Quand l’espoir s’appelle Esperanza 

À propos d’ « Esperanza » d’Aziz Chouaki, mise en scène d’Hovnatan Avédikian (à voir dès cette semaine dans le Off d’Avignon).

Jean-Baptiste Tur, Florent Hill, Issam Kadichi et Karim Zennit. Photo D.R.

Si les pièces consacrées aux exilés sont de plus en plus nombreuses sur les scènes contemporaines françaises¹, rares sont celles qui, à l’instar d’Esperanza², mise en scène par Hovnatan Avédikian au Théâtre des Halles, sont nées avant ces tragiques mouvements de migration spectaculaires fortement médiatisés. Edward Saïd l’avait déjà analysé, les expériences de l’exil sont un puissant moteur de formes artistiques innovantes³. Pour autant, rares aussi sont les auteurs en France qui, comme Genet jadis ou Chouaki aujourd’hui, s’emparent de ces drames sans tomber dans la bien-pensance ni le pathos. 

Aziz Chouaki a écrit cette pièce il y a une dizaine d’années. Les personnages d’Esperanza – du nom du bateau sur lequel ils voguent- ne sont donc pas issus des guerres et des conflits de la Lybie, de la Syrie ou de l’Afrique subsaharienne. Ce sont des harraga⁴, des « brûleurs » d’Afrique du Nord, sept hommes et une femme, de milieux sociaux différents, qui « brûlent » la frontière à travers la mer, pour tenter de rejoindre Lampedusa, guidés par le fol espoir d’une vie meilleure.

L’auteur des Oranges et de L’Étoile d’Alger n’a pas cherché à rencontrer d’exilés pour écrire sa pièce « pour une raison très claire et incisive, dit-il : je ne souhaite pas en faire un fond de commerce⁵ ».

Poétiques, dynamiques et drôles, dotés d’une gouaille féroce et étant parfois féroces eux-mêmes, souvent grossiers mais jamais vulgaires, les voyageurs de l’Esperanza sont des exilés. C’est-à-dire, des personnages quittant leur pays, volontairement ou sous la contrainte, et non pas des « réfugiés ». Car, cet adjectif, comme le souligne Saïd dans Réflexions sur l’exil, a pris « une portée politique, et évoque de vastes troupeaux d’individus innocents et désorientés, ayant besoin d’une aide internationale urgente, alors qu’« exilé » implique, selon moi, une forme de solitude et de spiritualité⁶ », qui sans doute s’éloignerait du projet de l’auteur.

Prendre l’homme dans son humanité toute entière, et le dépeindre, avec ses grandeurs et ses bassesses, tel était le projet d’Aziz Chouaki. C’est pourquoi, sans doute, les motivations des personnages (parfois louches) et leur passé importent peu. Ce qui compte est leur présent, cette expérience maritime commune, où ils s’accrochent aussi bien à la vision d’un dauphin rebaptisé « Flipper » qu’à la batterie défectueuse d’un Nokia 3310 agonisant.

Le spectateur comprend qu’ils n’ont plus que leur rêve d’une vie meilleure et leurs mots. C’est le temps présent de cette expérience humaine vécue ensemble qui compte. Toute l’action se situe donc sur le bateau, au cours de cette traversée dans laquelle le spectateur se trouve lui aussi embarqué, sans jamais être pris en otage. Il ne s’agit pas, comme le précise l’auteur, qui revendique la fiction et ne voudrait en rien faire un théâtre documentaire, d’une pièce « sur, mais à côté des migrants ». Chouaki les laisse vivre, s’exprimer, ne dit pas forcément ce que le spectateur aimerait entendre, montrant la violence, la lâcheté parfois, mais surtout l’humour de ses harraga. Ainsi les « punch line » sont-elles nombreuses dans cette écriture transgénérationnelle. Les dialogues des personnages empruntent parfois au slam, sans jamais se départir d’une poésie puissante qui n’épargne personne et surtout pas eux-mêmes.

Ce texte incisif est également « percussif » comme le souligne son metteur en scène, Hovnatan Avédikian. Aziz Chouaki est également musicien, travaillant sans cesse entre l’oralité et le texte écrit, il compose comme tel, s’inspirant de la vie comme des plus grands auteurs, dans une langue unique, reconnaissable entre mille. Cette écriture vive qu’il est difficile de lire en silence, un vrai texte « de théâtre » donc, attendait une mise en scène organique.

La pièce a été créée une première fois à la maison d’arrêt de Nice⁷ en 2016, par Hovnatan Avédikian, lui aussi initialement musicien, avant d’être jouée dans des centres Emmaüs et des espaces en plein air, près de certains camps. Pour la reprise du spectacle au Théâtre National de Nice, en avril 2017, Hovnatan Avédikian a choisi de conserver, en grande partie, sa scénographie initiale.

La mise en scène est épurée au possible, avec pour tout décors et accessoires, une bâche, quelques caisses de bière vides. Habillés de lumière et de musique, c’est surtout avec leurs corps que les acteurs, parfois musiciens, d’Esperanza habitent ce texte. Le metteur en scène les a fait travailler de manière intensive avec un chorégraphe, Aurélien Desclozeaux, pour atteindre, en finesse, l’énergie de ceux qui partent en n’emportant qu’eux-mêmes.

Pour autant, contrairement aux apparences, l’espoir d’Esperanza ne se situe peut-être pas tant, ou du moins pas seulement, dans le rêve que les personnages ont d’une vie meilleure que dans celui d’une rencontre humaine, qui dépasserait les cadres et les représentations sociales de l’exil. Au moins le temps d’un spectacle.

Trois semaines au Théâtre des Halles (Avignon) devraient permettre au spectateur cette confrontation.

Esperanza d’Aziz Chouaki, mise en scène d’Hovnatan Avédikian. Du 6 au 29 juillet, salle Chapiteau, à 17h. Durée 1h15.
1. Voir par exemple, et avec des esthétiques très différentes, les dernières pièces des frères Mohamad et Ahmad Malas, de Lina Proza, Yamen Mohamad, 

2.  Aziz Chouaki, Esperanza, Éditions Les Cygnes, Paris, 2014. 

3. « L’exil, l’immigration et la traversée des frontières sont des expériences qui peuvent donc nous fournir de nouvelles formes narratives ou, pour reprendre l’expression de John Berger, d’autres façons de raconter », Edward Said « Représenter le colonisé : les interlocuteurs de l’anthropologie» in Réflexions sur l’exil, Arles, Actes sud, 2008, p. 410. Première publication dans Critiqual Inquiry, 15, hiver 1989, Université de Chicago. 

4. Le mot Harraga est un terme de l’arabe algérien servant à désigner « ceux qui brûlent » la frontière. Il est fréquemment employé dans les médias et le langage courant dans les pays du Maghreb. 

5. Citation extraite d’une encontre avec l’équipe artistique du spectacle, et notamment Aziz Chouaki, au Théâtre national de Nice, le 4/03/17. 

6. Eward Said, « Réflexions sur l’exil » in Op.cit. p. 250

7. Selon Hovnatan Avédikian « 30% des détenus de la Maison d’arrêt de Nice sont eux-mêmes des migrants » Voir En Sol Majeur, RFI, Yasmine Chouaki, 17/07/2017. http://www.rfi.fr/emission/20170617-hovnatan-avedikian

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