« Oser nommer les choses et sortir du politiquement correct »

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie prochaine du #133) : témoignage de Cathy Min Jung, actrice, autrice, metteuse en scène.

"Sing my life" de Cathy Min Jung, compagnie Billie on stage. Photo Alice Latta.

La diversité culturelle est un état de fait, elle existe sans aucune forme de hiérarchie intrinsèque, il devrait en être ainsi sur les scènes.

En ce qui me concerne, par nature, je suis « diverse » pour reprendre un trait d’humour de Carole Thibaut à mon sujet. Je suis une femme, d’origine sud-coréenne de surcroît. On peut dire que je cumule les difficultés dans un univers encore trop souvent régi par l’homme blanc, de plus de cinquante ans en général.

Pourtant, si je suis effectivement née à Séoul et que je suis d’apparence asiatique,  dans le fond, ma culture est très occidentale, j’ai grandi en Belgique, dans une famille belge, j’ai fréquenté l’école publique, ma langue maternelle est le français et je maîtrise très bien l’alexandrin. Ce qu’on appelle diversité dans mon cas, ne tient finalement quasiment qu’à mon apparence physique.

En tant qu’actrice, j’ai eu quelques fois l’occasion d’être engagée pour des rôles centraux, sans que mon physique asiatique ait eu une incidence particulière dans le choix du metteur en scène, mais il faut bien admettre que la plupart du temps, si j’ai accès à des auditions ou des castings, c’est précisément parce que l’on recherche des Asiatiques – et on n’en cherche pas souvent. Pour la télévision ou le cinéma, c’est presque toujours pour des rôles subalternes, ou pour surjouer un stéréotype. J’ai parfois accepté – ce n’est pas toujours évident de refuser quand on débute dans le métier, plein de rêves et d’envies.

Un professeur au Conservatoire m’avait prévenue que ce métier ne serait pas facile pour moi. Sur le moment, ça m’avait scandalisée, mais en fait, il n’avait pas tort.
Alors oui, les artistes « racisés » souffrent d’un déficit de visibilité et particulièrement les Asiatiques qui, de façon générale, sont frappés du syndrome d’invisibilité. Il faut oser nommer les choses et sortir du politiquement correct. Oui, les scènes européenne sont encore très, très blanches.

Mais pas seulement les scènes. À qui donne-t-on réellement le droit et les moyens de s’exprimer ? Les scènes ne sont que la partie la plus visible, mais qu’en est-il des textes ? Des postes à responsabilités ? Des Conseils d’Administration ? Des postes d’enseignants ? Des instances d’avis ? Des journalistes ? De la visibilité dans l’espace médiatique ? Des places dans les écoles ? Quand s’intéressera-t-on vraiment au travail des artistes « racisés », autrement que sous l’aune de la « diversité » ? En tant qu’autrice et porteuse de projet, c’est moins flagrant, mais tout aussi présent. J’ai eu la chance de rencontrer des directeurs de théâtres curieux de l’artiste que je suis et de ma démarche artistique, curieux de la parole que j’essaie de faire entendre. Malgré tout, il m’arrive encore quelque fois de me demander si l’on m’autorisera à traiter de sujets qui ne sont pas forcément en lien avec mes origines coréennes. Je sais pourtant que cette autorisation, il n’appartient qu’à moi de me la donner, mais ce questionnement résulte du regard des autres qui me renvoient à ma « diversité », et dans ce métier, le regard des autres prend une place très importante, qu’on le veuille ou non, il participe pleinement à la question de la légitimité.

Alors, pour dépasser les frontières de l’apparence et des préjugés, je ne vois qu’une seule solution : le travail. Lire, écrire, batailler pour monter ses projets, parfois forcer la porte à une audition, être là où on n’est pas forcément attendu, rencontrer, créer du lien.

Le travail politique est tout aussi important : se fédérer, transmettre les savoirs, et puis, apprivoiser les codes qui sont sans doute le plus grand frein à l’évolution vers un changement des habitudes. Que la diversité ne soit plus pensée comme une revendication mais comme un état de fait, il faut que les nouvelles générations issues de l’immigration montent des structures de production, que les pouvoirs publics les soutiennent, que les écoles d’art s’ouvrent à la diversité, dans leur population de professeurs, d’élèves mais aussi dans leur pédagogie ; il faut vivre la diversité au sein des pouvoirs politiques, des instances d’avis, des directions artistiques et dans l’espace médiatique, autant que dans la vie. Il faut le vouloir et y travailler à tous les niveaux.

Oui, je considère que les théâtres ont manqué à leur mission de service public. J’ai l’impression que les codes ont créé un entre soi qui peut décourager, voir rebuter. Je pense aussi que cet entre soi est une des causes – pas la seule – du manque de diversité dans les salles.

Il ne faudrait pas reléguer la problématique de la diversité culturelle au seul facteur ethnique, il y a le facteur socio-économique, qui crée une fracture encore plus importante. Il est temps de se reconnecter avec les publics, avec ceux qui ne fréquentent pas les théâtres parce qu’ils s’en sentent exclus. C’est davantage à cet endroit que je situerais mon travail de création artistique, et mes partenaires me soutiennent totalement. À force d’entre soi, on a oublié cette mission.  Aujourd’hui on dirait qu’il y a une réelle prise de conscience de cette fracture. Avec les coupes de plus en plus drastiques dans les budgets culturels, avec la montée des extrémismes, on a compris qu’il était grand temps de penser autrement. On s’est souvenu de cette mission de service public, mais a-t-on compris qu’il fallait penser l’altérité, que c’était devenu une question de survie ? Est-on seulement capable de la penser ? Le chemin est encore long, les premiers pas sont timides, vont-ils se poursuivre franchement, au pas de course ou à reculons ?

Propos recueillis par Laurence Van Goethem.

Cathy Min Jung sera notre invitée à la rencontre publique organisée pour la sortie du numéro 133, le samedi 25 novembre à 14h30 au Théâtre Varia (Bruxelles).

Sing my life de Cathy Min Jung est publié chez Lansman éditeur.

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