Claude Schmitz : les moyens de ses ambitions

À l’occasion de la reprise du spectacle « Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant », nous publions en accès libre ce texte composé sur base du journal de création tenu par Judith de Laubier et paru dans le numéro 128 d’Alternatives théâtrales (avril 2016).

"Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant" de Claude Schmitz. Photo Clémence de Limburg

Par sa virtuosité narrative hors-norme, ses méthodes de travail atypiques et la très forte cohérence artistique de sa démarche, Claude Schmitz s’impose depuis dix ans comme le plus doué des metteurs en scène de sa génération en Belgique francophone¹. Après une recherche concrétisée dans des premiers spectacles à l’étrangeté parfois absconse, l’auteur et metteur en scène bruxellois gagne en générosité à chaque nouveau projet, en réussissant la prouesse de ne jamais baisser ses exigences, tant dans les audaces formelles qu’il s’autorise, que dans l’importance des sujets traités. L’ambition de Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant est démesurée : métaphoriser la crise que traverse le monde occidental à travers le parcours initiatique de trois pieds nickelés, dans une narration découpée en trois parties esthétiquement autonomes (dont la partie centrale est un film de trente minutes réalisé pour l’occasion).

Who’s Afraid of the Big Bad Wolf ?

Trois petits cochons vivent modestement dans un appartement bruxellois délabré : Darius, hard rockeur au chômage, Stan, trentenaire nerveux et Gabriel, jeune étudiant aux Beaux-Arts. Leur situation précaire ne s’arrange pas avec l’arrivée du parasite-Benoît, SDF qui s’installe dans l’appartement et se construit une cabane au milieu du salon.

La Belgique est en crise. L’Europe est en crise. C’est le constat de nos camarades. Ici, le grand méchant loup, c’est la crise qui vient, en personne, toquer à la porte et chasser les petits cochons de leur appartement. Pour continuer à vivre dignement, il ne leur reste plus qu’à fuir et retrouver le paradis perdu, loin de l’Europe. Dans une exaltation utopique et naïve, ils rêvent de s’expatrier au Mali où la vie leur paraît simple et heureuse. Un beau jour, nos trois pieds nickelés décident de faire leurs valises et de s’engager sur l’autoroute, direction : « LE SUD ».

Pour imaginer son scénario, Claude Schmitz s’est emparé d’une histoire réellement arrivée à l’un des comédiens dans sa colocation. En mêlant ce fait divers à la fable des trois petits cochons, l’anecdote se transforme en allégorie de la crise. Partant d’une situation réaliste, Schmitz parvient à déployer une dimension fabuleuse si bien qu’une tension est maintenue entre la fable et le réel sans jamais basculer ni d’un côté ni de l’autre.

Dès le premier jour des répétitions, le metteur en scène raconte très précisément son scénario à son équipe, tout en spécifiant qu’aucun dialogue n’est écrit à l’avance. Il ne choisit pas ses interprètes pour composer un rôle mais bien pour créer un personnage avec eux. Travailler avec Olivier Zanotti, Clément Losson, Patchouli et Francis Soetens c’est donc travailler à partir d’eux, avec ce qu’ils sont, avec ce que leurs corps racontent. Je ne pense pas à des personnages quand je travaille avec eux, précise Claude. Je pense à eux, et donc je pense à la situation dans laquelle je les mets. J’essaye d’être sensible à ce qu’ils vivent réellement dans la vie, à ce qu’on vit ensemble et de construire à partir de ça. Je compose à partir d’eux. Le réel est là, à l’origine. Ce n’est pas comme si j’inventais une histoire qui était déconnectée de la réalité et qu’après j’allais choisir des acteurs et que je leur demandais de composer à partir de ça. Tu es donc obligé de tordre ton histoire, ou en tout cas de travailler avec les deux².

Parmi les six interprètes du spectacle, quatre ne sont pas acteurs de formation. Claude les a rencontrés par hasard dans des cafés et leur a proposé de participer à ses projets. Patchouli, Clément Losson et Olivier Zanotti ont déjà fait plusieurs spectacles avec lui. Francis Soetens, qui joue le rôle de Benoît, monte sur un plateau de théâtre pour la première fois. La recherche passe d’abord par la collecte de détails : comment s’organiserait de manière réaliste la vie en colocation de Darius, Stan et Gabriel ? Que font-ils dans la vie ? Quels rapports de hiérarchie y a-t-il entre eux ? Mais aussi plus concrètement : que sont-ils en train de faire au moment où la pièce commence ? Quelles activités font-ils quand ils rentrent chez eux ? C’est autour de ces questions que les premiers jalons de la pièce se mettent en place.

Choisir des interprètes qui n’ont pas a priori un jeu « technique » et maîtrisé constitue une forme de revendication esthétique : inscrire au cœur de la démarche les failles propres au « vivant ».

