« Se souvenir de l’avenir »

En hommage à Jack Ralite, disparu le week-end dernier, nous publions ici un texte qu’il avait signé dans nos colonnes en juillet 2013.

Photo D.R.

À propos des années 1966 – 1967 du festival d’Avignon

par Jack Ralite

C’était le 3 août 1966, dans la Chambre des Notaires juste au-dessus de l’entrée de la Cour d’Honneur du Palais des Papes où Jean Vilar fonda en 1947 le Festival d’Avignon qui dure toujours.

Dans cette Chambre des Notaires, modeste de superficie, pendant cinq jours, de 10h à 13h, en présence de Vilar, une quinzaine de personnes concernées par le théâtre et ses créations se sont retrouvées derrière une table en fer à cheval. Pilotés par Michel de Beauvais, ils « disputèrent de culture » et de l’art du théâtre. Dans le U de la table, deux ou trois douzaines de passionnés de la scène prenaient des notes.

Ce 3 août, j’étais le conférencier, recommandé par Paul Puaux, invité par Jean Vilar, j’exposais la politique culturelle et artistique naissante se développant à Aubervilliers, commune de la banlieue nord de Paris, très majoritairement ouvrière, patrie du mal logement, que Prévert avait révélée à travers un film d’Eli Lotar, commandé par le maire de la Libération, Charles Tillon, commandant en chef des Francs Tireurs et Partisans.

J’ai parlé une heure. Pendant la suspension de séance, Vilar resta assis. « Ralite, c’est bien, peut-être auriez-vous dû ne pas excéder 45 minutes. Mais c’est bien » et – avec l’ironie qu’il avait quand il connaissait – « vous avez fait flotter le drapeau rouge sur le Palais des Papes ». Deux jours plus tard, il m’invitait à refaire cet exposé au Verger.

Les mots ont quelque impuissance à rendre l’atmosphère de ces moments de franchise, de courage et parfois d’insolence. C’était comme une construction qui se faisait et on la vivait, assurés de la mener à son terme, d’autant que le Festival s’interrogeait, et son fondateur le premier. Ce débat et tant d’autres, sur les spectacles, se faisaient la courte échelle et Avignon s’accordait quinze jours de plus, d’autres arts apparaissaient, d’autres lieux de spectacles ouvraient. Vilar entamait sa « perestroïka », sa restructuration.

Dans la séance d’ouverture de cette année 1966, la 3e année de ces premières Assises nationales de la culture, il avait déclaré : « Nous savons bien et n’oublierons pas à quel point les problèmes culturels passent sur le plan national après bien d’autres devoirs ou nécessités civiques et – pour être plus banal, sinon plus clairs– comme quoi la culture vient dans l’ordre des urgences après le fait de nourrir les hommes et de leur donner les moyens de se défendre.

Pacifique, d’esprit comme vous tous, du moins je le suppose, pacifique donc, et même pacifiste, j’admets, non sans de profonds regrets, amères et acides souvent que Colbert et Louvois disposent de cassettes infiniment plus remplies que celles du ministre – je le dis très respectueusement–  des menus plaisirs.

Mais justement, depuis 1875, sinon depuis 1793, il ne s’agit plus de menus plaisirs en ce qui concerne « divertissements, loisirs et savoirs » mais de « plaisirs populaires, de loisirs collectifs, de « savoirs de masse ». En ne répondant pas à cette expansion démographique de la culture populaire, il semble que nos multiples Frances républicaines aient conservé quelque nostalgie, regret de nos rois.

« Quoiqu’il en soit – et je ne pense pas être ici irrévérencieux – ce qu’il est très difficile d’admettre désormais, c’est un certain axiome ancré dans bien des consciences de hauts responsables « qu’en France les artistes comme les 2e classes se débrouillent toujours » et donc : « Pourquoi changer ? ».

