« Moi j’ai pas envie de faire une italienne, je suis belge »

Durant l’automne 2015, Judith de Laubier a suivi, en tant que stagiaire à la mise en scène, les répétitions de « Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant » de Claude Schmitz, créé aux Halles de Schaerbeek. Journal de création, épisode 2/4 : le travail avec des acteurs non professionnels.

Francis Soetens et Olivier Zanotti alias Benoît et Gabriel. Photo © Clémence de Limburg

« Comment faire en sorte que des personnes qui ne sont jamais montées sur un plateau ne se fassent pas écraser par l’idée qu’ils se font du théâtre ? Je n’ai pas de méthode, mais je crois que c’est avant tout un travail de générosité et de réelle écoute des deux côtés, de ma part et de la leur. J’essaye d’être exigeant et de travailler avec eux comme je travaillerais avec n’importe quel acteur. Ça serait terrible de travailler différemment ou de les mettre à part. »¹

Sur les six interprètes du projet, quatre ne sont pas acteurs de formation. Claude les a rencontrés par hasard dans des cafés et leur a proposé de participer à ses projets. Patchouli, Clément Losson et Olivier Zanotti ont déjà fait plusieurs spectacles avec lui. Francis Soetens qui joue le rôle de Benoît monte sur un plateau de théâtre pour la première fois. Tout au long des répétitions, la question restera volontairement en suspens : les acteurs sont-ils choisis pour les personnages ou inversement, les personnages sont-ils inventés à partir d’eux ? De fait, la « construction des personnages » se fait avec les acteurs. Claude cherche avec chacun comment s’organiserait de manière réaliste la vie en colocation de Darius, Stan et Gabriel. Que font-ils dans la vie ? Quels rapports de hiérarchie y a-t-il entre eux ? Mais aussi plus concrètement : que sont-ils en train de faire au moment où la pièce commence ? Quelles activités font-ils quand ils rentrent chez eux ? C’est autour de ces questions que les premiers jalons de la pièce se mettent en place.

Je crois que c’est un choix de se diriger vers des interprètes qui n’ont pas a priori un jeu « technique » et maîtrisé. C’est une manière de laisser place aux failles et au vivant. Durant les premières répétitions, Claude parle de créer « un effet de réel ». En d’autres termes, il souhaite inventer un microcosme réaliste qui a son organicité propre. Aucun dialogue n’est écrit à l’avance, à dessein, mais il compose un squelette narratif au sein duquel les acteurs amènent la vie, la chair. Il sait dès le début des répétitions quelles scènes composeront le spectacle ainsi que les événements qui les structurent. À partir de là, il propose aux acteurs des situations d’improvisation.

Dessin d'Adèle Grégoire
Dessin d’Adèle Grégoire

Les retours de Claude concernent surtout le type de jeu. Il demande aux acteurs d’être au plus près de la situation et de coller au réel des personnages. On pourrait parler d’une recherche d’hyperréalisme. Par exemple, Clément choisit de jouer un personnage qui est livreur à vélo, job qu’il a déjà fait, ce qui lui permet de trouver des micros détails concrets. De plus, tous les objets qu’il apporte pour son personnage lui appartiennent. Les objets de la fable sont tous des objets du réel, recyclés sur le plateau. Claude va s’emparer de situations que les comédiens ont vécues ou qu’ils connaissent bien pour nourrir l’improvisation. Tout ce travail se fait par couches : un acteur propose, Claude rebondit et petit à petit tout prend forme. « Quand je leur demande d’être réaliste, je veux dire « ne trichez pas, ne fabriquez pas », mais, en fin de compte, ils fabriquent quand même. Je leur demande d’être au plus proche d’eux, mais ça veut tout et rien dire parce qu’on est quand même là pour créer une forme. » En effet, les acteurs ont conscience d’être en représentation, ils ne sont pas « eux-mêmes » sur le plateau, mais la frontière avec le réel est assez fine. Il y a toujours un flou entre le fait de fabriquer et d’être soi-même. Chez Francis notamment, qui commence tout juste à faire du théâtre, l’absence de connaissance des codes de la représentation amène des propositions cocasses. Il invente par exemple une nouvelle technique de jeu qui s’apparente sans le savoir à la méthode de l’Actors studio dans ses dérives :

Francis : CE QUE JE PEUX FAIRE À LA LIMITE
C’EST RESTER DEUX TROIS JOURS SANS BOUFFER
COMME ÇA JE SUIS SÛR DE COMPRENDRE CE QU’A VÉCU BENOÎT.
JE VAIS FAIRE ÇA AVANT LA PREMIÈRE
COMME ÇA JE SERAI DANS LE BON ÉTAT POUR JOUER.

