Une Marie-Madeleine incandescente

À propos de «Marie-Madeleine ou le salut» au Poème 2 (Bruxelles)

«Marie-Madeleine ou le salut» de Marguerite Yourcenar, présenté par le Poème 2 à Bruxelles, m’ a renvoyé, dès son entame, à la qualité d’ une esthétique du théâtre défendue par  des metteurs en scène comme Antoine Vitez ou Marc Liebens : un théâtre de la pensée qui cherche à s’incarner dans les corps des actrices et des acteurs, où on traque les « effets » pour mieux les chasser, où tous les gestes sont maîtrisés car porteurs de significations, où rien de gratuit ne doit venir grossir le trait.

Le spectacle mis en scène par Monique Lenoble (1) s’inscrit dans cette tradition : un spectacle où scintillent la beauté des mots, l’élégance de la langue et l’intelligence de la pensée.  

Dans le sobre et bel espace du Poème 2, Laetitia Chambon interprète de façon saisissante Marie-Madeleine, à la fois personnage évangélique, sorte de double de Marguerite Yourcenar (2), et en même temps femme d’aujourd’hui, de pensée, de chair et de sang.
La réussite toujours fragile d’un spectacle résulte  de la conjonction, sans artifices ni effets, de tous les éléments  qui participent à en interroger le propos et en éclairer le sens.

La scénographie minimaliste, où domine la couleur rouge de l’amour et de la passion, de très subtils éclairages qui accompagnent les situations et les mouvements (le spectacle a aussi une dimension chorégraphique), une vidéo enveloppante et mouvante qui couvre par moments les trois murs du théâtre proposant comme un écho visuel fuyant du personnage , un univers sonore prégnant mais sans lourdeur, la magnifique palette des émotions et des sentiments d’une actrice incandescente et belle, conduisent  le récit en trois temps à explorer avec nuance les états traversés et vécus par la protagoniste  seule en scène : Marie, amoureuse éconduite de Jean, Marie-Madeleine courtisane et prostituée, et Madeleine amoureuse de Dieu -Jésus-.

Prenant  appui sur des personnages historiques et/ou évangéliques pour les façonner de son imagination créatrice, Marguerite Yourcenar nous offre avec Feux, publié en 1936 (elle a une trentaine d’année quand elle l’écrit, comme Laetitia Chambon aujourd’hui), un texte dense, vibrant, de cette  langue somptueuse qui n’appartient qu’à elle, à la fois rigoureuse et baroque, imagée et entièrement maîtrisée, chatoyante dans sa grammaire (les subjonctifs imparfait y coulent naturellement et sans affèterie), mais en même temps acéré lorsque pointe le ressentiment et la révolte.
Cette langue  charnelle où l’on sent la douceur de la méditerrannée (3) rencontre de façon bouleversante le corps et la voix de l’actrice. Elle renvoie en miroir aux spectateurs les tourments de l’amour, de la passion et du désir, la sublimation par le sacrifice, la dignité face à un destin tragique. Le spectacle se termine par cet aveu poignant : « Il(Dieu) ne m’a sauvée ni de la mort, ni des maux, ni du crime, car c’est par eux que l’on se sauve ».

Force des mots sur les maux.

1. Marie-Madeleine ou le salut de Marguerite Yourcenar,
une création du Poème 2
mise en scène et scénographie : Monique Lenoble
interprétation Laetitia Chambon
video : Marie Kasemierczak
création lumière / Benoît Francart 
À l’initiative de Michèle Goslar
d’après « Marie-Madeleine ou le salut » tiré de Feux, Éditions Gallimard.

(2) Au moment où elle écrit Feux, Marguerite Yourcenar, bien qu’elle refusât toute référence à sa biographie,
vient de traverser une période de déception amoureuse qui débouchera aussi sur l’écriture d’Alexis ou le traité du vain combat.

(3) À cette même époque aussi Marguerite Yourcenar fait une longue croisière sur le Bosphore.

Nous signalons qu'une pétition tourne pour sauver le Poème 2:
https://www.petitions24.com/sauvez_le_theatre_poeme_2#sign

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