B à La Scène parisienne. Je ne sais plus où aller. Les bibliothèques et les musées sont également fermés. Je n’ai d’ailleurs plus le droit de sortir comme je veux. Alors à la nuit tombée j’écris mon amour du théâtre. Je pense à vous et je retrouve de vieilles photos.

Bergamo, città alta, Italia, enseigne publique, Février 2013
Bergamo, città alta, Italia, enseigne publique, Février 2013

Je veux pouvoir continuer à faire mes allers-retours enchanteurs du théâtre au cinéma, vivre encore et toujours ces petits moments de joie qui ponctuent secrètement ma vie, toutes ces fois où je me laisse entraîner avec bonheur par tant d’interprètes dont les talents nous honorent, telle que vous bien sûr, chère Ariane Ascaride ! Mais aussi… le fabuleux Laurent Lafitte, la génialissime Catherine Frot, l’incroyable Simon Abkarian, la talentueuse Marina Foïs, l’unique Michel Fau, l’excellente Isabelle Huppert, le sublime Denis Podalydès, la gracieuse Camille Chamoux, le délicieux Pierre Niney, la sulfureuse Camille Cottin… et tant d’autres qu’il faudrait citer ! (puissiez-vous seulement leur faire suivre ma lettre) Je ne veux que rien ni personne ne puisse jamais nous séparer. Parce que l’amour du théâtre est un sentiment fulgurant et sans cesse renouvelé. Parce que cette scène où Roxane se pâme à l’écoute d’alexandrins, ce ravissement de l’être que procurent les arts de la scène et la poésie, est toujours de ce monde. Et puis je dois pouvoir continuer à demander un verre d’eau au bar du théâtre avant la représentation. Je crois que c’est à travers la quête du verre d’eau qu’on apprécie le mieux la chaleur de ces lieux, parce que le théâtre est hospitalité.

Au théâtre, il y a aussi toutes ces relations entretenues de longue date avec des personnages célèbres, dont certains sont très anciens. Ceux qui, lorsqu’ils s’incarnent à nouveau sur scène, ignorent tout de ce qu’il leur adviendra, alors que nous le savons : ce qui sera infligé à Iphigénie, le destin que connaîtront Roméo et Juliette, l’affront que devra soutenir Elmire pour ouvrir les yeux de son mari, le jeu dont Églé et Azor seront les cobayes, la démence qui gagnera Woyzeck, l’irréversible amour de Leonardo et La Novia, Claire qui boira le tilleul empoisonné de Madame, la fuite de Madame Garbo sur un traîneau tiré par des chihuahuas… Dans tous ces cas, l’art du théâtre consiste à nous surprendre en nous entraînant dans ce jeu poétique et fragile où on se rencontre à nouveau comme pour la première fois, parce que le théâtre est magique.

Lisboa, Bairro Alto, Portugal, affichage mural, Mars 2013
Lisboa, Bairro Alto, Portugal, affichage mural, Mars 2013

A bien des égards, le théâtre a été pour moi jusqu’à ce jour le lieu de diverses « premières fois ». En 1996, c’est sur le plateau du Théâtre National de la Colline que j’ai vu Lucie Aubrac, résistante française à l’occupation allemande et au régime de Vichy durant la Seconde guerre mondiale. C’était lors d’une réunion publique à l’appel des professionnels de la culture, en réaction à l’alliance de la droite avec l’extrême droite au second tour des élections régionales qui allait avoir lieu. Lucie Aubrac s’est levée et avancée en expliquant qu’elle ne nous voyait pas et que cela ne lui convenait pas. La lumière s’est faite dans la salle et l’écoute a totalement changé. J’avais vingt-sept ans et j’entendais pour la première fois une personne de cette génération décrire ce qu’avaient été les manifestations fascistes de février 1934 à Paris, nous expliquant comment ils s’étaient approprié le drapeau tricolore, un geste qu’elle qualifiait de vol, avant de poursuivre par une dénonciation méthodique de l’extrême droite française.