C’était en 1966 où parallèlement à la dispute vilarienne de la Chambre des Notaires se déroulait une dispute politique sur la liberté de création. Jusqu’ici, l’artiste n’avait pas cette liberté, même si, sous la Révolution, Robespierre l’avait énoncée dans un célèbre discours. Mais en 1966, ce problème de l’art était l’objet d’une dispute politique. Que Rivette ait dû attendre un an pour pouvoir programmer La Religieuse, que Lorenzi se soit vu supprimer La Caméra explore le temps, que Tréhard ait perdu une subvention à Caen parce qu’il ne voulait pas monter Les Cloches de Corneville, que la ville de Bourges ait tenté d’interdire V comme Vietnam à la Maison de la Culture, etc., indique qu’il y a un problème, celui de la démocratie qui doit faire l’expérience de la culture, celui de « passer d’un petit cercle de connaisseurs à un grand cercle de connaisseurs », celui que visait le physicien Henri Poincaré en déclarant : « On fait la science avec des faits comme une maison avec des pierres. Mais une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison ».

Dans un côte à côte productif, les artistes comme Vilar et un parti politique comme le Parti Communiste Français étaient sur le même front.
Vilar disait :

« Dès qu’un art se fige, il meurt. »

« Le chemin du milieu est celui qui ne mène pas au Festival d’Avignon. »

« Une culture est un choix. Mallarmé impose Un Coup de dés à son éditeur, Michel-Ange son Jugement dernier à l’irascible Jules II. »

« Il faut avoir l’audace et l’opiniâtreté d’imposer au public ce qu’il ne sait pas qu’il désire. »

Aragon, venu au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, le 15 février 1967, disait :

« L’idée même d’une esthétique qui suppose l’endiguement, quais ou rivages, ne peut, me semble-t-il, que donner un caractère dogmatique au réalisme. »

« L’art, c’est toujours la remise en question de l’acquis, c’est le mouvement, le devenir. »

« Il n’a jamais suffi à l’art de montrer ce qu’on voit sans lui. »

Et il reprenait une phrase de Guillaume Apollinaire : « Quand l’homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe. »

Cette même année 1967, Jean Vilar m’avait demandé d’animer entre maires de villes et directeurs de théâtres une rencontre qui dura deux jours.

C’est dans cette rencontre que Planchon réclama la liberté de création et à propos d’elle que Vilar déclara : « Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cela ne s’était jamais fait entre personnes qui avaient jusqu’ici trop souvent des relations de seconde main. »

Il y tenait beaucoup car après avoir évoqué « le mariage cruel » illustré d’actes criminels entre le pouvoir politique et le pouvoir créateur (…) dans les pays socialistes », il écrivait à Malraux : « Cependant ce mariage cruel, et c’est peu dire, occidentales, c’est-à-dire dans les sociétés capitalistes ».
C’est sur cette base qu’il tira sur son propre Festival une salve contre l’habitude. Le TNP cessa d’en être partenaire. Pendant vingt ans, le public s’était habitué à un certain type de pièces. Chaque année, il n’avait presque plus qu’à les attendre. Il s’était comme créée une complicité entre les œuvres présentées et le public. Le TNP et Avignon résonnaient des mêmes préoccupations. Les œuvres produites en venaient à être créées par le public. On se retrouvait en famille. « Le public s’y applaudissait lui-même », me disait-il.

Il invita Planchon avec Richard III, Dandin, Bleus, Blancs, Rouges ou Les Libertins, Le Tartuffe, Lavelli avec Le Triomphe de la sensibilité de Goethe, Medea de Sénèque, Bourseiller avec La Baye de Philippe Adrien, Silence l’arbre remue encore de François Billetdoux, Le Métro fantôme et L’esclave de Le Roi Jones.

Il fit plus, en invitant la danse avec Messe pour le temps présent de Béjart, le cinéma avec La Chinoise de Godard, la musique contemporaine avec Michel Puig.

Le Festival d’Avignon devenait une grande Maison de la Culture à ciel ouvert ou fermé et, pendant trente-cinq jours reçut cent vingt mille spectateurs. C’est la foire, disaient certains, c’est la fête, disent les autres et j’en suis. Oui, Avignon 1967 a été une extraordinaire fête de la culture et de la création. « Une foire culturelle ordonnée » disait Vilar.

Et tout cela a été si fort que le Festival y gagna une démarche fondamentale qui circule depuis chaque année. À savoir, la mise en vie de la belle expression d’Aragon « se souvenir de l’avenir ».

La mémoire des artistes : « On est joué par le lieu » (Valérie Dréville), « On y vient en quête d’un moment de transcendance » (Alain Crombecque), « C’est plus petit que dans mes souvenirs » (Jeanne Moreau), « Il y eut un miracle ici » (Heinz Wismann).

