Un Ruzzante avec bestiaux

Entretien avec Jacques Lassalle réalisé par Yannic Mancel paru dans le #88 « Les Liaisons singulières », 2006.

Jacques Lassalle dans son bureau du TNS en 1987. Crédit Hannah Assouline.

YM: Parmi les quelques acteurs que, tout au long de votre carrière de metteur en scène, vous avez retrouvés dans des rôles – je pense à Jean Dautremnay ou Andrzej Seweryn – c’est Olivier Perrier que vous avez choisi pour cet entretien. Pourquoi ?

JL: J’ai des attachements, il est vrai. Et parmi les plus jeunes, vous auriez pu citer Denis Podalydès… Avec Olivier, la relation est ancienne, mais pas la collaboration. Je le voyais de loin. J’éprouvais pour lui un sentiment de fraternité très profond qui tenait à son histoire: d’abord enseignant, puis étudiant du CUIFERD de Nancy, et enfin, et presque simultanément, un des membres les plus créatifs et les plus passionnants du Théâtre de l’Espérance. Je suis de plus en plus convaincu que la compagnie Vincent-Jourdheuil aura été un immense vivier du théâtre français de ces quarante dernières années: Desarthe, Clévenot, Dautremay, et bien d’autres…, une partie d’entre eux étant d’ailleurs issus de l’École de la Comédie de l’Est. De même que je ne manque jamais une occasion de rendre hommage à Bernard Sobel pour l’originalité et la cohérence de son répertoire, je ne manque pas non plus la moindre occasion de saluer Vincent et Jourdheuil pour la pratique d’acteur qu’ils ont instaurée en France depuis l’articulation des années 1960-70.

YM: Avez-vous encore en tête votre premier souvenir d’Olivier Perrier dans ce contexte ?

JL: Oui, il s’agissait de Capitaine Schelle, Capitaine Eçço de Rezvani. Olivier y jouait une sorte de chef révolutionnaire échappé des soutes et proposait avec ce personnage une figure physiquement terrible du jusqu’au-boutisme révolutionnaire. Puis je l’ai retrouvé dans le rôle de Woyzeck, mis en scène par Vincent. Et beaucoup plus tard chez Langhoff, dans une formidable interprétation du Lopakine de La Cerisaie que j’avais programmée à Strasbourg. Peu à peu, un dialogue s’était instauré entre nous, parfois triangulaire quand s’y joignait Michel Vinaver. Nous nous rencontrions de temps à autre à la faveur de quelques colloques sur le théâtre contemporain ou le théâtre dit « du quotidien ». Mais c’est l’acteur en lui qui me fascinait, magnifique, extraordinairement précis et rigoureux, qui ne sacrifiait jamais le sens ni le parti pris d’interprétation de l’oeuvre à je ne sais quelle hystérie du jeu. Ce très singulier Olivier avait doté le théâtre français d’une sorte d’acteur médiéval, de « jongleur » aurait pu dire Dario Fo, mais avec animaux: un Ruzzante avec cheval, vache et truie. Car il faut évoquer cette curieuse relation qu’Olivier le rural, l’Auvergnat, l’enfant de Hérisson, entretient avec le monde paysan et son « bestiaire », au sens le plus noble et le plus symbolique du terme. Il fallait voir cet auteur, metteur en scène et acteur – mais ces mots ont-ils encore un sens dans la singularité d’une telle démarche? -, véritable partenaire de ses bestiaux dans les quatre ou cinq spectacles qu’il a enchaînés après Les Mémoires d’un bonhomme: dans la cartographie du théâtre français des années 1970-80, il y avait là quelque chose d’incroyablement étonnant. Pour une fois, le snobisme ambiant faisait bien les choses, et Olivier passait sans sourciller des granges auvergnates aux ors et aux tapis rouges de la République et de ses plus grandes institutions: imaginez la bétaillère stationnée au pied de l’Odéon! Tout cela cohabitant avec un amour de la langue qui peut aller jusqu’au scrupule. Quand je lui ai proposé de jouer Molière, son premier réflexe a été de défense et d’humilité: « Ah non, Molière, j’ose pas.. ». Parce qu’il y a chez lui comme chez les enseignants laïcs de la IIIe République, auxquels originellement il reste lié, une exigence, je dirais même une « religion » de l’écrit et de la pensée.