Théâtre en plein air (P. Chemetov, J. Deroche, R. Allio), Hammamet, Tunisie, Janvier 2009
Théâtre en plein air (P. Chemetov, J. Deroche, R. Allio), Hammamet, Tunisie, Janvier 2009

C’est également au théâtre que j’ai mieux compris de quoi sont faits les obscurantistes, parce que le théâtre est incarnation. Donc Le Tartuffe ou l’Imposteur de Molière, bien sûr, mais pas n’importe lequel : celui qui se jouait au cœur d’une famille quelque part en Méditerranée… car nulle part ailleurs auparavant on ne vit jamais paraître sur scène une telle Madame Pernelle (Théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine, 1995). Mais aussi et surtout La Religieuse par Anne Théron, dans sa toute première version de 1997 au Théâtre du Chaudron : cette jeune sœur au teint pâle, la tête nue et le cheveu rasé court, vêtue d’une immense bure de lin ne découvrant que sa tête et ses bras, tandis que le vêtement flottant est fixé, comme cloué, sur les quatre bords d’un grand plancher carré ; le costume se faisant camisole de force à mesure du récit de l’entrée dans les ordres, visions d’un être féminin qui donne voix à Diderot et qui se débat dans une succession d’éclairages blafards : le théâtre permet d’ouvrir les yeux. D’ailleurs, c’est aussi au théâtre que j’ai vu une interprète changer de couleur de peau sans user d’aucun maquillage, uniquement par la force intérieure avec laquelle était incarnée cette dame rwandaise, assise sur une chaise, à l’avant-scène d’un plateau vide, se tenant dans un cercle d’éclairages zénithaux en clair-obscur : Isabelle Lafon dans Igishanga (2002).

Nous avons cette chance, en France, que le théâtre se soit émancipé des édifices dans lesquels on pensait le contenir. Nous en sommes maintenant à plusieurs générations d’artistes ayant opté pour l’abri théâtral comme solution durable. Et une grande part du public sait très bien que nombre de ces lieux ont été en partie façonnés par les artistes euxmêmes, pour pallier aux absences de moyens. Le théâtre a ainsi pris place dans mille lieux de toute nature, qui sont autant de délicats abris pour la fragile expression de nos vies : parce que le théâtre est proche de nous. Juste avant le confinement de mars, l’un des derniers spectacles auxquels j’avais assisté était Les Dimanches de Monsieur Dézert par Lionel Dray. Je n’avais plus vu depuis fort longtemps une telle ingéniosité poétique par un artiste seul en scène : un personnage attachant et cruel, fardé d’un masque de facture lunaire, s’exprimant avec un bel accent marseillais, dialoguant avec la salle mais surtout avec des objets auxquels il insuffle la vie, dans un petit espace scénique dont la poétique naît des égarements de son corps. En clair Dada semblait de retour et je m’étais levé pour applaudir lors du rappel, parce que le théâtre est jeu.

Théâtre de l’Aquarium, mur du foyer, collage, Bruit théâtre et musique, Cartoucherie, Paris, Janvier 2020
Théâtre de l’Aquarium, mur du foyer, collage, Bruit théâtre et musique, Cartoucherie, Paris, Janvier 2020

La sortie au théâtre est un désir, un plaisir, une surprise, un amusement, un apprêtement, un enchantement, un enrichissement, un charme, un cadeau… Les avis y sont passions et il est bon d’en débattre, ainsi le théâtre offre chaque fois l’occasion de défendre ce que l’on aime, parce que le théâtre est un art. D’ailleurs, c’est en sortant d’un théâtre que, pour la première fois de ma vie, j’ai osé embrasser publiquement quelqu’un qui m’accompagnait et à qui je déclarais ainsi que je l’aimais, parce que le théâtre donne du courage. Il aide aussi à se remettre des souffrances subies au travail et à rompre la solitude, parce que le théâtre fait partie intégrante de la vie. Il donne et redonne encore et toujours de belles raisons de sortir de chez soi et de rester éveillé le soir. On dit d’ailleurs certaines fois que le théâtre est un lieu de métamorphoses, ce qui est vrai. Mais ce constat vaut aussi pour le public entraîné par cet art, parce que le théâtre est évolution.

Shimbashi Enbujō, billetterie, Ginza, Tōkyō, Japon, 14 Mai 2011
Shimbashi Enbujō, billetterie, Ginza, Tōkyō, Japon, 14 Mai 2011

Le théâtre provoque des regroupements éphémères d’êtres humains qui sont de toute nature, qui reçoivent ensemble un art multiple et millénaire, dans un ailleurs non quotidien, concret et imaginaire, qui ne peut prendre forme qu’en étant partagé. C’est de cette façon que le théâtre invite aussi à la civilité, à l’amabilité, à l’érudition, à l’éveil, à l’écoute, au plaisir : par le partage d’un temps, d’un moment, d’un monde. Il en va de même pour le bénéfice humain de tout ce qui, au théâtre, entoure la représentation théâtrale, parce que le théâtre est une maison partagée.

