Crâne d’après Patrick Declerck

Mise en scène d’Antoine Laubin.

Photo de Beata Szparagowska

Quand j’aurai du vent dans mon crâne
Quand j’aurai du vert sur mes osses
P’têt qu’on croira que je ricane
mais ça s’ra une impression fosse

Boris Vian

S’emparant une fois encore de l’oeuvre de Patrick Declerck dont il avait adapté avec brio « Démons me turlupinant », Antoine Laubin s’affronte dans « Crâne » au récit autobiographique dans lequel l’auteur et psychanalyste raconte l’opération qu’il a subi pour extraire la tumeur au cerveau qui le menaçait depuis plusieurs années.
Pour un écrivain, et pour nous tous, humains, le bien auquel nous sommes le plus attaché est sans doute la conscience de la vie et son expression, le langage, qui nous permet de communiquer, d’exprimer notre pensée et nos émotions.

Poursuivant un travail qui fait la part belle à la pluralité des voix, Antoine Laubin et son dramaturge Thomas Depryck ont prolongé sur scène le récit en trois temps que le double de l’auteur Alexandre Nacht ( le bien nommé, hanté par sa plongée dans la nuit éternelle) développe autour de son intervention chirurgicale réalisée éveillé et crâne ouvert : avant, pendant, après.
Ces trois temps sont assurés par trois acteurs différents en liaison permanente avec un quatrième jouant le rôle d’ Alexandre Nacht, sous l’oeil du metteur en scène dont la présence discrète et épisodique sur le plateau « didascalise » le tempo du spectacle.

La langue fluide de Patrick Declerck donne matière à un spectacle d’une grande force, au plus près du récit de l’oeuvre littéraire, qui la rend concrète, physique, sollicite en permanence notre attention, et garde nos sens en éveil. Dans la première partie, celle qui précède l’opération, Jérome Nayer dans une interprétation étourdissante et bondissante suit les méandres de la pensée et des questionnements d’Alexandre Nacht. Au moment de l’intervention, Hervé Piron affirme avec fougue, violence et un humour ravageur, les soubresauts du corps et de l’âme qui habite Nacht tandis que dans un certain apaisement et tout en finesse Renaud van Camp apporte la douceur attendue du retour à la vie et la perspective de la poursuivre.
Tous les trois font résonner avec une grande maîtrise et une belle gourmandise d’expression la langue savoureuse de Patrick Declerck, tantôt cynique, tantôt mélancolique, toujours précise et « clinique »
Alexandre Nacht est campé avec puissance par Philippe Jeusette. Il intervient peu dans le récit, sauf en ponctuant ça et là et toujours à propos dans une mise en abîme de sa propre conscience les récits tenus par ses trois partenaires. Présent tout le temps, ses sourires, ses regards, les mouvements de son corps, en complicité avec ses « doubles » donnent à la représentation une dimension humaine bouleversante.

Photo de Beata Szparagowska

Le spectacle est habité par un rythme soutenu qui témoigne de l’effervescence de la pensée en mouvement et, en même temps, donne à voir l’attente, cette « crapuleuse infection du temps »
nous renvoyant, en passant par Shakespeare à notre humaine condition: ce « crâne «  de Yorick, le bouffon du roi, que l’on déterre et présente à Hamlet, et qui nourit sa méditation sur la vie, le temps et la mort.
Les scènes se déroulent dans un décor minimaliste et judicieux, toujours en mouvement lui aussi et enveloppé d’un univers sonore, en trois temps et contrepoint du récit, pour le plaisir de l’oreille du spectateur: Immortels (Dominique A) chanté par Alain Bashung, Bach joué au piano par Dino Lupati, Traety, instrumental de Leonard Cohen ; de grands disparus qui nous aident à vivre.

Crâne, d’après Philippe Declerck (éditions Gallimard) avec Philippe Jeusette, Jérôme Nayer, Hervé Piron, Renaud Van Camp et Antoine Laubin
Adaptation et dramaturgie Thomas Depryck. Adaptation et mise en scène Antoine Laubin Au théâtre des Dons Avignon jusqu’au 27 juillet 2019
En tournée à Dinant, Huy, Nivelles, Verviers et Paris (Le Monfort), saison 2019/2020 www.defacto-asbl.be

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