«Prendre la parole, c’est prendre sa place dans la société» (entretien avec Sylvain Bélanger)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Sylvain Bélanger, directeur artistique du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal.

Philippe Couture : Il semble que le théâtre soit à la traine d’une tendance à la diversification des artistes sensible en particulier dans la danse ou la musique, et à plus forte raison dans l’audiovisuel, depuis des années. Pourquoi une telle résistance ou réticence ? 

Sylvain Bélanger : Cette question est intéressante et embarrassante pour qui veut démocratiser le théâtre. Il peine historiquement à le faire, quand on est bien honnête, malgré tout ce qu’on dit et met de l’avant (souvent dans les discours)… Est-ce parce que le théâtre occidental a des racines plus élitistes ? Que c’est un art moins populaire ? Et de ce fait, est-ce que ça le rend plus laborieux et long à faire bouger ? Je crois que oui. Continuer la lecture « «Prendre la parole, c’est prendre sa place dans la société» (entretien avec Sylvain Bélanger) »

Éthique de la sollicitude #2

À propos de « Is there life on mars » d’Héloise Meire et « Est-ce que vous pouvez laisser la porte ouverte en sortant » d’Antoine Lemaire et Sophie Rousseau

De quelle réalité doit-on rendre compte sur scène et comment ?

Deux pièces du Festival d’Avignon « Off » s’emparent d’un sujet délicat – la maladie mentale, respectivement l’autisme et l’Alzheimer – pour explorer les potentialités d’un théâtre du réel à mille lieues d’un réalisme artificiel et trompeur. Continuer la lecture « Éthique de la sollicitude #2 »

« Travailler à l’équilibre des récits multiples du monde » (entretien avec Etienne Minoungou)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Etienne Minoungou, acteur, metteur en scène et directeur du festival Les Récréâtrales (Ouagadougou).

Christian Jade : Qu’est-ce que la diversité culturelle pour vous ?

Etienne Minoungou : Pour moi, c’est inviter l’ailleurs dans la construction de nos points de vue. Le monde est venu à nous, Africains, de façon violente et à l’heure actuelle, nous sommes dans l’obligation du dialogue, même s’il y a encore des relations conflictuelles. Il faut donc laisser entrer le monde de l’autre chez soi pour trouver une nouvelle manière de pouvoir être ensemble aujourd’hui. On doit travailler à l’équilibre des récits multiples du monde, on ne peut plus faire autrement : c’est ça la diversité culturelle.

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« Connaître l’histoire de cette couleur » (entretien avec Guy Cassiers)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Guy Cassiers, metteur en scène et directeur du Toneelhuis d’Anvers.

Existe-t-il, selon vous, un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration aux scènes européennes ? 

Guy Cassiers : Nos villes, grandes ou moins grandes, sont devenues multiculturelles et super-diverses. L’évolution démographique le prouve sans conteste. Les politiques qui veulent encore nous faire croire que nous avons le choix en la matière se moquent de nous et d’eux-mêmes. La diversité est un fait accompli. Nos villes sont devenues des lieux de rencontre, et par là-même des lieux de conflits, au cœur desquels l’histoire et le monde se télescopent. Les villes européennes portent les traces de leur passé colonial, de l’immigration ouvrière et des conflits internationaux que les réfugiés apportent avec eux. Ce mélange produit un nouveau terreau culturel. Toutes ces histoires doivent être racontées, toutes ces voix entendues. Nous sommes devant une importante croisée des chemins : comment les structures artistiques doivent-elles se joindre aux nouvelles énergies culturelles et artistiques dans nos villes et vice versa ? Ceci exige des structures artistiques une autre attitude, une autre disponibilité, un dialogue plus ouvert qu’auparavant, dans une société plus homogène.   Continuer la lecture « « Connaître l’histoire de cette couleur » (entretien avec Guy Cassiers) »

Quand l’espoir s’appelle Esperanza 

À propos d’ « Esperanza » d’Aziz Chouaki, mise en scène d’Hovnatan Avédikian (à voir dès cette semaine dans le Off d’Avignon).

Si les pièces consacrées aux exilés sont de plus en plus nombreuses sur les scènes contemporaines françaises¹, rares sont celles qui, à l’instar d’Esperanza², mise en scène par Hovnatan Avédikian au Théâtre des Halles, sont nées avant ces tragiques mouvements de migration spectaculaires fortement médiatisés. Edward Saïd l’avait déjà analysé, les expériences de l’exil sont un puissant moteur de formes artistiques innovantes³. Pour autant, rares aussi sont les auteurs en France qui, comme Genet jadis ou Chouaki aujourd’hui, s’emparent de ces drames sans tomber dans la bien-pensance ni le pathos.  Continuer la lecture « Quand l’espoir s’appelle Esperanza « 

« N’attends rien mais agis ! »

En prélude à la parution du #133 d’Alternatives théâtrales (« Quelle diversité culturelle sur les scènes européennes ? » à paraître en novembre 2017) et en parallèle à notre enquête menée auprès des directeurs de structure, nous publions également des paroles d’artistes. Cette semaine : Roda Fawaz.

