Opéra et écologie : une chimère ?

Le voyage dans la lune DR Stefan Brion
Le voyage dans la lune, opéra d’Offenbach, mise en scène de Laurent Pelly, Opéra Comique, 2021. Photo Stephan Brion

Tout nous ramène à l’écologie

Le café colombien que l’on prend le matin en songeant aux petits exploitants d’un pays d’Amérique latine ; la chemise en coton qui nous fait penser à des petites mains abîmées dans les usines obscures d’un pays du Sud ; la voiture et ses embouteillages sur le périphérique et notre incompréhension face au sens des choses, demain j’arrête tout, je plaque tout, je change de vie ; la messagerie débordante de mails, trop c’est trop ; la pluie incessante qui, un bref instant, nous rassure face à un réchauffement planétaire trop effrayant ; la vue agréable des arbres à travers la fenêtre et l’angoisse, juste après cette courte trêve, de leur disparition prochaine, comme celle de toutes les forêts du monde ; ces emballages en plastique qui nous exaspèrent ; ces vacances à organiser – mais que faire, partir loin, en avion, ce n’est peut-être pas une si bonne idée, tandis que le train, c’est mieux et puis la SNCF nous indique notre empreinte carbone, alors d’accord, on ne sait pas exactement comment c’est calculé, mais bon, ça a l’air plutôt léger tout compte fait. La liste est longue de ces instants où chaque geste, même le plus anodin, renvoie à des enjeux écologiques à la fois réels et fantasmés. 

De la nécessité de changer, donc. 

Nous avons conscience de vivre une ère où nos actions détermineront la possibilité d’une vie sur terre pour de nombreuses espèces, dont la nôtre. Et pourtant, le changement tarde à venir. La culpabilité qui en émane, inégalement partagée entre les pays, les cultures, les générations, est un facteur supplémentaire d’inquiétude. C’est dans ce paysage troublé que la pandémie s’est abattue sur notre planète. 

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Plant Opera, création et mise en scène Kapitolina Tcvetkova, présentation du prototype au Kalt, Strasbourg, 2019 © DR

Qu’est-ce qui nous fige tandis que le temps nous est compté ? 

Le théâtre accompagne son époque, participant à ses troubles, ses révoltes, ses mutations. Mais que peut-il pour arrêter la marche des choses ? Plus personne ne croit encore qu’un « art engagé », lancé dans le tumulte du temps présent pour réveiller les consciences, soit ce dont nous avons besoin. L’engagement procède aujourd’hui selon d’autres principes, agit sur d’autres périmètres, rebattant toutes les cartes de l’art et de la vie sociale. Quant à l’opéra, cet art si spectaculaire, où le théâtre naît de la musique elle-même, ne sera-t-il pas justiciable bientôt pour son faste et sa prodigalité ? Ne lui reprochera-t-on pas son usage insouciant des ressources et sa propension à se nourrir de fables construites par d’autres ? Et que pensera-t-on demain de ces images de la nature qu’il a construites et répandues, et dont on sait, aujourd’hui, tout ce qu’elles avaient d’illusoire et de destructeur pour les équilibres du vivant ?

Face à l’urgence, ce qui nous manque cruellement, c’est le temps.

Car il faut du temps pour changer ses représentations – anthropologiques, philosophiques, économiques, sociales, et pour projeter les fondements d’un nouveau monde. On ne cesse d’en appeler à de nouveaux récits, de nouvelles formes, de nouveaux imaginaires. Mais l’imaginaire ne se dicte pas. Il se construit lentement, à plusieurs et en se partageant, en puisant partout où des images se profilent, où des émotions se dressent, où des souvenirs s’invitent, où des forteresses s’effondrent. Il se nourrit des saveurs combinées de toute une époque. Patiemment, et impatiemment. Dans la patience, et la colère, l’oubli et la création.

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Le voyage dans la lune, opéra d’Offenbach, mise en scène de Laurent Pelly, Opéra Comique, 2021. Photo Stephan Brion

Prendre part à la polyphonie 

Il y a les voix de ces nouveaux récits auxquels on aspire, vers lesquels on tâtonne, en trouvant l’inspiration dans l’histoire, la sociologie, la philosophie, les sciences du vivant, la géographie, la littérature. Il y a les rythmes de ces nouvelles formes, qu’on expérimente en espérant qu’elles aideront à sortir notre époque de son ornière, et qui sont autant de moments de rencontres avec le vivant, autant de façons d’entrevoir comment coexister, et chercher ensemble. Il y a les matérialités mises en œuvre et l’épaisseur harmonique des actions entreprises, sur toute la chaîne d’une production artistique, dans l’énergie des publics, des territoires, des artistes, des artisans, des techniciens, des individus et des institutions, qui tous contribuent au renouvellement des pratiques et infléchissent les trajectoires. Gouvernées par différentes logiques, leurs temporalités se conjuguent et tissent la polyphonie dont sera fait l’opéra de demain. 

