A propos de UNE FICTION LUCIDE, OPTIMISTE, NON-EXCLUANTE ET TRAGI-COMIQUE

Création prévue pour l’ouverture de saison de Mars – Mons arts de la scène, 2020/21. Entretien avec Florence Minder

05_ 2019 /session de lecture / capture d’écran_archives Venedig Meer / Valérianne Poidevin

Sylvie Martin-Lahmani : Dans le droit fil de SAISON 1 (de Florence Minder, avec Pascal Merighi, Sophie Sénécaut et Florence Minder), qui a connu un beau succès en France et en Belgique, tu te lances dans un nouveau projet de création qui sera soutenu et produit par de nombreux théâtres importants !

Florence Minder : Oui, ce nouveau projet de création baptisé UNE FICTION LUCIDE, OPTIMISTE, NON-EXCLUANTE ET TRAGI-COMIQUE va bénéficier du soutien du 4 par 4, c’est à dire que 4 centres scéniques belges s’associent autour d’un projet : le Théâtre Varia à Bruxelles, les théâtres de Liège et de Namur et MARS à Mons. Nous sommes également soutenus depuis le début par l’Ancre à Charleroi et la Scène Nationale de Dieppe en France, où je suis soutenue en tant qu’auteure, et par La Bellone en recherche dramaturgique.

S. M.- L. : Quel est le point de départ de cette création ?

F. M. : J’étais fascinée par la catalyse en chimie. Dans ce phénomène, des catalyseurs accélèrent des processus et produisent des énergies inattendues. C’est un domaine très sollicité dans les défis énergétiques qui sont les nôtres : les scientifiques cherchent des nouveaux catalyseurs qu’on pourrait trouver en grande quantité sur la planète .
J’ai appliqué cette réflexion à mon champ d’action et je me suis demandée: peut-on identifier des catalyseurs fictionnels ? Quelles répercussions directes ont-ils sur nos capacités d’action ? Lesquels nous immobilisent, lesquels nous mettent en mouvement ?
La question pourrait être posée aussi ainsi : pourquoi est-ce si difficile d’inventer ?
La recherche part de cet endroit-là pour rejoindre la notion d’agentivité : j’entends par là la faculté d’action d’un être, sa capacité à agir sur lui-même, le monde, les choses, les êtres, à les transformer ou les influencer. Dans les sociétés néo-libérales, on parle beaucoup de la volonté individuelle comme moteur de changement , mais je ne suis pas convaincue que ce soit l’unique manière de voir les choses. Les changements de cap, les ruptures, les basculements ne sont pas toujours le fruit de mûres réflexions, ce sont même rarement des décisions conscientes et volontaires. Il s’agit plutôt de nécessités et de survie physique ou mentale.

S. M.- L. : Vous avez trouvé des débuts de réponse à cette importante question ?

F. M. : Je poursuis plusieurs piste, je vais parler de l’une d’entre elles ! Je me suis intéressée à un livre intitulé La migration comme métaphore, (2011) du pédopsychiatre suisse Jean-Claude Métraux. Pour lui, tous les êtres humains expérimentent le phénomène de la migration: géographiquement mais aussi professionnellement, socialement, physiquement ou sexuellement… Jean-Claude, qui est consultant sur le projet, m’expliquait que ces migrations, quelles qu’elles soient, supposent souvent des deuils plus ou moins longs à élaborer selon qu’ils sont individuels ou collectifs. Pour plusieurs raisons, une collectivité prend plus de temps pour élaborer son deuil qu’un individu isolé. Cette élaboration, quelle qu’elle soit, correspond généralement à la construction d’un nouveau récit dans lequel l’individu ou le collectif trouve un sens.
Pour qu’une action collective voie le jour, il faut que ceux qui la portent puissent adhérer à un récit commun.

S.M.-L : Quelle forme va prendre ce projet ?

F. M : J’ai décidé d’écrire une fiction chorale. C’est une forme de récit plus fréquente au cinéma (cf Shorts Cuts, Magnolia…) qu’au théâtre. Cette forme à l’avantage de mettre l’accent sur les comportements des personnages plutôt que sur le ressort d’une intrigue. Je pense notamment à l’auteur argentin, Rafael Spregelburd, qui pratique ce mode de narration avec humour et contemporanéité. Cela pose de nombreuses questions excitantes d’écriture et de mise en scène, puisqu’on ne pourra pas recourir à l’art du montage comme au cinéma.

