« Si mon travail est déterminé et compris uniquement par mes origines, on est complètement à côté de la plaque. » Entretien avec Mohamed Rouabhi

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Mohamed Rouabhi, auteur, acteur et metteur en scène.

Comment définiriez-vous votre travail de création artistique, envisagé à l’aune de la « diversité culturelle » ? Et que revêt selon vous ce terme devenu d’usage courant au sein des institutions culturelles ? 

« À l’aune de la diversité » est une expression étrange, cela suppose que « la diversité » vient de naître, que cela existe depuis quinze jours…  J’ai travaillé en 1995-1996 sur Malcolm X. Ce qui était important pour moi dans ce spectacle, c’était son parcours dans sa globalité. Pendant toute sa vie, Malcolm X a été, avec sa verve, porte-parole d’une organisation : « The Nation of Islam », il ne parlait pas en son nom. Quatre mois avant d’être assassiné, il a fait un pèlerinage à La Mecque, et là, il a découvert que le monde n’était pas blanc ou noir, et que cette chose n’était pas déterminante dans son combat personnel, ni même dans sa foi, ou dans ses croyances. Il écrit, dans une lettre à sa sœur, qu’il croise autour de lui à La Mecque une diversité insoupçonnable de couleur de peau et qui a pour point commun une même foi, la foi en l’Islam. Et, lorsqu’il revient, il est perturbé par cela, il décide d’abandonner son poste de porte-parole de La Nation de l’Islam et il monte sa propre organisation. À partir de là, il ne lui reste plus que trois mois à vivre parce que jusqu’ici, ce qui lui importait c’était de défendre les gens qui habitaient dans son quartier, ou des gens qui vivaient la même chose de par leur histoire commune, à savoir l’esclavage, l’apartheid, les discriminations raciales. Et cela ne posait de problème à personne qu’un Noir défende un autre Noir dans son quartier. Mais à partir du moment où un individu décide, qu’au fond, il partage les mêmes réflexions, la même lutte contre le pouvoir et l’oppression qu’un Viet-Cong, qu’un Congolais, qu’un Péruvien… cela devient un vrai problème. À partir du moment où il commence à considérer que le combat est universel et non plus à l’échelle de sa communauté ou de son quartier, il devient un être incontrôlable. Il est assassiné, par un Noir armé par des Blancs. Continuer la lecture « « Si mon travail est déterminé et compris uniquement par mes origines, on est complètement à côté de la plaque. » Entretien avec Mohamed Rouabhi »

« S’ouvrir à des possibles inenvisageables auparavant » (Caroline Safarian)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie prochaine du #133) : témoignage de Caroline Safarian, autrice, metteuse en scène, comédienne et pédagogue de théâtre.

La définition qui semble la plus courante concernant la culture est celle reprise sur le site de l’UNESCO¹.

 « La culture est un ensemble complexe qui inclut savoirs, croyances, arts, positions morales, droits, coutumes et toutes autres capacités et habitudes acquis par un être humain en tant que membre d’une société. »

Si elle est définie comme un ensemble « complexe » des différentes choses acquises par un individu, il me semble alors évident de penser combien la « diversité culturelle » doit l’être plus encore ! Et j’ai envie de remettre un peu de nuances dans ce qu’aujourd’hui on souhaite nous imposer comme définition de l’identité culturelle et de la coexistence des cultures au sein d’une société…  Continuer la lecture « « S’ouvrir à des possibles inenvisageables auparavant » (Caroline Safarian) »

Babetida Sadjo dans « Les murs murmurent » : Masculin/féminin, père/fille, théâtre/cinéma

 Dialogue avec Christian Jade

Babetida Sadjo, née en Guinée Bissau, passée par le Vietnam, a atterri en Belgique… au Conservatoire de Bruxelles, il y a dix-sept ans. Depuis lors elle s’est fait remarquer au théâtre et au cinéma. Nominée dès 2009 « jeune espoir » par les Prix de la Critique pour sa prestation dans Le masque du dragon de Philippe Blasband, elle inspire à Pietro Pizzuti un très beau spectacle sur l’excision en Afrique (L’Initiatrice), lauréat du meilleur texte (2012). En France, elle a joué cette saison aux côtés de Romane Bohringer et Hippolyte Girardot dans Terre noire de Stefano Massini, mise en scène d’Irina Brook, passée par le Théâtre de Namur (janvier 2017). Continuer la lecture « Babetida Sadjo dans « Les murs murmurent » : Masculin/féminin, père/fille, théâtre/cinéma »

« Les temporalités ne sont pas figées » (entretien avec Serge Rangoni)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Serge Rangoni, directeur du Théâtre de Liège.

A. T. : Existe-t-il un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration aux scènes européennes ?

S. R. : Oui, il existe un problème spécifique lié en grande partie à la formation. S’il y a énormément d’étudiants français dans nos écoles artistiques, c’est parce que l’enseignement secondaire est plus faible que celui dispensé en France. À ce niveau d’enseignement plus faible en Belgique il faut ajouter que, bien souvent, les personnes issues de l’immigration viennent d’école de niveau moins bon et ont donc de grandes difficultés à entrer dans les écoles artistiques. C’est donc avant tout une question de niveau social et culturel. Continuer la lecture « « Les temporalités ne sont pas figées » (entretien avec Serge Rangoni) »

« Entre art contestataire et art sclérosé, le théâtre est multiple » (Jean Bellorini)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : le témoignage de Jean Bellorini, directeur du Théâtre Gérard Philippe (Centre Dramatique National de Saint-Denis).