L’inoubliable Heiner Müller a eu cette splendide approche qui va comme un gant au Festival d’Avignon : « L’herbe même il faut la faucher afin qu’elle reste verte ».

Soyons clairs et précis. Cet héritage vilarien est mis en cause aujourd’hui.
Nicolas Sarkozy a donné le 1er août 2007 à Madame Albanel, ministre de la Culture, l’incroyable consigne impérative suivante :

1°) Donner en matière d’art à la population ce qu’elle demande

2°) Donner aux artistes des obligations de résultats

3°) Donner aux subventions un caractère aléatoire

4°) Donner l’autorisation à des expériences de ventes d’œuvres du patrimoine

5°) Donner la possibilité de casser les rentes en matière de droit d’auteur

et surtout : « Donner au capital humain un traitement économique » comme le dit la commission Jouyet-Lévy avec ses neuf inspecteurs des finances, ses neuf patrons du privé et son… unique artiste.

Ces idées hostiles à la culture et à la création ont fait tache d’huile et gagné des esprits. Ce que Bernard Noël appelle « la castration mentale » se retrouve dans les conversations ordinaires.

Il ne faut pas céder mais s’appuyer sur la survivance des lucioles. Comme l’homme est un être de mémoire, les lucioles ne s’éteindront jamais. Il faut refuser la copie, le retour, la table rase. Il ne faut pas hésiter à avoir recours à Vilar et ne pas transiger sur l’essentiel des actes de ces deux années 1966, 1967, sans pensée flanelle, avec un souffle de conscience, sans défaillance de mémoire et en intégrant le nouveau comme Vilar l’a si bien fait en pensant à neuf dans chaque situation neuve. En Avignon, Vilar n’est pas un meuble, mais du combustible. Dans les monuments de cette ville, continuons à ôter des pierres et mettons-y des nids dirait Victor Hugo. C’est un travail inouï qui doit avoir pour base la Maison Jean Vilar et le Festival d’Avignon, forcément différents dans leur fonction, d’où leur indépendance, mais considérant profondément le travail de l’autre, avec ses nouvelles pratiques institutionnelles, ses nouvelles formes d’écritures dramatiques et scéniques, ses nouvelles démarches avec le public. Il y a là un singulier pluriel qui peut donner encore plus au théâtre dans l’esprit de Georges Bataille qui évoquait le travail de l’artiste à travers un rapport de forces dont l’enjeu n’était rien de moins que d’exiger l’impossible en face d’interlocuteurs – les institutions culturelles ou politiques, le « public » lui-même – qui ne font, somme toute, qu’attendre le possible d’une activité de l’esprit, l’art, envisagé comme cerise sur le gâteau de l’histoire réelle¹. Hortense Archambault et Vincent Baudriller ont assuré une continuité ouverte à l’histoire du Festival.

Continuité : Thomas Ostermeier et Romeo Castellucci avaient été invités par Bernard Faivre d’Arcier. Ouverture : Hortense Archambault et Vincent Baudriller ont continué en les faisant des artistes associés. Autres exemples : La mêlée de pensées venant des Cahiers Jean Vilar animés par Jacques Téphany et du Théâtre des Idées piloté par Nicolas Truong. Et l’inauguration, ce 60e festival d’Avignon de la FabricA, lieu de répétitions et de résidence à Avignon, situé au croisement des quartiers Monclar et Champfleury. La Maison Jean Vilar et le Festival d’Avignon sont une continuité sans fin qui va rencontrer Eric Ruf, nouveau président de la Maison Jean Vilar, comédien, metteur en scène, décorateur, et à Olivier Py, nouveau directeur du Festival d’Avignon, comédien, metteur en scène, auteur. Nous les saluons amicalement.

1. Sur le fil de Georges Didi-Huberman, Ed. de Minuit, 2013 page 52-53.

Ce texte est paru dans le n°117-118 Utopies contemporaines

Lire aussi dans le n°93 LE SILENCE DES COMMUNISTES, Dialogue entre Jean-Pierre Vincent et Jack Ralite.

Et « Soleil douteur » par Jack Ralite, sur la dernière mise en scène d’Antone Vitez La Vie de Galilée de Brecht à la Comédie française, texte paru dans le n°45 Antoine Vitez, la fièvre des idées.

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