Soutenir en priorité les artistes français ayant des origines étrangères

Les directeurs de structures face au défi de la diversité culturelle, entretien avec Anne Goalard, déléguée générale du Festival Scènes d’Europe.

Anne Goalard. Photo DR

Comment élargir le recrutement des lieux de formation aux métiers de la scène et du plateau, sans pour autant tomber dans les travers et effets pervers d’une politique volontariste?

Dans l’enseignement, laisser entendre à un jeune comédien, ou plus largement à un jeune étudiant en recherche d’une formation professionnalisante dans notre secteur, qu’il est « un quota » n’est pas acceptable et ne joue donc pas en faveur de « l’affirmative action » .

Mais il faut être très pragmatique. Il est possible d’aboutir au même résultat en intégrant dans les formations, dans le but de les diversifier, des jeunes « issus de la diversité » quand bien même ils auraient un niveau inférieur à celui des autres candidats. Je le constate dans le Master dans lequel j’enseigne. En moins d’une année, un étudiant un peu moins préparé rattrape son retard, s’il est bien intégré au groupe.

Les dispositifs de préparation aux concours des écoles de théâtre (Acte 1) pilotés par Stanislas Nordey et Rashid Ouramdane et la classe préparatoire d’Arnaud Meunier à Saint-Etienne portent déjà leurs fruits en donnant toutes leurs chances à de jeunes acteurs s’estimant victimes de discriminations. Il semblerait que l’accueil de jeunes « non-blancs » soit en progression dans les écoles supérieures de spectacle. De futurs acteurs appelés à l’avenir à influer sur les perceptions. Il va être de plus en plus difficile de prétendre que l’on manque de bons acteurs de « couleur ». En amont du recrutement, dans les différents métiers des arts de la scène, les pouvoirs publics, les écoles de théâtre, les formations professionnelles doivent se fédérer pour améliorer leur information sur les débouchés de ces formations. Comme le montre bien un des contributeurs de vos questionnaires, les familles issues de l’immigration ont souvent pris de gros risques pour venir en Europe. Même quand ces familles y sont implantées depuis plusieurs générations, elles ne sont pas très enclines à laisser leurs enfants prendre le risque de l’insuccès, de la précarité.

Certes, la crise économique a relativisé la perception du risque encouru par ceux qui s’engagent dans des filières artistiques, relativement à d’autres filières professionnelles, mais pas encore suffisamment et pas dans tous les milieux. Il nous revient de tordre le coup à l’idée que les filières artistiques sont des fabriques à chômeurs. En faisant mieux connaître les taux d’insertion professionnelle des écoles supérieures de théâtre (de l’ordre de 80%) et des universités (dans le Master Métiers de la production théâtrale de Paris III, où je suis professeure associée, près de 100% des étudiants intègrent les différents métiers du spectacle vivant). Quelles filières des secteurs non artistiques peuvent prétendre à un tel résultat ?

Quels sont, selon vous, les leviers par lesquels est susceptible de s’opérer la promotion d’artistes issus de cultures minorées ?

Avant toute chose, il est important de créer une dynamique, en avançant simultanément sur plusieurs fronts : le recrutement dans les formations supérieures, l’information, les nominations, de nouvelles expérimentations sur l’élargissement de la base sociale du public de spectacle vivant… Il me semble qu’il faut être plus volontariste dans les nominations et laisser une place accrue aux personnalités issues de la diversité et à des projets artistiques qui développent un point de vue sur la diversité et le métissage. Il faut s’attaquer aux stéréotypes, aux clichés, faire évoluer les représentations. Les préjugés ont la vie dure, ce sont les débats, fussent-ils agités, comme celui initié par Alternatives théâtrales (1), qui peuvent les faire évoluer.

Pour sensibiliser les metteurs en scène, directeurs de casting, administrateurs, directeurs, au fait qu’ils doivent apprendre à faire confiance aux jeunes Noirs, Arabes et, de manière plus large, à tous ceux qui sortent de la norme, il n’y a pas mieux que les débats et les échanges. Il faut les rendre possibles.