Lorsque nous nous rendons au théâtre, notre joie de vivre est notre dignité. Nous habillons notre cœur de mille feux ardents, et nous nous drapons certaines fois de mille scintillements, pour rencontrer ces artistes vêtus de lumière : parce que le théâtre est éblouissement.

Exposition Théâtre de la Huchette, Molière d’honneur (2000),  Bibliothèque nationale de France, Paris, Mars 2012 (photo E. Nguyen Ngoc, DR)
Exposition Théâtre de la Huchette, Molière d’honneur (2000), Bibliothèque nationale de France, Paris, Mars 2012 (photo E. Nguyen Ngoc, DR)

Et puis le théâtre… quel qu’il soit et où il qu’il soit, ne nous craint jamais en tant que foule. Il aime lorsque nous donnons libre cours à notre spontanéité sentimentale : rires, exclamations, soupirs, ébahissements, sanglots, applaudissements, rappels, applaudissements molto alegro, moult sifflets, rappels presto et certaines fois, aussi, des fleurs… parce que le théâtre est une fête de la vie.

Hommage public à Federico García Lorca, Fundacíon 26 de Deciembre, plaza Santa Ana, barrio de Las Letras, Madrid, España, 2 Juillet 2016
Hommage public à Federico García Lorca, Fundacíon 26 de Deciembre, plaza Santa Ana, barrio de Las Letras, Madrid, España, 2 Juillet 2016

La nuit s’achève alors que je vous écris encore. Les heures se sont écoulées et je réalise que de vous confier mon amour du théâtre est aussi doux que de contempler les nuages.

Alors à très bientôt, Cher Cœur, n’hésitez pas à partager cette lettre.

Joël Cramesnil

On s’en va… un soir de solitude

  • Mise en scène de Krzysztof Warlikowski

J’ai appris, avant de voir le spectacle, la mort de Ludwik Flaszen, et je me suis rappelé Akropolis où tous les personnages vont à la mort « avec le sourire aux lèvres » comme m’a dit un jour Jerzy : « Le sourire ? Pourquoi ? parce qu’ils veulent dire : comment ce n’est que ça ? »…

Et puis je suis parti avec On s’en va…, une vie et les morts qui se succèdent, pour des raisons biologiques, par accident, par excès érotiques. Ici ce n’est pas un groupe dans son intégralité qui est voué à la mort, mais un groupe qui se défait par les morts, une mort à laquelle personne n’échappe. Elle est inéluctable ! Mais personne ne la craint, chacun la subit et le groupe se réduit tout en se réunissant pour la cérémonie des adieux où les discours échouent invariablement : personne ne parvient à apaiser par la parole.

Wyjezdzamy 29_Crédit Magda Hueckel
Wyjezdzamy 29_Crédit Magda Hueckel

Parole pauvre, parole détournée, parole accusatrice.

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Captation et spectacle vivant : le regard de Clément Cogitore

Si vous aimez Les Indes Galantes de Rameau, mais aussi les danses urbaines et plus précisément le Krump, on vous invite à découvrir un magnifique film de Clément Cogitore, nommé aux César 2019 dans la catégorie meilleur court-métrage, et à lire ou relire cet entretien avec le réalisateur paru dans le N° 141, Images en scène, Cinéma, art vidéo, numérique/danse, théâtre, opéra, marionnette, juillet 2020.

Sylvie Martin-Lahmani

Entretien avec Clément Cogitore par Marjorie Bertin

En 2017, le cinéaste Clément Cogitore réalisait un court-métrage pour 3e Scène, la plate-forme numérique de l’Opéra de Paris. Des danseurs de krump s’y livraient à une joute sur l’exaltante Danse du grand calumet de la paix des Indes galantes de Jean-Philippe Rameau. Un court-métrage (projeté au CENTQUATRE-PARIS en 2019) qui a permis à Clément Cogitore d’être invité à créer l’intégralité des Indes galantes dans sa propre mise en scène à l’Opéra Bastille en 2019.

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Immanence de la pierre, évanescence du fantôme

A lire : Monique Borie, Le fantôme ou le théâtre qui doute, Actes Sud, 1999.

