On s’en va… un soir de solitude

Wyjezdzamy 26_Crédit Magda Hueckel
Wyjezdzamy 26_Crédit Magda Hueckel
  • Mise en scène de Krzysztof Warlikowski

J’ai appris, avant de voir le spectacle, la mort de Ludwik Flaszen, et je me suis rappelé Akropolis où tous les personnages vont à la mort « avec le sourire aux lèvres » comme m’a dit un jour Jerzy : « Le sourire ? Pourquoi ? parce qu’ils veulent dire : comment ce n’est que ça ? »…

Et puis je suis parti avec On s’en va…, une vie et les morts qui se succèdent, pour des raisons biologiques, par accident, par excès érotiques. Ici ce n’est pas un groupe dans son intégralité qui est voué à la mort, mais un groupe qui se défait par les morts, une mort à laquelle personne n’échappe. Elle est inéluctable ! Mais personne ne la craint, chacun la subit et le groupe se réduit tout en se réunissant pour la cérémonie des adieux où les discours échouent invariablement : personne ne parvient à apaiser par la parole.

Wyjezdzamy 29_Crédit Magda Hueckel
Wyjezdzamy 29_Crédit Magda Hueckel

Parole pauvre, parole détournée, parole accusatrice.

La séparation comporte chaque fois, pour les témoins réunis, le même sentiment de pauvreté, d’impossible apaisement ! Ici les gens cultivent des relations d’une diversité extrême, ils se disputent, s’agressent, mais sur un fond d’affection souterraine, nappe phréatique qui coagule la communauté. Et comment ne pas évoquer le fils, candidat perpétuel au départ pour la Suisse, qui arrache le sac à sa mère sur son lit de mort pour faire ensuite le constat émouvant selon lequel il partage avec elle ses rêves ? Affection qui relie les êtres au plus profond d’eux –mêmes ! Et ce même fils, placé entre ses deux parents défunts, n’avoue-t-il pas : « désormais rien ne me sépare plus de la mort ». Quand les parents sont partis, il est temps de s’en aller !

Au sein du groupe les conflits sont liés à des frictions contingentes, à des heurts passagers mais il n’y a guère de haine ! Il y a la vie sans fard, ni sentimentale, ni gorgée de ressentiments. Une vie où l’affection n’évite pas la dérision, où l’amitié n’est jamais contrariée, mais une vie habitée par des avatars quotidiens, tantôt ludiques, tantôt « lyriques ».

Wyjezdzamy 22_Crédit Magda
Wyjezdzamy 22_Crédit Magda

Le spectacle fascine par la diversité des couleurs, des corps, ridiculement allongés ou modestement vieillis, des corps qui reconstituent la variété des êtres au cœur de la communauté qui les réunit. Mais n’est-ce pas la définition même de la choralité dans le sens noble du terme : que l’identité soit préservée au cœur de l’ensemble ! Ici le groupe se forme sans anéantir les présences singulières. Ainsi s’instaure le jeu entre appartenance et divergence.

Nous assistons à un écheveau de liens dynamiques, sans cesse renouvelés, mais toujours sur fond de fidélité au cercle qui réunit ces personnages, seulement en apparence disparates. Ils forment une famille agitée… tantôt chaleureuse, tantôt comique, toujours en mouvement ! Mais le spectacle ne vire jamais au cynisme, il s’en méfie et le refuse. Non, le spectacle se dérobe à tout jugement et n’adopte jamais une posture de supériorité. Il ne traite pas les êtres comme des minables, des moins que rien : ils sont simplement humains ! Et de là provient l’émotion, de ce traitement intransigeant, mais dépourvu de jugement accusateur, d’imprécation adressée sur fond de hauteur adoptée par la mise en scène à l’égard de ces comportements variés, différents, mais jamais minés par… le mal !

Le texte comme le spectacle cultive la répétition du rituel de la mort… il s’inscrit dans la filiation de la mise en scène admirable signée par Krzysztof Warlikowski d’une autre pièce de Levin, Kroum ! Les deux placées sous le signe de la mort… ici, solution scénographique inoubliable de Malgorzata Szczesniak, les personnages apparaissent chaque fois alignés derrière une vitre, de dos, tournés vers le four de crémation. Ils vivent avec les yeux tournés vers la mort qui, à tour de rôle, frappe et raréfie la communauté. Une dernière image choque en montrant l’incinération dans sa réalité physique, dévastatrice ! Sur le plateau, presque rien, que des aires de jeu pour désigner les places des familles, du bordel, de la salle du bridge, mais derrière, présence immobile, le mur où les cercueils s’enfoncent de manière plus ou moins neutre. Car souvent un détail intervient pour marquer la relation personnelle qu’un des personnages a eue avec le disparu !