Quand je leur demande d’être réaliste, je veux dire « ne trichez pas, ne fabriquez pas », mais, en fin de compte, ils fabriquent quand même. Je leur demande d’être au plus proche d’eux, mais nous sommes tout de même là pour créer une forme.

Dessin d'Adèle Grégoire
Dessin d’Adèle Grégoire

Si les acteurs sont conscients d’être en représentation, ils ne sont donc pas tout à fait « eux-mêmes » sur le plateau, mais la frontière avec le réel est assez fine. Le flou entre la fabrication et l’authenticité est savamment entretenu. En témoigne cette scène de répétition où l’acteur amateur Francis se révèle, sans le savoir, disciple de Lee Strasberg :

Francis – CE QUE JE PEUX FAIRE À LA LIMITE C’EST RESTER DEUX TROIS JOURS SANS BOUFFER. COMME ÇA JE SUIS SÛR DE COMPRENDRE CE QU’A VÉCU BENOÎT. JE VAIS FAIRE ÇA AVANT LA PREMIÈRE. COMME ÇA JE SERAI DANS LE BON ÉTAT POUR JOUER.

Sur scène, les acteurs savent qu’ils peuvent « lâcher les chiens », ce qui les rend parfois imprévisibles et donne au spectateur le sentiment d’être toujours au bord de l’accident. Lors d’une des représentations, Francis Soetens a jeté un téléphone qui a explosé au sol. C’était inattendu pour les acteurs comme pour les spectateurs, si bien qu’on peut se demander si c’est un choix ou un accident. Cette incertitude crée une tension entre l’acteur et le spectateur qui donne la forte sensation de vivre un moment singulier.

« Quand on voit ton spectacle, on se dit que tout peut arriver, et au final tout arrive ! » disait un spectateur à la sortie du spectacle.

Comment arriver à recréer du vivant ? C’est la seule chose qui m’intéresse. On dit que le théâtre est un art vivant, mais en fait c’est extrêmement rare de sentir que l’énergie déployée est une énergie qui casse le cadre, qui n’est pas complètement canalisée.

Une traversée, trois espaces-temps

J’ai toujours su qu’il y aurait une première partie dans l’appartement, qu’il y aurait une voiture et qu’on terminerait dans une grotte. J’arrive avec un projet dont les lignes directrices sont relativement claires et, après ça, c’est un travail d’échange très ludique avec Boris Dambly, Fred Op de Beek³ et les acteurs.

Dans la première partie, un appartement est figuré par deux murs blancs. Claude et Boris choisissent sciemment un espace relativement vide et demandent à chaque acteur de le faire vivre en y apportant des objets qui leur appartiennent. La scénographie évolue au fil des répétitions et influence la fable. L’acteur Olivier Zanotti apporte un jour un chien empaillé qui fait écho à une situation qui a lieu plus tard dans la pièce ; Clément Losson apporte des criquets dans un vivarium qui devient peu à peu un élément central de l’appartement et du quotidien des personnages. Cette matière participe au récit, elle crée un environnement qui modifie progressivement la narration.

Quand on imagine une scénographie avec Boris, on se demande toujours comment le vivant va pouvoir s’emparer de ça, comment il va pouvoir dépasser le décor et donner de la vérité à cet espace.

À l’instar du texte, la scénographie fonctionne comme un squelette qui demande à être nourri. Boris Dambly et Claude Schmitz imaginent un espace à jouer, mais ils laissent aux acteurs le soin de le remplir et même de le salir. Dès le moment où les acteurs arrivent sur le plateau, ils savent qu’ils sont maîtres à bord.

Si tu es sensible aux signes autour de toi, le réel peut nourrir énormément ton projet. Ce qui est terrible, c’est de s’enfermer et d’écrire un projet dans son coin, sans être attentif à ce qui se passe en dehors. Les solutions viennent des autres, j’en suis persuadé. Un jour, lors d’une réunion technique, Judith Ribardière – la dramaturge de Claude – évoque des photographies que sa grand-mère avait faites dans les années 80 au Mali. Claude décide d’intégrer cette matière documentaire dans le spectacle et il en fait un événement de la fiction. De cette anecdote rapportée naît une scène importante du spectacle : les trois amis projettent au milieu de leur cuisine les diapositives de la grand-mère de Judith, rêvant à un hypothétique voyage en Afrique.

Darius, Stan et Gabriel décident donc de s’évader de leur appartement bruxellois, cocon précaire, pour rejoindre le continent africain. Pour ce faire, ils s’emparent de la voiture de Benoît, l’abandonnant, lui le plus démuni d’entre eux. Les portes claquent, le moteur gronde.
Leur parcours prend l’allure d’un voyage initiatique vers un ailleurs fantasmé. Et pourtant, la fuite du « monde méchant » occidental se révélera une plongée dans le désenchantement. Une bascule s’opère à ce moment dans le récit. Comme souvent dans les spectacles de Claude Schmitz, la technique s’emballe et prend le pouvoir sur le plateau⁴. Les personnages seront désormais captifs (de leur voiture, d’un écran, d’un château, d’une grotte). En prenant la décision de partir, ils pensaient prendre en main leur destin. Mais une fois en voyage, ils ne maîtrisent plus ce qui leur arrive et se font balloter d’un monde à l’autre.