Deux expositions renvoient à une pensée du théâtre et à l’écartèlement qui le définit entre « ce qui dure » et « ce qui s’évanouit » : Ruines de Josef Koudelka à la Bibliothèque Nationale de France et Léon Spilliaert Lumière et solitude au Musée d’Orsay. Il n’y a pas de tension plus ardue qu’entre ces deux propositions antinomiques. Contradiction irrésolue et vivante du théâtre écartelé entre les pôles opposés.

Koudelka, je l’ai rencontré et connu grâce à une inoubliable photo des Trois sœurs mythiques du grand Otomar Krejca montées en 68 à Prague, après l’invasion russe. Témoignage de la violence inouïe des relations entre les exilées tchekhoviennes, violence que la pellicule avait enregistrée en procurant un effet de proximité. L’image m’a bouleversé avant même de voir, des années plus tard, ce spectacle qui révélait avec une intensité inconnue les déchirements de ces femmes chassées de Moscou, leur « paradis » perdu à vrelation amicale avec la plus discrète et digne figure de la dissidence, Donia Cornea. Dans son atelier d’Ivry où il m’a convié, les vitres conservent la poussière depuis des années tandis que les tirages jonchent en désordre partout. Par contraste, dans ses Ruines de la BNF l’ordre règne et de la nuit savamment éclairée se détachent les fragments disparates saisies par Koudelka lors de ses voyages, plusieurs années durant, autour de Mare Nostrum.

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Le Raoul Collectif : une trilogie

            Au moment d’écrire ces lignes, le Covid vient de porter un second coup d’arrêt à la scène belge. Toutefois, Le Raoul Collectif, malgré une annulation complète en avril dernier, puis partielle en octobre, a pu présenter sa troisième création au Théâtre National : Une cérémonie. Un spectacle d’autant plus attendu qu’il portait la promesse d’un partage, de réflexions et de plaisirs.

            Dès les premières minutes, on retrouve la marque de fabrique du collectif. Une bande de potes – qui comprend cette fois une femme, Anne-Marie Loop – déboule sur la scène comme sur leur terrain de jeu, se rassemble, chante, frappe sur un piano, explore l’espace, se cherche, gueule, erre, s’assied, se tait puis… ne sait plus trop quoi dire. Alors ces garçons endimanchés cherchent l’inspiration dans l’alcool, portent des toasts à leurs idéaux, prononcent des aphorismes énigmatiques, espérant provoquer parmi nous, parmi eux, une réflexion qui serait le début d’une mise en mouvement.

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Hommage à Frie Leysen

Frie Leysen, fondatrice du Kunstenfestivaldesarts et figure emblématique des arts de la scène en Belgique et dans le monde, s’est éteinte le 22 septembre 2020. Lissa Kinnaer, qui a dirigé le Réseau des arts à Bruxelles et travaille aujourd’hui pour le Kunstenpunt, lui rend hommage.  

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Quartett en tête-à-tête

L’opéra de Luca Francesconi d’après « Quartett » d’Heiner Müller, a été créé en anglais à Milan en 2011, l’œuvre est reprise cette année pour la première fois en allemand au Staatsoper de Berlin, dans une mise en scène de Barbara Wysocka.

Librement adapté des Liaisons dangereuses, Quartett est d’abord un duel entre Merteuil et Valmont, dans une langue aussi précieuse que brutale, où domine la prédation sexuelle non dissimulée. La rhétorique libertine y est pour ainsi dire évidée, et il s’agit souvent moins d’un dialogue que de traits d’un désir narcissique qui s’épuise.

Mais lorsque Valmont « devient » Merteuil, ou lui emprunte plus exactement son corps – et réciproquement – leur métamorphose n’est pas seulement un épisode de théâtre dans le théâtre, ni seulement une revanche sur la domination masculine. Continuant de désirer Merteuil et ses autres proies (Volanges et Tourvel), tout en les jouant lui-même, Valmont en Merteuil ne pourra jamais atteindre que son propre corps, ce qui est la suite logique d’un désir uniquement orienté vers son plaisir, où seule la chair parle à la chair.

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Exils intérieurs, un oratorio profane

Spectacle d’Amos Gitaï

Théâtre de la Ville – Les Abbesses

J’avais rencontré Amos Gitai sur un plateau de télévision et sa pensée aussi concrète que théorique m’avait conquis, voire même marqué ! Au nom de ce souvenir lointain je décidais d’aller voir son spectacle prévu en juin, déplacé et, finalement, programmé en ouverture de saison au Théâtre de la Ville.

