« Protéger la liberté artistique » (entretien avec Lorraine Pintal)

Notre série d’entretiens consacrée aux défis de la diversité reprend son rythme hebdomadaire. Rencontre avec Lorraine Pintal, directrice artistique du Théâtre du Nouveau Monde à Montréal (TNM).

Lorraine Pintal. Photo Jean-François Gratton

Philippe Couture : Il est d’usage aujourd’hui de critiquer les théâtres établis au motif de leur incapacité à intégrer la diversité culturelle de nos sociétés multiculturelles. Existe-t-il, selon vous, un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration aux scènes québecoises ? 

Lorraine Pintal : Un des principaux obstacles réside dans le fait que l’accès aux écoles professionnelles de théâtre a été pendant longtemps difficile pour les artistes de la diversité culturelle. Il est récent que ces derniers se retrouvent sur le marché du travail après avoir complété une formation adéquate qui leur ouvre les portes des institutions et compagnies théâtrales. La barrière de la langue constitue également un frein quant à l’intégration des artistes immigrants aux productions professionnelles, du moins en ce qui concerne le Théâtre du Nouveau Monde qui présente exclusivement des productions en français.

De plus, un travail de sensibilisation auprès des auteurs et des metteurs en scène s’impose car tout le processus de création naît de ces deux fonctions. Si les auteurs n’ont pas cette conscience aiguë de l’importance de traduire les nouvelles réalités démographiques québécoises, les thèmes exploités continueront de ne refléter que la réalité des francophones de souche. Il faut inciter les metteurs en scène à faire preuve d’ouverture et d’audace en distribuant des rôles par exemple du répertoire classique français à des acteurs issus de la diversité culturelle. Nous sommes arrivés à un point où le caractère d’un jeune amoureux dans une pièce de Marivaux ne doit pas obligatoirement être joué par un comédien de couleur blanche et d’expression francophone. Cette mixité se retrouve de plus en plus au sein des compagnies émergentes ou intermédiaires mais il reste encore beaucoup d’étapes à franchir au sein des grandes institutions.

Heureusement, les temps changent. La création de l’organismes DAM (Diversité artistique Montréal) dont la mission est de promouvoir la diversité culturelle des arts et de la culture au Québec contribue certainement à la reconnaissance d’une diversité d’artistes et de pratiques dans les réseaux artistiques et les circuits de diffusion à Montréal. Cet organisme a pénétré de manière sensible et efficace la plupart des organisations culturelles car en plus de soutenir les artistes issus de l’immigration dans leur parcours d’insertion professionnelle à travers un service d’accompagnement personnalisé, un programme de mentorat et des activités de mise en relation et de réseautage, il travaille en collaboration avec l’Union des Artistes à Montréal qui a mis sur pied des programmes de formation et d’insertion de ces artistes afin de faire leur promotion auprès des différents employeurs, que ce soit en télévision, cinéma, publicité ou théâtre.
Un autre obstacle franchi est la limitation du nombre d’artistes issus de la diversité aux auditions annuelles du Théâtre de Quat’Sous. Ce dernier leur a ouvert officiellement ses portes il y a plusieurs années, permettant ainsi aux directions artistiques, aux producteurs et aux metteurs en scène de découvrir des talents nouveaux représentatifs de leurs milieux respectifs.

P. C. : Comment se traduit l’injonction contradictoire des pouvoirs publics sur ce qui est devenu un enjeu politique d’affichage et de visibilité, tout en soulevant des débats de fond au sein d’une société marquée par la fracture coloniale ? 

L. P. : L’intervention des pouvoirs publics au Québec quant à l’enjeu politique d’inclure les artistes de la diversité culturelle s’est renforcée depuis quelques années, soit par la création de nouveaux programmes de subvention dédiés par exemple à l’intégration des artistes autochtones, soit par l’ajout de critères d’évaluation qui mesurent les initiatives prises par les organismes culturels pour faire la promotion des artistes de la diversité culturelle sur leurs scènes ou pour diversifier le public afin d’assurer une meilleure représentativité de la réalité actuelle.
Nous n’en sommes pas rendus à répondre à des quotas mais il est certain que ces nouvelles orientations ne peuvent être prises à la légère par les directions des lieux culturels et qu’elles ont un impact sur les subventions attribuées. Il est donc capital que la liberté artistique soit avant tout protégée et que l’intégration de la diversité ethnoculturelle naisse d’un désir authentique des artistes de partager leurs différentes sensibilités et préoccupations face à l’évolution de la société et à l’impact de l’art sur le public d’aujourd’hui.

P. C. : Il semble que le théâtre soit à la traine d’une tendance à la diversification des artistes sensible en particulier dans la danse ou la musique, et à plus forte raison dans l’audiovisuel, depuis des années ? Pourquoi une telle résistance ou réticence ? 

L. P. : Ayant ciblé le fait qu’au Québec, la majorité du théâtre se fait en français et que la barrière de la langue pouvait réellement freiner toute volonté de mieux représenter la diversité de la société dans le secteur du théâtre, il est certain que cet obstacle est moins présent dans le secteur de la danse et de la musique.
Une fois cet état de fait constaté, il n’en demeure pas moins que plusieurs initiatives au sein d’organismes moins institutionnalisés nous prouvent le contraire. Par exemple, le MAI (Montréal Arts Interculturels) a fait figure de pionnier dans la valorisation et la diffusion de pratiques artistiques interculturelles. D’autres théâtres ont emboîté le pas, notamment le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui avec la création TROIS de l’auteur, comédien et metteur en scène Mani Soleymanlou qui réunissait sur une même scène une quarantaine d’artistes venus témoigner chacun à leur manière de leur différence culturelle.

D’une façon plus invisible, il n’est pas rare de voir émerger au sein des compagnies des comités de travail qui visent à réfléchir sur les façons de changer les pratiques pour inclure davantage la diversité. Un groupe de réflexion a été créé au TNM la saison dernière, ce qui a permis à la direction d’organiser pour la première fois des auditions qui feront appel au talent des artistes de la diversité en vue d’établir une programmation plus diversifiée et interculturelle dès 2019-2020.

(…)

L'intégralité de cet entretien sera disponible prochainement sur notre site, dans le dossier que nous consacrons à ce sujet en préambule à la publication du #133 (automne 2017).

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