La voiture tombe en panne, un écran de cinéma descend des cintres et le chapitre II du spectacle commence : l’arrivée des trois petits cochons au château. Le cinéma crée soudain un sas au cœur de la pièce de théâtre. Il confère à l’histoire une dimension délibérément romanesque. Intrigues amoureuses, cadavres et enquêtes policières. Le film, c’est aussi l’occasion de faire intervenir le monde extérieur, alors que jusqu’ici nos trois petits cochons évoluaient dans un huis clos. Ils se retrouvent à nouveau prisonniers d’un mauvais rêve au sein duquel ils assistent, pantois, aux facéties de châtelains désœuvrés (un père alcoolique, sa fille sensuelle et ses amants de passage). Darius, Stan et Gabriel ne sont ici plus au centre du récit : dans le film, ils deviennent témoins impuissants de l’histoire, peinant à influer sur le cours des choses. Il ne s’agit que d’une étape dans leur cheminement, une sorte d’ailleurs dans lequel ils n’arrivent pas à pénétrer, peut-être le début de leur descente aux enfers. À l’image de Stan baignant alors dans la vase de l’étang du château, un mouvement est lancé qui entraîne le récit vers des situations toujours plus métaphoriques. Si la première partie déploie une situation réaliste, l’acte II propose une épopée romanesque qui finira par déboucher, à l’acte III, sur un poème visuel philosophique.

photogramme extrait du film de Claude Schmitz diffusé dans "Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant"
photogramme extrait du film de Claude Schmitz diffusé dans « Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant »

Dans la troisième partie, les anti-héros se retrouvent dans les entrailles de la terre, au cœur d’une grotte (possible cave du château, possible Mali fantasmé). Ils y retrouvent Benoît qu’ils avaient abandonné au début de leur odyssée. Est-ce vraiment lui ou son fantôme qui vient les hanter après avoir été abandonné et dépouillé de sa voiture ? Les dialogues des trois petits cochons deviennent de plus en plus succincts et, progressivement, on lit chez eux une acceptation de la chute. Ils renoncent à la vie sociale pour retourner doucement à l’état naturel. Ce choix, ou plutôt ce non choix, est une manière d’échapper à leur destin et de prolonger leur voyage, du moins en pensée.

Tout semble aller vers un abandon quand, in extremis, affamés, ils se ruent sur Benoît pour… le dévorer. Si pulsion de vie il y a, elle rime ici avec meurtre. Depuis leur arrivée dans la grotte, on pourrait dire que c’est le premier acte volontaire et non subi; comme si la dévoration était la fin inéluctable de toutes ces déambulations. Encore une fois, c’est Benoit le bouc émissaire : le plus faible des quatre périt. Le plus pauvre parmi les pauvres.

Si l’espace se modifie au fil du spectacle, il reste désespérément clos : un appartement miteux, une vieille voiture, un château en ruines, une grotte. Comme si les personnages passaient de prison en prison. Le voyage au Mali représentait dans leur imaginaire une envolée vers la vie facile mais finalement, on assiste à un dépouillement progressif et un retour à une vie sauvage. Il n’est plus question d’émancipation mais plutôt de régression. Les trois petits cochons, comme possédés, célèbrent leur dernière bouchée par un éclat de rire sur l’air de l’Hymne à la joie. La fin, faussement triomphale, nous donne le sentiment qu’après avoir touché le fond, le cannibalisme serait le seul exutoire. Et l’hymne européen comme apothéose morbide…

Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant
de Claude Schmitz

Reprise aux Halles de Scharbeek (Bruxelles) les 23 et 24 février 2017, au Théâtre de l'Onde (Velizy-Villacoublay) les 9 et 10 mars 2017, à Humain Trop Humain (Montpellier) les 21, 22 et 23 mars 2017, au Théâtre de l'Union (Limoges) les 5 et 6 avril 2017.
Ce texte a été publié dans le numéro 128 d'Alternatives théâtrales There are alternatives ! 
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Ce texte a été composé sur base du journal de création publié par Judith de Laubier sur ce blog, consultable ici : 
Partie 1/4
Partie 2/4
Partie 3/4
Partie 4/4
  1. 1. Cf. notre entretien dans le n°120 d’Alternatives théâtrales, « Claude Schmitz : croire en sa fiction », avril 2014.
  2. 2. Entretien avec Judith de Laubier ; l’ensemble des passages en italiques sont des citations extraites de ces entretiens.
  3. 3. Respectivement scénographe et directeur technique du spectacle.
  4. 4. On pense à l’autonomisation de l’enclume dans Amerika ou du congélateur dans Melanie Daniels.
Antoine Laubin

Auteur : Antoine Laubin

Metteur en scène, co-directeur de publication d’Alternatives théâtrales

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