(…)

La Troupe éphémère, qui est composée de jeunes amateurs de 15 à 20 ans vivant à Saint-Denis et issus de cultures et origines diverses, propose la traversée d’une œuvre littéraire, poétique ou théâtrale, et la conception d’un spectacle de théâtre, dans la grande salle du TGP. C’est un temps fort de la programmation du théâtre, car son processus de fabrication, sa qualité et sa proximité avec le territoire en facilitent grandement l’appropriation. Continuer la lecture « « Entre art contestataire et art sclérosé, le théâtre est multiple » (Jean Bellorini) »

« Des espaces partagés » (entretien avec Jan Goossens )

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Jan Goossens, directeur artistique du Festival de Marseille (après l’avoir été de 2001 à 2016 au KVS – Théâtre Royal Flamand de Bruxelles).

Christian Jade : Existe-t-il, selon vous, un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration aux scènes européennes ?

Jan Goossens : Oui. L’offre culturelle officielle dans nos grandes villes ne reflète pas la réalité métissée de ces territoires. Toutes sortes de prétextes sont bons pour éviter de parler du problème et de trouver des solutions : les acteurs de la diversité n’auraient pas la formation, donc pas la qualité qu’il faut ; il y aurait un obstacle linguistique ; il y aurait des divergences esthétiques qui rendent impossible des collaborations artistiques, etc. En même temps, on ne peut pas attendre du monde culturel de résoudre à lui tout seul un problème qui se pose aussi dans le monde de l’enseignement, ou des médias. Notre société est divisée et fragmentée, et malheureusement il n’y a pas d’exception culturelle. Continuer la lecture « « Des espaces partagés » (entretien avec Jan Goossens ) »

La culture, miroir de notre société multiple ?

Quatrième rencontre annuelle culture et RTBF ce vendredi 8 septembre

Invités dans l’atelier intitulé « Mixité culturelle: diversité – créativité – qualité » animé par Safia Kessas et Marco Martiniello, dans le Panel « Les perspectives pour demain », Laurence Van Goethem (pour Alternatives théâtrales), Gerty Dambury (poétesse, dramaturge et metteuse en scène) et Dirk Deblieck (Maison des cultures de Molenbeek) tenteront de dégager des principes généraux pour une charte de la diversité culturelle. Continuer la lecture « La culture, miroir de notre société multiple ? »

« Les uns » derrière « Les autres »

Dans le cadre de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain), un photo-montage de Sophie Sénécaut, actrice.

Les Uns ont été élevés depuis leur naissance dans la croyance, qui fait partie intégrante d’eux puisqu’elle découle de leur position dominante, que rien d’humain ne leur est étranger et ne doit leur être étranger. Ils ont la conviction fortement ancrée qu’ils incarnent toute la condition humaine ; plus, qu’ils sont les seuls à pouvoir l’incarner. Et plus encore, qu’ils peuvent le faire seuls –

Tiré de Christine Delphy, Classer, dominer – qui sont les « autres », La Fabrique éditions, 2008. Continuer la lecture « « Les uns » derrière « Les autres » »

«Prendre la parole, c’est prendre sa place dans la société» (entretien avec Sylvain Bélanger)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Sylvain Bélanger, directeur artistique du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal.

Philippe Couture : Il semble que le théâtre soit à la traine d’une tendance à la diversification des artistes sensible en particulier dans la danse ou la musique, et à plus forte raison dans l’audiovisuel, depuis des années. Pourquoi une telle résistance ou réticence ? 

Sylvain Bélanger : Cette question est intéressante et embarrassante pour qui veut démocratiser le théâtre. Il peine historiquement à le faire, quand on est bien honnête, malgré tout ce qu’on dit et met de l’avant (souvent dans les discours)… Est-ce parce que le théâtre occidental a des racines plus élitistes ? Que c’est un art moins populaire ? Et de ce fait, est-ce que ça le rend plus laborieux et long à faire bouger ? Je crois que oui. Continuer la lecture « «Prendre la parole, c’est prendre sa place dans la société» (entretien avec Sylvain Bélanger) »

«Nous avons l’air d’une bande d’intellectuels occidentaux barricadés dans nos châteaux forts» (entretien avec Matthieu Goeury)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Matthieu Goeury, coordinateur artistique et programmateur des arts vivants au Vooruit de Gand.

Laurence Van Goethem : Existe-t-il, selon vous, un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration aux scènes européennes ?

Matthieu Goeury : Il existe un problème général dans nos sociétés occidentales d’accès des communautés issues de l’immigration à des postes de représentation. Il n’y a pas, par exemple, d’entraîneur de football noir de peau dans un club majeur en Europe, alors qu’une large partie des joueurs l’est. C’est le même mécanisme qui se reproduit dans les arts de la scène. Un homme blanc aura tendance à choisir un autre homme blanc comme représentant. Tant que nous ne parviendrons pas à diversifier nos conseils d’administration, directions de théâtre, directions d’école, enseignants en arts de la scène, nous ne pourrons pas imaginer un accès aux scènes des artistes issus de l’immigration plus en lien avec la démographie de nos villes ou communautés. Continuer la lecture « «Nous avons l’air d’une bande d’intellectuels occidentaux barricadés dans nos châteaux forts» (entretien avec Matthieu Goeury) »