« Bonjour Roda,

Te voilà comédien professionnel. Toi qui n’avais jamais lu de livre de ta vie, tu passes désormais tes journées à citer Shakespeare, Racine, Molière… Félicitations ! Ce métier est une maladie que tu as maintenant dans la peau. Quoi qu’il arrive, je le sais, tu feras tout pour t’y épanouir.  Continuer la lecture « « N’attends rien mais agis ! » »

D’imperceptibles voix

Entretien avec Azade Shahmiri à propos de « Voicelessness », Kunstenfestivaldesarts 2017.

Une scène sobre partagée en deux par un grand écran sur lequel des images de montagnes enneigées sont projetées ; deux femmes, mère et fille, de chaque côté, dialoguent, essayant de reconstituer un crime qui a entraîné la mort du père. Elles cheminent virtuellement, l’une étant dans le coma (la mère), l’autre cherchant des réponses dans le passé pour pouvoir vivre le présent et appréhender le futur. Pouvoir vivre pour l’une, pouvoir mourir pour l’autre. Leurs voix se font écho dans un jeu de miroir entrainant le spectateur dans leurs projections mentales et dans leur désir d’entendre la voix de l’absent, de la vérité, de la mort. Silence et résonances. Continuer la lecture « D’imperceptibles voix »

Le doux pour le dur

Kunstenfestivaldesarts 17, semaine 1.

Croiser un Syrien dans la rue à Bruxelles n’entraîne aucune réaction particulière. Nous ignorons la nationalité des personnes qui nous entourent ; la multiculturalité de nos rues est un habitus. A contrario, regarder entrer en scène un danseur syrien dont on connaît la nationalité rappelle instantanément qu’il existe au théâtre plusieurs qualités de silence. Celui qui règne dans la Goudenzaal du Beurschouwburg ce soir est d’une intensité palpable. Chaque geste, chaque pas est scruté avec une attention rare par l’audience faisant corps, comme si chaque geste, chaque pas, était capable de dire enfin, mieux que tout autre canal d’information, le vrai de la guerre et de l’exil. Aucun mot et presque pas de musique ; de la précision, des regards choisis, du tact. Une atmosphère cotonneuse malgré les bottes qui s’autonomisent et les drapeaux blancs qui en disent long. Pas besoin d’agresser la salle pour évoquer le vrai de l’horreur, en somme. Continuer la lecture « Le doux pour le dur »

Ascanio Celestini, subjectif, indirect, libre

À l’occasion de la reprise de Discours à la Nation de David Murgia et Ascanio Celestini au Théâtre National, nous reprenons ici un extrait de ce texte paru dans le #120 « Les théâtres de l’émotion ».

La langue utilisée par Celestini, un italien régional romain, est l’expression de son identité personnelle mais c’est aussi la voix d’une communauté. En Belgique, il est « traduit » en direct par Patrick Bebi. Ensemble, ils ont développé une façon unique de faire passer d’une langue à l’autre, en direct, un texte. Ses spectacles en partie improvisés ne peuvent se plier aux surtitrages :

« Je  n’apprends pas un texte par cœur, je me le remémore à chaque fois. Je le raconte avec mes mots à moi. Je les dis avec ma voix, mon corps, ma barbe. » Continuer la lecture « Ascanio Celestini, subjectif, indirect, libre »

Le théâtre dans l’espace social (reconfigurations et efficacité symbolique)

Ce 19 avril au « Complexe Opéra » de l’Université de Liège avait lieu la première journée du CERTES, le Centre d’Etudes et de Recherches sur le Théâtre dans l’Espace Social. Quatorze intervenants sont venus apporter un certain éclairage sur la vaste question du positionnement du théâtre dans l’espace social.

En ouverture de cette journée, Nancy Delhalle, co-fondatrice du CERTES, proposait de considérer le théâtre comme une pratique sociale. D’abord, ce regard évite de devoir discuter de quelles créations constituent (ou non) des « œuvres de théâtre ». Ensuite il apporte un avantage méthodologique car si le théâtre est un événement social (la coprésence en un lieu d’acteurs et de public), on peut alors observer où, dans quel cadre, avec qui et avec quel dispositif il a lieu. Au-delà de ces aspirations théoriques, l’initiative du CERTES est aussi proche de projets pratiques comme, par exemple, l’installation au Val-Benoît de La Chaufferie, incubateur de projets artistiques (cofondé notamment par Nathanaël Harcq, directeur de l’ESACT, et Olivier Parfondry, directeur de Théâtre et Publics, tous deux membres du CERTES et intervenants à la journée d’étude).   Continuer la lecture « Le théâtre dans l’espace social (reconfigurations et efficacité symbolique) »