« Notre Besoin de consolation est impossible à rassasier »

Théâtre du Peuple, Bussang, du 29 août au 6 septembre 2020

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, création 2020, texte Stig Dagerman, conception et interprétation Simon Delétang, création musicale et interprétation Fergessen (Michaëla Chariau et David Mignonneau), Théâtre du Peuple, Bussang. Photo de Jean-Louis Fernandez.

Fin août à Bussang, virage vers l’automne. Le mythique Théâtre du Peuple ouvre ses portes – littéralement, comme souvent dans ce lieu-cabane à la Thoreau – pour une représentation du texte de Stig Dagerman.

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.

Le poème est à l’aune de ce titre-manifeste. Mélancolique, profond, sombre et lumineux, d’une densité vertigineuse… Nous sommes sur le plateau à proximité des interprètes :  Simon Delétang, maître des lieux, acteur et metteur en scène, avec Michaëla Chariau et David Mignonneau (groupe Fergessen), compositeurs et interprètes en direct de leur musique. Devant nous, la salle vide et l’édifice en forme de navire renversé. Derrière nous, la célèbre ouverture waldienne avec son « hêtre remarquable », c’est-à-dire classé comme un Monument Historique naturel.

Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, Actes Sud, 1955 pour le texte original, 1981 pour la traduction française.
©JeanLouisFernandez0.

Orchestrée par Simon Delétang, le texte de Dagerman résonne haut et clair dans ce théâtre hanté par la mémoire de Maurice Pottecher. On peut d’ailleurs se recueillir devant la tombe de ce dernier dans le jardin, et Simon reconnaît le faire avant chaque spectacle, pour s’attirer ses bonnes ondes. Il paraît que ce haut lieu du théâtre populaire, bâti à la fin du XIX e siècle et dirigé pendant plusieurs décennies par un des pionniers de la décentralisation, abrite de belles âmes vosgiennes et autres spectres dramatiques : celle de Pottecher bien sûr, natif de Bussang (1867-1960), mais aussi les esprits de Shakespeare ou Feydeau[1].

Simon Delétang tient également aux voies du présent. Plus conquis par le bâtisseur vosgien et sa vision humaniste d’un théâtre populaire, que par son projet littéraire, le jeune directeur nommé en 2017 perpétue et renouvelle l’aventure avec passion. Avec Alice Trousset, sa compagne à la ville et directrice adjointe à la scène, il poursuit la tradition en invitant des amateurs pour les créations estivales. Entièrement construit en bois, aux abords d’une colline arborée, l’édifice a des airs de datcha tchekhovienne. D’heureux auteurs y élisent également domicile pour des résidences d’écriture.

Des spectateurs qui viennent aussi bien des Vosges et de Lorraine que de la Suisse toute proche, fréquentent avec fidélité ce lieu de nature et de culture pour tous. Dans cette veine, Simon Delétang leur a d’ailleurs concocté en 2019 un projet poétique hors norme, qui sera repris l’an prochain : un parcours autour de Lenz pour marcheur invétéré. Au départ de Bussang, Simon Delétang avait alors traversé les Vosges comtoises pour rejoindre le Ballon d’Alsace, et lu chaque soir  le texte mythique de Georg Büchner, de village en village…

©JeanLouisFernandez0.

Avec Stig Dagerman, c’est une autre expérience qu’il offre aux publics. Une plongée philosophique et poétique, une réflexion profonde sur la vie et la mort, proposée par l’écrivain suédois (suicidé en 1954). Dans sa mise en espace épurée, le comédien-metteur en scène livre posément les mots de l’auteur, sans pathos, en marquant des temps nécessaires à l’écoute de ce texte vertigineux. La question du suicide et de la liberté comme corollaire est posée, irrésolue. Celle de la dépression et du sel de la vie aussi. Pour accompagner cette lecture au micro, le groupe Fergessen a composé une musique autour d’un fragment qui revient en boucle, « En attendant le bonheur ». Avec leurs belles voix rauques et douces à la fois, leur univers mélancolique et romantique sur fond de musique électro-rock, Michaëla et David tentent d’ouvrir un chemin vers l’espoir.


Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu’une libération et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre.

Stig Dagerman 
©JeanLouisFernandez0.

Pour aller plus loin :


[1] « Maurice Pottecher a écrit pour le Théâtre du Peuple un répertoire de plus cinquante pièces, dont l’unité repose sur la simplicité et la lisibilité des enjeux dramatiques. Son répertoire célèbre tout à la fois l’attachement à la terre vosgienne et lorraine, l’appel à la réconciliation et la condamnation de toute forme de division au sein des communautés humaines. Ces valeurs humanistes et chrétiennes sont portées par une langue poétique, qu’elle soit en vers ou en prose. La visée morale de ces textes explique en partie le progressif décalage dont le Théâtre du Peuple souffre dans la seconde moitié du XXe siècle. À partir de 1973, le répertoire s’ouvre à d’autres auteurs (Shakespeare, Beaumarchais, Tchekhov, Brecht, Ibsen…) et l’exigence artistique associée au théâtre d’art est maintenue. Aujourd’hui, les pièces présentées mêlent grands textes du répertoire, œuvres contemporaines et commandes de pièces écrites spécifiquement pour le lieu, renouant ainsi avec la tradition pottecherienne. » A propos de l’histoire du Théâtre du Peuple en général, consulter le site du théâtre.

Sylvie Martin-Lahmani

Auteur : Sylvie Martin-Lahmani

Professeure associée à la Sorbonne Nouvelle, Sylvie Martin-Lahmani s’intéresse à toutes les formes scéniques contemporaines. Particulièrement attentive aux formes d’arts dits mineurs (marionnette, cirque, rue), intéressée par les artistes qui ont « le souci du monde », elle est codirectrice de publication de la revue Alternatives théâtrales depuis janvier 2016.

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