S.M.- L. : Tu imagines de présenter ce récit choral dans une scénographie éclatée, plurielle, comme le fait Simon Stone dans La Trilogie de la vengeance ?

F. M. : Non, cela se passera sur un plateau unique où tous les récits doivent coexister. On ne peut échapper ni au temps qui passe ni aux forces de gravitation ni à la simultanéité des existences. L’idée est de donner à voir un espace dans lequel le flux est continu.

S.M.-L. : Tu continues à t’inspirer de la logique d’écriture des séries télévisées, comme dans Saison 1 ?

F.M.: Je m’en inspire moins dans la forme finale que dans le processus de travail. Saison 1 était une citation directe du mode de narration sériel. Ici, ce qui reste de la série ce sont les spin-offs que je crée, paradoxalement, en amont du spectacle. Ce sont des petits formats dans lesquels je peux approfondir un aspect spécifique dramaturgiques de la pièce. Par exemple, l’un des personnages pense qu’il possède un organe supplémentaire dans son corps, lié à ses capacités créatrices. Avec la dramaturge, Emilie Maquest, nous avons donc imaginé une recherche spécifique sur ce sujet que nous avons présenté dans le cadre du festival 4days4ideas à La Bellone en septembre dernier. Cela permet de mieux cerner les possibilités fictionnelles du personnage mais aussi de rendre le processus de travail
public. Car ce projet n’est pas seulement censé parler d’agentivité. Dès les débuts, avec Manon Faure, chargée de production de la compagnie, mon assistant Julien Jaillot, et la vidéaste Valérianne Poidevin nous avons mis en place des stratégies précises qui ont pour but de rendre le projet « agissant » dans des sphères parfois plus éloignées que le monde du théâtre mais surtout en amont de la création.

S.M.-L. :Quels sont les personnages existants ?

F.M. : Je suis au début de l’écriture, mais j’ai déjà esquissé plusieurs personnages, qui sont saisis à un moment précis de leur chemin.
Il y a cet enseignant qui pense qu’un organe n’a pas encore été découvert dans le corps humain, je le mentionnais tout à l’heure. Un autre personnage est inspiré de Carla del Ponte, ancienne procureure générale au Tribunal pénal international de La Haye, au moment où elle a quitté la commission d’enquête sur la Syrie, avec un constat d’échec monumental. C’est une figure passionnante qui a toujours été dans l’action, et qui fait malgré tout un bilan désespérant dans le domaine de la justice internationale.
Il y a un.e employé.e des pompes funèbres qui doit suivre un stage de communication pour apprendre à parler aux familles endeuillées. Il y a aussi une femme pêcheur, un jeune homme mort et un.e travailleus.e du sexe.
Enfin, l’intelligence et la créativité des plantes me passionnent, il n’est pas impossible qu’on suive un personnage végétal.
La pièce contient aussi des scènes archétypales, toujours composées de deux personnes, où l’une engage l’autre à la rejoindre dans une action! Et généralement elle n’y va pas. Ce sont des scènes récurrentes et intemporelles, des sortes de gimmicks.
Il y aura sept acteurs au plateau. L’un des enjeux c’est de questionner l’importance que le spectateur donne à chacun des personnages. Dans la praxis de la reconnaissance de Jean-Claude Métraux, il est question du capital de reconnaissance des individus. Comment une parole est reconnue par ses récepteurs et quelle valeur lui est donnée ? Nous savons tous, et en Europe particulièrement, que les voix de beaucoup de personnes souffrent de n’être pas reconnues car les origines ou la précarité de ces dernières leurs sont reprochées.
Je trouve que c’est un bon outil de travail pour chacun des acteurs : comment la reconnaissance d’un personnage fluctue-t-elle et comment les spectateurs perçoivent ces changements durant la pièce?
J’utilise les réflexions de Jean-Claude sur ce sujet mais aussi celles de la philosophe Judith Butler, qui travaille principalement sur la critique des normes. Je mets en parallèle leurs deux discours sur la notion de valeur donnée à l’être humain.? Peut -on se libérer des notions de personnages principaux et secondaires ?