Cette prise de conscience doit être étendue à l’ensemble des recrutements dans les théâtres où l’on déplore une tendance à la « gentrification » qui ne tient pas qu’à la professionnalisation des équipes. Les filières de formation professionnelle n’acceptent généralement que des étudiants qui ont fait des stages. Il faut intégrer des stagiaires plus divers. Ce qui suppose des cadres sensibilisés sur la question. Il faut qu’il devienne évident à tous qu’une RP performante peut tailler du 48…

Les festivals, les manifestations européennes comme Reims scènes d’Europe peuvent jouer un rôle en présentant des exemples de prise en compte de la diversité dans d’autres pays. Il y en a beaucoup. Celles du Ballhaus Naunynstrasse dans les quartiers Turcs de Kreutzberg et du théâtre Maxime Gorki à Berlin sont particulièrement intéressantes. Sous l’impulsion de la metteuse en scène d’origine turque Shermin Langhoff, qui en a pris la direction en 2013, le Gorki a fait de l’ouverture aux artistes «issus des migrations» le cœur de son projet artistique. L’ensemble du Gorki, composé d’acteurs issus de toutes les générations de migrants, est un rouage essentiel de ce projet. Aucun des dix-sept comédiens permanents ne porte un patronyme classique allemand, même si cinq d’entre eux seulement sont nés à l’étranger. L’ambition du Gorki est de « penser la ville dans son ensemble, avec tous ceux qui y sont arrivés ces dernières décennies, qu’ils soient réfugiés, exilés, immigrés, fils ou petit-fils d’émigrés, qu’ils aient grandi à Berlin ou non ». Ce théâtre phare de Berlin Est s’est transformé de manière radicale, devenant en très peu de temps un important lieu de débats de la société berlinoise, en contribuant, en particulier, à la réflexion sur le « vivre ensemble ». Ce théâtre a révélé de nombreux artistes et auteurs issus de la diversité, qui sont maintenant invités dans les autres théâtres européens. Ils vivent ensuite leur vie d’artistes comme les autres. Qui se souvient aujourd’hui que le metteur en scène Antú Romero Nuñes, qui a présenté un magnifique Don Juan dans le In au Festival d’Avignon, a commencé par être produit par Ballhaus Naunynstrasse ?

Je suis convaincue qu’il y a une place pour ce type d’expériences en France.

             La «discrimination positive» importée du monde anglo-américain est-elle une solution efficace et légitime?

Oui, une dose de « discrimination positive » doit être introduite mais « à l’européenne » et pas, si possible, selon le mode pratiqué dans le monde nord-américain. Il est important de mettre des artistes issus de la diversité à la tête des labels, même s’ils ne sont pas encore en position, à la différence de leurs compétiteurs, de se faire légitimer par leurs pairs. Il faudra rappeler à ceux qui s’en offusqueraient que la plupart des artistes directeurs de structure (tous ceux avec qui j’ai travaillé, en tout cas), n’étaient pas des directeurs compétents dans les premiers mois ou les premières années de leur mandat. Les « hommes blancs » majoritairement nommés à la tête des structures jusqu’à ce jour n’ont pas tous, toujours et de tout temps, signé des spectacles et pris des décisions incontestables et c’est bien naturel.

Il faudrait inciter les théâtres à développer une activité de soutien à l’émergence en privilégiant,
de manière ciblée, les artistes français ayant des origines étrangères de façon à favoriser leur développement artistique et leur insertion professionnelle.

Propos recueillis par Cassandre Laurent, étudiante en M2 de Médiation culturelle - Sorbonne nouvelle en novembre 2017.

L'intégralité de l'entretien est en accès libre (PDF) ici.
1. Débats qui eurent lieu au Théâtre Varia de Bruxelles et au Centquatre-Paris au moment de la sortie du #133 "Quelle diversité culturelle sur les scènes européennes ?"

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