YM: De quelle pièce et de quel personnage s’agissait-il ?

JL: D’abord un diptyque composé de deux courtes farces, le Cocu imaginaire et Le Mariage forcé, dans lequel Olivier jouait les deux Sganarelle. En réalité, nous n’avons travaillé ensemble que trois fois: pour ces « Sganarelle » de Molière, pour Tout comme il faut, pièce peu jouée de Pirandello, et enfin plus récemment pour l’Arnolphe de L’École des femmes. Or, à chacune de nos rencontres, ce qui m’a le plus émerveillé est ce va-et-vient permanent chez Olivier entre le théâtre et la vie, cette façon si singulière dont réciproquement l’un se nourrit de l’autre. Un exemple parmi d’autres: s’il n’y avait pas eu ce magnifique rôle de maître de chais éleveur de Cognac dans le film Les Destinées sentimentales d’Olivier Assayas, doublé de son expérience alsacienne, Olivier ne serait peut-être pas aujourd’hui le distillateur de whisky qu’avec passion il est devenu. C’est une chose qui me comble et que je vis moi-même comme une utopie: à la base de tout, un soupçon radical du théâtre, et dans le même temps la certitude que c’est à partir de ce soupçon même, de cette non-allégeance, de cette extraterritorialité, que le théâtre peut se construire. Lorsque, dans cette saison intermédiaire 1991-92 où j’étais déjà administrateur du Français mais où mon successeur au TNS n’était pas encore nommé, j’ai souhaité présenter ce diptyque des Sganarelle, j’aurais pu songer à Jean Dautremay, qui de Molière a aussi la verve et la colère, mais Olivier Perrier s’est imposé d’évidence comme le grand acteur moliéresque, dès qu’il s’agit de relier Molière à la grande tradition du tréteau de plein vent. Olivier Perrier est, dans sa génération d’acteurs, le garant de la filiation Ruzzante – Arlequin – Sganarelle, celui qui a le mieux assimilé la leçon brechtienne de la distance et du geste, celle de Dario Fo aussi, toujours à cheval entre le jeu et le récit, entre la citation et l’incarnation. Et puis ce qui est merveilleux chez lui, enfin, c’est la place amoureuse de l’objet. Il est avec les objets comme avec les bêtes. Une bouteille, un chanvre, dans ses mains deviennent une fête poétique et sensuelle. Il les fait vivre. Quand Olivier, assis à l’avant-scène, face au public, déguste une gorgée de vin rouge et se délecte de la langue de Molière, les deux actions participent soudain de la même sensualité gustative. Plus tard, une période de ma vie où je ne trouvais plus ma place dans le théâtre public, j’ai été amené à proposer au Théâtre Hébertot une admirable pièce de Pirandello, Tout comme il faut, totalement oubliée depuis sa révélation par Dullin dans les années 1930. J’ai donc demandé à Olivier d’incarner la figure terrible de ce sénateur fascisant, embarqué dans la conquête mussolinienne du pouvoir, mais qui détourne ce pouvoir au service de sa vie personnelle, un personnage vulnérable, fragile, attendrissant, mais aussi infâme puisque duplique…

(…)

Lire la suite dans le #88 : http://www.alternativestheatrales.be/catalogue/revue/88

Autour de Jacques Lassalle, lire aussi :

« Le créateur sans précautions » par Jacques Lassalle, paru dans le #37 Théâtre testamentaire, œuvre ultime, 1991.
http://www.alternativestheatrales.be/catalogue/revue/37

Les Répétitions, un siècle de mise en scène, 1996.
http://www.alternativestheatrales.be/catalogue/revue/52-53-54

« J’ai plus appris de mes révoltes que de mes adhésions » par Jacques Lassalle, paru dans le #62 Débuter, 1999.
http://www.alternativestheatrales.be/catalogue/revue/62

A propos du Dom Juan mis en scène par Jacques Lassalle, lire le #78-79 Festival d’Avignon 1980-2003.
http://www.alternativestheatrales.be/catalogue/revue/78-79

« Jon Fosse, Beckett et Maeterlinck, Les affinités électives » par Jacques Lassalle dans le #106-107, 2010, dans le dossier sur Jon Fosse coordonné par Stéphane Lambert.
http://www.alternativestheatrales.be/catalogue/revue/106-107

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