S. M.- L. : La part du texte était très importante dans Saison 1…

F. M. : L’écriture de Saison 1 traduisait l’aspect rhizomatique et débordant de l’imaginaire d’un individu. Ce n’est pas l’enjeu ici. La forme chorale nous oblige à identifier tout de suite un personnage et à faire comprendre sa situation rapidement. La langue de chaque personnage doit donc être très précise : le ton, le rythme, le vocabulaire. La dramaturge du projet parle à ce propos du langage-paysage de chaque personnage.
Ensuite, le travail du corps, individuel et collectif, sera essentiel pour les acteurs. L’équipe suivra un training dans ce sens.

S. M.- L. : Tu as déjà en tête un dispositif scénique ?

F. M. En référence, j’ai longtemps eu en tête une œuvre d’Olafur Eliasson « Riverbed » : au plafond des néons, au sol des cailloux et une rivière artificielle, entre deux des êtres vivants un peu perdus. Ce que j’aime, c’est qu’on ne sait plus ce qui est naturel ou artificiel, ce qui est vivant ou mort.
Avec Simon Siegmann, à la scénographie, Jan Maertens aux lumières et Marie Szersnovicz aux costumes nous travaillons surtout à imaginer comment faire exister la simultanéité des situations. Ainsi, l’idée n’est pas d’utiliser des décors réalistes mais plutôt de travailler à l’apparition et à la disparition des personnages, aux focales aux co-présences. Le son, créé par Pierre-Alexandre Lampert, jouera évidemment un rôle primordial dans l’aspect choral de la narration.

S.M.-L. : Tu ne cherches pas à diriger le regard par la mise en scène. Tu ne crains pas de nous perdre ?

F. M. : Si certaines scènes seront simultanées et chorégraphiées, cela ne signifie pas que tout se passera toujours en même temps. Mais le public sera sollicité dans sa capacité à privilégier le récit collectif au récit individuel. La notion du passage à l’action est très conditionnée par nos peurs. La pièce doit être une douce invitation à bouger, fluctuer, s’ouvrir, et à se positionner par rapport à une représentation du réel.

Pour aller plus loin :

FLORENCE MINDER, autrice, comédienne, metteure en scène suisse installée à Bruxelles, a créé, en 2016, sa compagnie Venedig Meer avec laquelle elle poursuit son travail où se conjuguent écriture dramatique et performance fondées sur une observation sagace, singulière du réel.
 
SITE Florence Minder / Compagnie Venedig Meer : http://florenceminder.com/

Prix SACD 2018 Théâtre remis à Florence Minder le 14 décembre 2018, pour l’ensemble de son travail.

UNE FICTION LUCIDE, OPTIMISTE, NON-EXCLUANTE ET TRAGI-COMIQUE
Écriture et mise en scène : Florence Minder assistée de : Julien Jaillot
 Avec : Ninon Borseï, Raphaëlle Corbisier, Brigitte Dedry, Ivan Fatjo, Sophie Sénécaut, Lode Thiery, (en cours)
 Dramaturgie : Emilie Maquest
 scénographie : Simon Siegmann
 création sonore et composition musicale: Pierre-Alexandre Lampert
 création lumière : Jan Maertens
 costumes : Marie Szersnovicz
 consultants : Jean-Claude Métraux, Xile Hu
 production : Venedig Meer –Manon Faure
 coproductions : Mars-Mons, Théâtre Varia Bruxelles, Théâtre de Liège, Théâtre Royal de Namur, Centre des Arts scénique, L’Ancre Charleroi Scène nationale de Dieppe
 avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles – Service du théâtre, La Bellone - maison du spectacle
Sylvie Martin-Lahmani

Auteur : Sylvie Martin-Lahmani

Professeure associée à la Sorbonne Nouvelle, Sylvie Martin-Lahmani s’intéresse à toutes les formes scéniques contemporaines. Particulièrement attentive aux formes d’arts dits mineurs (marionnette, cirque, rue), intéressée par les artistes qui ont « le souci du monde », elle est codirectrice de publication de la revue Alternatives théâtrales depuis janvier 2016.

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