« Les Français » de Krysztof Warlikowski, une installation proustienne intime et politique 

Retour sur le spectacle présenté actuellement au Théâtre National de Chaillot.

"Les Français", mise en scène Krzysztof Warlikowski. Photo © Tal Bitton.

« Proust est immontable¹ » affirmait il y a peu Warlikowski. Nombreux en effet furent les artistes (Visconti d’abord, puis Losey et Pinter, par exemple) qui se passionnèrent pour un projet d’adaptation de la Recherche du temps perdu avant d’y renoncer. Le metteur en scène réalise ici non pas une adaptation de la Recherche du temps perdu mais une installation proustienne. Il insiste sur un point sensible : il s’agit de sa perception de l’œuvre de Marcel Proust, d’où le titre retenu et la langue choisie pour le spectacle. Une expérience personnelle et subjective de lecteur qui rencontre une volonté politique et esthétique audacieuse, se servir d’un texte majeur de la littérature, le circulaire roman du temps dans lequel « Marcel devient écrivain », pour reprendre la formule de Genette, en s’éloignant du thème de l’écriture.

Le texte est réorganisé pour questionner l’homophobie et l’antisémitisme. Deux éléments présents chez Proust bien sûr, mais souvent camouflés ou « contournés », et qui, pour celui qui considère que « monter La Recherche aujourd’hui doit être un acte politique² » sont très présents en France. Warlikowski est toujours passionné par l’exploration de l’intime, le voyage « vers l’intérieur de l’homme, non pas d’un homme hérissé de piquants mais d’un homme désarmé, vers ces sphères les plus intimes qui restent un tabou dans la majorité des cultures européennes³ ». Une approche à la fois du dedans et du dehors donc, de l’intime et du politique.

Cette lecture intime se tisse grâce à différents moyens de représentation (vidéo, musique, performance, danse et graphies diverses) qui intègrent le texte. Proust a conçu le cycle des sept volumes de la Recherche comme une cathédrale circulaire au sein de laquelle les éléments et les personnages se répondent. En supprimant « Combray », qui ouvre la première partie de Du côté de chez Swann, Warlikowski s’écarte, a priori, d’un désir de restituer la cathédrale de Proust. À priori seulement car, même si la mémoire et l’écriture sont mis à distance, l’agencement du texte correspond plus qu’il n’y paraît à la démarche proustienne. En choisissant de ne pas ouvrir son spectacle par le célèbre « Longtemps je me suis couché de bonne heure », mais en présentant une scène écrite avec son dramaturge, Warlikowski déroute le lecteur de Proust. Il brouille les titres et les séquences, éclate l’ordre chronologique du texte traduit en polonais et y incruste l’aveu de Phèdre et Todesfuge « Fugue de mort » de Paul Celan. Par ailleurs, les neuf séquences du montage ne suivent pas de façon méticuleuse la chronologie de la Recherche. Ce traitement ne trahit pas la construction de Proust, d’une part car, rappelons-le, « Chaque section (de la Recherche) est aussi indépendante que solidaire du reste⁴ », d’autre part car les impressions et les souvenirs y importent autant que les faits.

Si chacune des séquences comporte un titre, évoquant celui d’un chapitre, affiché sur le fond de la scène, ce qu’il nomme ne sera pas nécessairement représenté. Cette démarche veut stimuler le spectateur en l’égarant. Comme le précise Piotr Gruszczynski, le dramaturge du spectacle « c’est un premier piège pour le spectateur qui a pour but de stimuler sa vigilance discursive envers le spectacle. C’est aussi, bien sûr, une manifestation de la vision de Proust par Warlikowski⁵ ».

"Les Français", mise en scène Krzysztof Wrlikowski. Photo © Tal Bitton.
« Les Français », mise en scène Krzysztof Warlikowski. Photo © Tal Bitton.

Chaque personnage représente le clan auquel il appartient : Oriane les Guermantes, Madame Verdurin les Verdurin, etc. La représentation de cette société s’effectue à plusieurs reprises dans un vivarium qui donne au spectateur le sentiment d’être, à l’instar des personnages un entomologiste qui observerait à distance les spécimens, eux-mêmes sous contrôle, d’une espèce rarissime. Qu’importe donc si Warlikowski ne traduit pas avec exactitude les pages de Proust sur les salons des Verdurin et des Guermantes. En les plaçant dans ce vivarium, faisant d’eux les acteurs et les spectateurs du plateau, Warlikowski montre la vacuité et l’étroitesse des relations sociales et le snobisme fustigés par Proust. Le vivarium est également le lieu dans lequel évolue l’actrice Rachel dont chaque apparition renforce l’évocation de l’antisémitisme. Elle souligne la « contamination » du sang des Guermantes. Agata Buzek, juchée sur des pointes, rappelle la très contemporaine Lana del Rey ou un personnage évadé de Twin Peaks, l’obsédante série de David Lynch, dont elle chante, « Wishing well » et « I’m waiting here », conférant une atmosphère très cinématographique à ses performances. Son pendant masculin, en quelque sorte, est le chorégraphe du spectacle, Claude Bardouil, sur des pointes lui aussi. Représentant de la domesticité, il interprète avec grâce un serviteur muet, masqué en Noir, qui subit sans mot dire, le racisme et la vulgarité de ceux qu’il sert.