C’est dans ce va-et-vient entre réalités concrètes et réalités symboliques que nous avons voulu conduire les lecteurs de ce numéro, sachant que pour beaucoup « opéra » et « écologie » forment un improbable duo, une chimère en quelque sorte. Il nous importait de situer quelques jalons de la prise de conscience écologique à l’opéra, d’ouvrir des pistes critiques, d’entrer dans les ateliers, les salles de répétition, de fournir des renseignements sur les réalités économiques et sociétales, d’interroger les professionnels sur le terrain, et de prendre le recul nécessaire pour appréhender la bascule esthétique si manifeste de notre temps. 

Au terme de cette enquête, le monde lyrique nous apparaît plus fertile que jamais. Par ses proportions et sa tradition séculaire d’échanges, l’opéra se trouve aux confluents de multiples lignes de force. L’opéra contemporain tente de nouvelles collaborations transartistiques. Il sort des murs, s’inspire du monde végétal, devenu véritable source d’inspiration philosophique et politique pour ses systèmes d’interconnexion et de sensibilité, se met en quête de communications interspécifiques, et participe à de nouveaux formats. Sur le plan des répertoires classiques, le monde lyrique s’est engagé depuis quelques années dans la voie de l’écoresponsabilité et de l’écologie sociale. Nul doute que ces questions sont au centre de ses préoccupations aujourd’hui. Le nombre des personnes impliquées dans une production d’opéra sert désormais la cause écologique avec une capacité d’entraînement sans précédent. 

Like Flesh
Like Flesh, musique de Sivan Eldar, texte de Cordelia Lynn, Opéra de Lille (automne 2021). Visuels préparatoires © Francesco D’Abbraccio (Lorem)

L’opéra, un art de la diversité et de la diplomatie

Grâce à nos partenaires, pionniers dans ces domaines – l’Opéra Comique, la Monnaie de Bruxelles, le Festival d’Aix-en-Provence –, grâce aux contributions des auteurs et autrices du numéro qui ont fait doubler les proportions du numéro (l’opéra est l’art de l’excès, une fois de plus), grâce au soutien de l’Institut Universitaire de France et du projet en cours « Opera and Climate Change », nous avons pu réunir un dossier qui aborde les multiples facettes d’un genre vivant aujourd’hui l’une des périodes les plus fascinantes de son histoire, à la mesure des défis écologiques de notre époque. 

Il était important aussi que la revue franco-belge Alternatives théâtrales, qui a toujours été aux côtés de l’opéra aux moments clés de son développement[1], lui ouvre une nouvelle fois sa tribune pour porter ces questions cruciales sur le devant de la scène, au plan européen. Car l’opéra est un genre qui à sa façon incarne et concentre la culture européenne, dans sa diversité même. C’est pourquoi nous avons porté l’enquête en différents points du continent qui l’a vu naître – en son cœur comme en ses confins, dans ses maisons de prestige comme en ses lieux émergents, ses îles et ses résidences éphémères. 

Enfin, parce que l’opéra est l’art par excellence de la coexistence – coexistence des arts, des époques, des langues, des lieux, des sons et des formes –, il est profondément politique. 

Or – et c’est un cadeau de l’histoire dont il faut se saisir à tout prix – le spectacle lyrique conserve aujourd’hui encore toute sa puissance d’émotion et de figuration. Art immersif, il fait immédiatement comprendre ce que c’est que d’écouter et se situer dans un espace plus grand que soi. Sans être un « art engagé », il est un art qui engage, qui fait agir, qui transforme et emporte. Au-delà de ses lieux, de ses bâtiments mémorables, de ses spectacles qui illuminent les souvenirs de nombre d’entre nous, il est l’art qui exalte le chant dans ce qu’il a de plus soigné et de plus sauvage. 

Le chant est ce qui me reste du loup, a dit un jour un grand chanteur à Baptiste Morizot qui l’a rapporté dans son livre, Manières d’être vivant[2]. Le chant lyrique est la marque même de l’opéra, son étrangeté native. Il suscite l’admiration, le respect, la timidité, l’incompréhension, l’exaspération, la haine, la fureur, l’amour. En cela, il est à l’image de notre rapport au vivant, si complexe et enchevêtré. Grâce au chant, l’opéra trace une voie d’évidence vers d’autres langages, d’autres rapports au monde. En ce sens, il est un art de la diplomatie – dont nous avons tant besoin, aujourd’hui. 


[1] Voir le numéro 16-17 de la revue, avec son dossier aujourd’hui mythique, « L’opéra aujourd’hui », publié en novembre 1983, qui questionne l’opéra comme « art des temps modernes » en arrimant la mise en scène d’opéra aux grands courants de la modernité théâtrale, marquée notamment par l’action de Gerard Mortier à la direction du Théâtre Royal de la Monnaie. Puis, près de 30 ans plus tard, le numéro n°113-114 (juin-juillet 2012), avec son dossier « Le théâtre à l’opéra, la voix au théâtre » (coordonné par Isabelle Moindrot et Alain Perroux) se penche sur la radicalité des mises en scène contemporaines, les théâtralités lyriques, à l’opéra comme au théâtre. 

[2] Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Actes Sud, coll. Mondes sauvages, 2020, p. 105.


Isabelle Moindrot est professeure d’études théâtrales à l’Université Paris 8 et membre de l’Institut universitaire de France (IUF). Elle coordonne le projet « Opera and Climate Change ».

Leyli Daryoush est dramaturge et membre du comité de rédaction de la revue Alternatives théâtrales.

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