Les performances des acteurs surprennent par la variété des voix, la diversité des postures, la perspicacité des gestes qui varient de la tendresse discrète à l’érotisme affiché. Un monde qui se constitue et bouge sans retenue ni pudeur, mais un monde jamais dévalorisé. On l’aime justement pour cela ! N’est-ce pas un des plus extraordinaires mérites du spectacle d’assumer le jeu dans sa théâtralité sans pour autant sacrifier l’effet d’empathie avec ces personnages voués, l’un après l’autre, à la mort ? Le théâtre, soumis à cette épreuve, ne fait pas faillite, mais il s’assume en reliant l’authenticité des affects avec l’excès du jeu ! Et cela selon une alternance qui interdit à l’un ou l’autre terme de s’imposer, de l’emporter. Car, seulement chez Fellini, sa Gelsomina parvient à une émotion pareille à la scène finale de la grand-mère qui, parée d’une robe polychrome, boit un dernier verre, fait quelques pas de danse et s’étale en douceur sur le plancher !

Wyjezdzamy 25_Crédit Magda Hueckel
Wyjezdzamy 25_Crédit Magda Hueckel

Comment ne pas évoquer la douleur finale de la touriste américaine qui foule la terre d’Israël pour racheter le refus infligé par sa famille de juifs qui, en plein cœur des Etats-Unis, lui a intimé l’ordre d’oublier ses racines. Et l’ultime image à travers Tel Aviv, son visage grave s’impose comme la preuve la plus dramatique qui soit de l’expérience traversée.

Ce spectacle traite la vie comme vie vers la mort avec vérité et liberté, sans complaisance ni vaine perspective de rachat. Mais au-delà de ce consentement, ce qui le rend unique, c’est qu’il y parvient par le biais d’un théâtre échappant aux griefs qu’on lui fait souvent. Un théâtre du réel qui ne se résume pas à le copier, mais le transfigure sans le défigurer !

Et comment oublier la musique, ce partenaire d’une justesse inouïe qui accompagne, de près ou de loin, ce chemin vers la mort ?

 La puissance de ce spectacle redonne une énergie dont nous sommes nombreux à éprouver le manque par ces temps d’anesthésie généralisée.

DISTRIBUTION

Mise en scène Krzysztof Warlikowski
Adaptation Krzysztof Warlikowski, Piotr Gruszczyński
Scénographie et costumes Małgorzata Szczęśniak
Musique Paweł Mykietyn
Lumières Felice Ross
Mouvement Claude Bardouil
Animations et vidéo Kamil Polak
Dramaturgie Piotr Gruszczyński
Traduction en polonais Jacek Poniedziałek
Traduction en français Margot Carlier
Assistants à la mise en scène Katarzyna Luszczyk, Adam Kasjaniuk

AVEC Agata Buzek, Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Ewa Dałkowska, Bartosz Gelner, Maciej Gąsiu Gośniowski, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Jadwiga Jankowska-Cie slak, Wojciech Kalarus, Marek Kalita, Dorota Kolak, Rafał Maćkowiak / Maciej Stuhr, Zygmunt Malanowicz, Monika Niemczyk, Maja Ostaszewska, Jaśmina Polak, Piotr Polak, Jacek Poniedziałek, Magdalena Popławska

PRODUCTION NOWY TEATR
COPRODUCTION CHAILLOT – THÉÂTRE NATIONAL DE LA DANSE / COMÉDIE DE CLERMONT-FERRAND / THÉÂTRE DE LIÈGE / HELLENIC FESTIVAL / BONLIEU SCÈNE NATIONALE ANNECY / CULTURESCAPES SUISSE

Avec le soutien de PIETER SMIT THEATER ROCK POLSKA

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Georges Banu

Auteur : Georges Banu

Essayiste, membre du comité de rédaction d'Alternatives théâtrales (co-directeur de publication de 1998 à 2015).

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