La poétique du divers (entretien avec Bérangère Jannelle)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie prochaine du #133) : entretien avec Bérangère Jannelle, metteuse en scène (compagnie La Ricotta).

Photo D.R.

Comment définiriez-vous votre travail de création artistique, envisagé à l’aune de la « diversité culturelle » ? Et que revêt selon vous ce terme devenu d’usage courant au sein des institutions culturelles ? 

Je dirais que je n’ai jamais abordé mon travail de création artistique avec ce terme-là de la diversité, mais plutôt celui du divers, emprunté d’ailleurs à Edouard Glissant.

Poétique du divers. Qu’est-ce que cela peut vouloir dire ? C’est en fait très concret. Il s’agit pour moi de travailler artistiquement sur la relation à celui/ceux qui sont différents, a priori loin de moi selon des critères « objectifs » mais dont je me sens proche selon de critères subjectifs, sensibles, intimes et donc artistiques.

Dans ce cas, le divers est tout ce qui échappe par nécessité à l’appartenance à un ensemble prédéfini consacré par des catégories comme le pays d’origine, la religion (ou son absence), le milieu social, le genre etc.

Ce divers-là qui est au coeur de mon travail s’exerce, se déploie par exemple dans le fait de continuellement entrer et sortir du théâtre. Faire du théâtre hors du théâtre. Créer les conditions de rencontres avec le non-théâtral. Socialement, géographiquement. C’est donc là encore la rencontre/ les rencontres en elles-mêmes qui suscitent la création de nouveaux lieux de théâtre, car il n’y a plus de lieu préétabli, il faut le réinventer. Ainsi depuis mon premier spectacle le Décaméron dans la base de sous-marins de Lorient, je n’ai cessé d’inventer avec les habitants lieux en devenir de nouvelles fictions, ces ailleurs faits par le divers.

Cette démarche m’a amené plus loin à sortir du théâtre pour réaliser des films de comme Sans Terre avec les paysans Sans Terre au Brésil ou Les Lucioles avec les enfants de Châteauroux. Dans les deux cas, il s’agit d’aventures poétiques inédites liées à la fois à la nécessité et à l’évidence de la rencontre. Et au désir de faire en commun, de devenir une nouvelle communauté qui soit un ensemble non pas fermé (comme l’est l’ensemble de référence), mais ouvert.

De la même façon au sein du lieu défini comme théâtre (lieu physique), j’invite au travail des comédiens, comédiennes, interprètes de langues différentes. Je me suis moi-même déplacée beaucoup dans les autres langues, en faisant des spectacles avec la langue des autres comme O adversario au Brésil (portugais), le Décaméron en Italie (français et italen), La République de Platon au Burkina Faso (français, minan, fo), Balzac en russe …
Je provoque la rencontre sur le plateau avec des auteurs qui ne sont pas strictement des auteurs de théâtre mais des philosophes, des romanciers, des poètes. Ce n’est là pas du tout un point anecdotique. Car la rencontre qui est au coeur de la poétique du divers, – ne peut pas être à moitié ouverte. Sinon elle est aussi à moitié fermée. Le divers au-delà d’un critère institutionnel engage en effet un être au monde sur l’ensemble de sa sensibilité. Cela touche l’écriture, la pensée, les interprètes, les lieux de création, les pratiques de création, les mediums de la rencontre.

Considérez-vous que les théâtres publics manquent à leur mission de service public, en termes d’exigence de promotion de la diversité culturelle au sein de nos sociétés européennes multiculturelles ? 

Aujourd’hui il y a une ouverture, mais elle me semble parfois partielle.

L’autre, le différent n’est jamais défini une fois pour toutes. Comme dit Hannah Arendt, il n’y a rien de plus changeant que les critères institutionnalisés. L’autre est en devenir. Les catégories enferment, le réel lui-même les dépasse avec une énergie formidable et le rôle des artistes et des institutions publiques est sans doute d’être à l’affût de cela.

Pensez-vous que l’audiovisuel, ou d’autres secteurs du spectacle vivant tels que la danse ou la musique par exemple, remplissent davantage leur mission de promotion de la diversité que le théâtre ? 

C’est évident. Le théâtre a toujours été un reflet du monde social, et beaucoup plus enfermé dans les mots de la tradition. Le théâtre est parfois plus dans la représentation du réel que dans le réel lui-même.

On pourrait mettre à l’envers cette phrase : plus il y a de poésie, plus il y a de réalité.

C’est un des maux qui guettent sans cesse le théâtre et qui provoque ce geste magnifique de toujours survivre à sa propre asphyxie. La danse et la musique, me semblent-ils, ont toujours été – à la marge – moins représentatives des conventions sociales, car elles ont leur langage propre qui n’est traduisible dans aucune langue officielle.

Je veux dire, il y a eu le jazz, il y a eu les ballets classiques etc. mais le territoire d’innovation, le territoire des possibles du réel, m’a souvent paru plus évident dans ces deux arts du fait de l’absence de langage figé, du fait du mouvement pour une part intraduisible.

Il faudrait réfléchir longuement à tout cela mais je crois, oui, qu’avec la musique, avec la danse on est plus « humain »,  plus « essentiel » que « social. Donc on est plus divers.

(…)

L'intégralité de cet entretien sera prochainement disponible en accès libre dans le dossier "diversité" proposé sur notre site.
Sylvie Martin-Lahmani

Auteur : Sylvie Martin-Lahmani

Professeure associée à la Sorbonne Nouvelle, Sylvie Martin-Lahmani s’intéresse à toutes les formes scéniques contemporaines. Particulièrement attentive aux formes d’arts dits mineurs (marionnette, cirque, rue), intéressée par les artistes qui ont « le souci du monde », elle est codirectrice de publication de la revue Alternatives théâtrales depuis janvier 2016.

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