Francis est complètement dans la logique de son personnage et de la situation qu’il doit jouer. Je me souviens qu’à certains moments il nous expliquait que c’était impossible pour lui de faire une action parce que « Benoît » n’aurait pas agi comme ça. Ou inversement, il nous démontrait pourquoi c’était évident qu’il fasse telle ou telle action.

Claude : TU L’UTILISES LA TABLE LÀ ?
Francis : OUI
Claude : POURQUOI ? ÇA T’AIDE VRAIMENT POUR CONSTRUIRE TA CABANE ?
Francis : BAH OUI COMME ÇA LE MATIN QUAND JE ME LÈVE JE PEUX POSER MA TASSE DE CAFÉ DESSUS

Dessin d'Adèle Grégoire
Dessin d’Adèle Grégoire

C’est finalement cette absence de conventions qui permet la spontanéité et la grâce de Francis et donc l’expression de sa réalité, de sa matière vivante.

Claude ne travaille pas avec des « amateurs », mais avec des personnalités qu’il veut retrouver sur scène ; s’il les choisit c’est qu’une partie du personnage est déjà en eux. « La langue qu’utilisent les acteurs n’est pas lisse, mais brute. Elle est pleine des aléas du langage de chacun et c’est ce qui en fait la richesse. » S’ils sont capables de reproduire ce qui a été défini en répétition, il y a toujours une énergie du présent, de l’ici et maintenant qui déborde. Claude la définit comme un « excès de vivant qu’(il) essaie de canaliser ». Dans sa recherche d’hyperréalisme, ce qui l’intéresse est de voir surgir cette matière vivante. « Ne trichez pas » ça revient à dire « ne tuez pas le vivant ».

1. Toutes les citations dans le texte sont de Claude Schmitz.
Le titre de cet épisode 2 est une citation de Francis Soetens, avant la deuxième représentation.
Retrouvez le premier épisode du journal de création de "Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant" de Claude Schmitz par Judith de Laubier ("Who's Afraid of the Big Bad Wolf ?").
Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant

Avec : Marc Barbé, Lucie Debay, Clément Losson, Patchouli, Olivier Zanotti, Francis Soetens. 

Mise en scène : Claude Schmitz | Dramaturge : Judith Ribardière | Assistante lumière et stagiaire à la mise en scène : Judith de Laubier | Stagiaire à la scénographie : Jade Hidden | Stagiaire aux accessoires : Camille Chateauminois | Scénographie : Boris Dambly | Maquette : Nora Kaza Vubu | Création Sonore et Musique Originale : Thomas Turine | Lumières : Octavie Piéron | Image : Florian Berutti | Direction technique : Fred Op de Beek | Construction du décor : Fred Op de Beeck, Yoris Van de Houte, Alocha Van de Houte, Olivier Zanotti et Jade Hidden | Sculpteur - Peintre : Laurent Liber, Boris Dambly et Guillaume Molle.


Avec la participation amicale de Drissa Kanambaye et Djeumo Sylvain Val.

Production déléguée : Halles de Schaerbeek.

Coproduction : Comédie de Caen, Compagnies Paradies Avec l’aide de la Fédération Wallonie Bruxelles, service Théâtre. Et le soutien du théâtre Océan-Nord. Avec l’aide de la Fédération Wallonie Bruxelles, Service Théâtre.
Judith de Laubier

Auteur : Judith de Laubier

Metteure en scène stagiaire auprès de Claude Schmitz sur la création du spectacle "Darius, Stan et Gabriel contre le monde méchant".

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