Exils intérieurs… Moi-même exilé, ce questionnement me motive et me taraude ! Dans la salle des Abbesses où l’assistance formait une assemblée n’ayant comme signe distinctif que les masques Emmanuel Demarcy-Mota a ouvert la soirée et les mots prononcés sur un fond de fatigue évident ont résonné plus particulièrement dans le spectateur que j’étais. Grâce à ses mots, le sens de ma présence m’est apparu avec une gravité inhabituel.  Elle se constituait en acte responsable, acte de résistance qui répondait à la responsabilité du fait de jouer. Entre la salle et la scène s’installait alors un effet de miroir. Cette réciprocité des images fondait notre « être ensemble » et une même gravité nous réunissait. Nous étions nécessaires les uns aux autres plus qu’à l’accoutumée !

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Une famille d’artistes : de Victor Brauner à Samy Briss

  • De l’interthéâtralité à l’nterpictularité

Victor Brauner a enfin la rétrospective qu’il méritait au Musée d’Art Moderne mais, dépourvu de chance, comme il le fut toute sa vie, elle s’est ouverte par des temps brumeux, de peur, d’inquiétude mais, malgré tout, de résistance. Masqués, les visiteurs nullement épars se succèdent concentrés devant les toiles de ce peintre roumain d’origine juive qui a évolué, sous le signe du « rêve », entre son pays natal et la France dans la première moitié du XXème siècle. Engagé dès ses débuts dans les mouvements de l’avant-garde roumaine qui a marqué un moment décisif sur la scène culturelle roumaine grâce à des figures éminentes comme Tristan Tzara, Ilarie Voronca, Benjamin Fondane, Brauner s’est affilié ensuite à la mouvance surréaliste radicale placée sous la bannière d’André Breton qui la conduit d’une main de fer. Le passage de la revue UNU – titre du journal roumain que l’on retrouve dans l’exposition – aux réunions avec les artistes qui défendent l’approche de l’art dans la perspective du rêve se produit sans heurts, presqu’organiquement. L’Europe a connu l’unité des avant-gardes jusque dans les années 30 qui, ensuite, va être battue en brèche sous l’impact des dictatures, fasciste ou communiste ! Cela va entraîner des affiliations douteuses ou des exclusions scandaleuses… Brauner en subit les conséquences.

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Diane Arbus s’empare des Plateaux Sauvages

Avec Diane Self Portrait, Paul Desveaux signe le troisième volet de son triptyque américain. Une création sur la photographe new-yorkaise Diane Arbus, écrite par Fabrice Melquiot.

Diane Self Portrait[1]est une histoire qui commence par la fin. Sur le plateau, dans sa baignoire, Diane Arbus (formidable Anne Azoulay) qui vient de se suicider, s’apprête à nous raconter sa vie, en compagnie de son mari (Paul Jeanson), de sa mère (impeccable Catherine Ferran) et de quelques modèles devenus des amis intimes de la photographe. Nous sommes à New-York  en 1971 et la vie de Diane Arbus va se reconstituer sous nos yeux. Pourtant, la pièce n’a rien d’un biopic, ni d’un hommage. Comme pour ses mises en scène sur Jackson Pollock et Janis Joplin, Paul Desvaux s’empare surtout de l’histoire de son personnage principal par les autres pour attraper des fragments impressionnistes de la vie de la photographe de rue new-yorkaise et faire pénétrer le spectateur dans sa chambre noire. En cela le texte dont il a passé commande à Fabrice Melquiot le sert magnifiquement : dialogues familiaux, narration extérieure, énumérations de dates importantes, tant dans la vie de Diane que dans l’Histoire, Des énumérations utiles, mais parfois un peu longues, heureusement soutenues par la guitare de Michaël Felberbaum, qui improvise avec nervosité sur le plateau. L’écriture de Fabrice Melquiot n’est pas seulement réaliste. Elle s’inscrit dans différents genres, évoquant, parfois par exemple, bien sûr le conte dont Fabrice Melquiot affectionne tant les réécritures contemporaines[2]. Ainsi sa Diane Arbus évoque-t-elle une sorte de Belle au Bois Dormant qui, jeune-fille, s’éveille oisive d’une vie totalement aseptisée. Quant à Gertrude, la mère de Diane, inquiétante malgré elle, c’est une évocation de la marâtre de Blanche-Neige ou de la Cruella d’Enfer des 101 Dalmatiens, lorsque la photographe imagine sa mère appuyant sur le couteau d’un chasseur pour l’aider à la dépecer afin d’en faire un manteau de fourrure…

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