« On pourrait être surpris » (entretien avec Serge Aimé Coulibaly)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Serge Aimé Coulibaly, dont le spectacle « Kalakuta Republik » est présenté au Festival d’Avignon et en tournée estivale.

"Kalakuta Republic", de Serge Aimé Coulibaly. Photo Sophie Garcia
"Kalakuta Republic", de Serge Aimé Coulibaly. Photo Sophie Garcia

Comment définiriez-vous votre travail de création artistique, envisagé à l’aune de la « diversité culturelle » ? Et que revêt selon vous ce terme devenu d’usage courant au sein des institutions culturelles ? 

Dans le cadre de la création artistique, le terme diversité culturelle met plus en lumière le conservatisme des institutions culturelles, la complexe gestion de l’héritage colonial, et la déconnexion qu’il y a entre la réalité des grandes villes belges par exemple (Bruxelles, Anvers, Liège etc.) et la fixation passéiste que les institutions culturelles se font de ces villes.

Bruxelles est une ville très multiculturelle, si on considère les différentes populations qui y vivent ; Bruxelles même, c’est la diversité incarnée. Du coup, mon travail de création artistique est complètement en phase avec cette réalité et n’a pas besoin d’être identifié comme un travail à part, ou spécifique. Je suis en phase avec mon monde.

Avez-vous le sentiment de subir, à titre personnel, une inégalité de traitement en tant qu’artiste issu de l’immigration ; ou d’être victime d’une forme de stigmatisation, voire de ségrégation culturelle qui ne s’avoue pas en tant que telle ?

Ce n’est absolument pas un sentiment, c’est une réalité ! Regardez la programmation culturelle d’une année en Belgique : combien d’artistes issus de l’immigration y sont programmés ? Pour le dire plus crûment, combien d’artistes non blanc voit-on sur les scènes des théâtres conventionnés ? Je connais pas mal d’artistes incroyables qui jouent uniquement dans de petits centres culturels de périphérie, à l’occasion de « semaines de la solidarité » ou « de la diversité » ou quelque chose du genre.

Après m’être installé à Bruxelles et avoir travaillé avec Alain Platel, Sidi Larbi Cherkaoui et autres artistes associés au Grand Bleu à Lille en France, j’ai demandé un rendez-vous à un établissement culturel connu pour son travail de recherche dans le domaine de la danse contemporaine ; on m’a répondu qu’ils ne travaillaient pas avec la danse africaine. Alors j’ai réécrit, précisant que j’étais bien sûr Africain mais que je faisais de la danse contemporaine. J’ai envoyé des liens vidéo. Mais on m’a à nouveau répondu désolé, nous ne travaillons pas avec ce type de danse…

Quand tu as un rendez-vous avec un théâtre qui ne te connaît pas, il faut vite sortir des noms, comme Alain Platel, pour qu’on commence à t’écouter. Après, pour qu’on regarde ton travail, c’est une autre histoire. Et quand on le regarde enfin, on trouve parfois que ce n’est pas assez « africain ». Alors que la personne que tu as en face de toi ne connaît souvent pas la création africaine contemporaine.

Plus généralement, les artistes issus de l’immigration souffrent-ils d’un déficit de visibilité sur les scènes européennes ? Ou au contraire d’une forme de promotion partisane et militante ? 

Les artistes issus de l’immigration sont très rarement présentés dans des saisons théâtrales. C’est plus souvent des festivals qui leur sont dédiés, des temps forts ou des focus comme le focus Afrique, actuellement au festival d’Avignon et de Marseille. C’est assez drôle que les personnes qu’on croise tous les jours dans la rue, avec qui on vit au quotidien, ont besoin que la « diversité » soit emballée dans un label pour être acceptée… En ce moment, il y a aussi une mode qui peut être considérée comme une forme de promotion partisane. Mais cette mode passera très vite. Et si le milieu artistique ne s’ouvre pas plus que ça, on verra 2 ou 3 artistes « issus de l’immigration » chaque année en Europe, et on se vantera d’être ouvert et multiculturel.

"Kalakuta republik" de Serge Aimé Coulibaly. Dounes photos.
« Kalakuta republik » de Serge Aimé Coulibaly. Dounes photos.

Considérez-vous que les théâtres manquent à leur mission de service public, pour la promotion de la diversité culturelle au sein de nos sociétés multiculturelles ? 

J’ai souvent croisé des programmateurs de théâtre qui me disent : « J’aime beaucoup votre travail mais mon public ne comprendra pas ». En général, on pense à un seul type de public. On oublie très souvent les autres, ceux qu’on ne voit pas dans les salles. Et de toutes façons, le public demande à être surpris. Les personnes à la tête d’institutions culturelles préfèrent souvent faire plaisir à leurs tutelles et leurs conseils d’administration plutôt que de mener une vraie politique culturelle et artistique qui ferait avancer la société et qui contribuerait au rapprochement des citoyens. En tout cas, il y a encore beaucoup à faire.

Pensez-vous que l’audiovisuel, ou d’autres secteurs du spectacle vivant tels que la danse ou la musique par exemple, remplissent davantage leur mission de promotion de la diversité que le théâtre ?

Absolument ! Un metteur en scène peut te faire un grand discours sur les innombrables possibilités dans la création théâtrale, il bloquera si un noir doit jouer un Molière, où il n y a pas de personnage noir. Hollywood avait bien imaginé un président noir alors que tout le monde pensait que s était impossible dans la réalité. La musique a une longueur d’avance, la danse fait de grands pas. Mais dans tous les domaines, il y a encore des efforts à faire.

La recette éprouvée, avec un relatif succès, par certains théâtres privés issus du show business et de l’industrie du divertissement, à la façon du Comédie Club initié par Jamel Debbouze, est-elle transposable dans le cadre du théâtre d’art ? 

Je crois que si nous arrêtions de voir les choses en noir, blanc, arabe, chinois, au moins dans le milieu artistique, nous pourrions aller vers un monde meilleur et culturellement beaucoup plus riche. Si on offrait les mêmes chances à tous, en appréciant les compétences de chacun, on pourrait être surpris.

propos recueillis par Laurence Van Goethem

L'intégralité de cet entretien est disponible gratuitement sur notre site.
Kalakuta Republik, de Serge Aimé Coulibaly :

9 juillet au Mucem à Marseille, festival de Marseille 

19 au 25 juillet au Cloitre des célestins, festival d’Avignon

08 et 09 août Theaterfestival Boulevard, Den Bosch - Hollande

11 et 12 août Tanz Im August  à Berlin

17, 18, 19 août Sommerfestival - Hamburg- Kampnagel
Laurence Van Goethem

Auteur : Laurence Van Goethem

Directrice, secrétaire de rédaction et membre du comité de rédaction d'Alternatives théâtrales. Elle est aussi traductrice littéraire de l'italien.

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