Dans la Recherche du temps perdu, quelques personnages évoquent un art : la Berma, que Marcel découvre enfant, incarne le théâtre ; Morel la musique ; Elstir est une personnification de la peinture qui guide Marcel vers sa vocation. Ce personnage est ici remplacé par la projection vidéo, par le biais d’une forêt verdoyante et lumineuse, reconstituée en 3D. Au cours d’un monologue de Marcel, apparaît un triptyque, composé de fleurs, d’hippocampes et de longs baisers que s’échangent deux hommes, filmés en gros plan. Pour Denis Guéguin, le vidéaste du spectacle, il s’agissait d’avoir recours à l’allégorie comme le fait Proust « l’idée était de recréer l’univers métaphorique de Proust⁶ ». C’est aussi une manière d’interroger le spectateur : accepte-il, une fois qu’il y est confronté de longues minutes durant, l’homosexualité masculine ? Peut-il vraiment regarder sans malaise un couple d’hommes qui s’embrasse ?

Ces références doublent l’acte narratif et donnent au spectateur l’impression d’une sorte de « sur-regard » social, rappelant parfois lorsqu’ils sont filmés en direct, notamment par les cadrages et les angles de certains plans, la violence de la télé-réalité, qui viendrait les surveiller. L’intrusion dans l’intimité des personnages contraint et violente le regard des spectateurs, puisant dans des références partagées dans leur inconscient. En outre, la caméra offre une narration kaléidoscopique. C’est particulièrement sensible au sein de la scène de jalousie que fait Marcel à Albertine. Les gros plans sur les visages des personnages évoquent une scène de thriller lorsque Marcel s’en prend à la jeune femme et fait mine de l’étrangler.

Le spectateur des Français vit donc l’expérience de quatre façons simultanées : par le théâtre, le cinéma, le miroir et la lecture du sur-titrage. Contrairement au kaléidoscope, ces dimensions ne sont pas aléatoires, elles s’articulent de manières savamment millimétrées. La méta-écriture multimodale est aussi pointilleuse et organisée que le texte de Proust, la longueur et l’ampleur de la phrase sont rendues au spectateur par ces effets de dédoublement de l’action. La narration foisonnante donne l’illusion de multiplier les regards. Enfin, la focalisation sur les visages de personnages imprime leur jeunesse dans l’esprit des spectateurs qui seront d’autant plus saisis par la vision des ravages du temps, lorsque les survivants surgiront comme des spectres empêchés dans la dernière partie du spectacle.

Warlikowski invente une forme narrative proche de ce que rend la texture proustienne. Mais il souhaitait surtout mettre en avant la singularité de son rapport à cette œuvre : « Je n’ai rien à voir avec votre imagination, moi je suis un étranger. Quand je dis «Les Français» ça veut dire autre chose que pour vous. Mais cela veut dire que nos regards se contactent, qu’on entre en rapport… Je vous invite à rentrer dans un univers ; je vous provoque⁷… ». Cette tentative de provocation passe par l’appropriation d’un texte si symbolique pour mieux fustiger des tabous: « En France, on ne parle pas de Proust juif. Le Proust homosexuel, le Proust malade, en marge de la société, est occulté⁸ ».

Le projet est donc décalé par rapport à ce que Proust montrait des Français au début du XXe siècle. Le metteur en scène veut que son spectacle agisse sur le spectateur et le fasse réfléchir sur son rapport historique et contemporain à la culpabilité et à l’antisémitisme. Warlikowski rejoint la forte dimension politique de ses premiers spectacles, dont certains, notamment La Tempête, en pleine affaire Jedwabne à laquelle il faisait allusion, avaient causé un énorme scandale en Pologne, parce qu’il y abordait la responsabilité individuelle des Polonais dans l’holocauste.

Warlikowski reste fidèle à sa flamboyante signature esthétique et s’inscrit dans une démarche dialectique proustienne, dans laquelle c’est à partir du détail que la totalité ressurgit. L’imaginaire langagier devient également ici visuel et musical. C’est donc bien à une subtile installation proustienne, dans laquelle le metteur en scène donne à voir aux « Français » son interprétation intime et politique de Proust, qu’il les convie.

À voir jusqu'au 25 novembre à Chaillot.
D’après À la recherche du temps perdu de Marcel Proust
Adaptation Krzysztof Warlikowski, Piotr Gruszczyński
Mise en scène Krzysztof Warlikowski
Scénographie et costumes Małgorzata Szczȩśniak
Musique Jan Duszyński et Une pièce sur violoncelle et bande sonore de Paweł Mykietyn interprétée en live par Michał Pepol
Responsable lumières Felice Ross
Chorégraphie Claude Bardouil
Vidéo Denis Guéguin
Animations Kamil Polak
Dramaturgie Piotr Gruszczyński
Coopération dramaturgique Adam Radecki
Coopération à l’adaptation Szczepan Orłowski
Maquillages et coiffures Monika Kaleta
 
Avec Mariusz Bonaszewski, Agata Buzek en alternance avec Magdalena Popławska,
Magdalena Cielecka, Ewa Dałkowska, Bartosz Gelner, Małgorzata Hajewska-
Krzysztofik, Wojciech Kalarus, Marek Kalita, Maria Łozińska, Zygmunt Malanowicz,
Maja Ostaszewska, Bartosz Bielenia, Jacek Poniedziałek, Maciej Stuhr (comédiens),
Claude Bardouil (danseur), Michał Pepol (violoncelliste)
 
Production Nowy Teatr
Coproduction Ruhrtriennale / Théâtre National de Chaillot / Comédie de Genève / Comédie de
Clermont-Ferrand / La Filature, scène nationale – Mulhouse / Le Parvis – Scène nationale
Tarbes Pyrénées
Avec le soutien du ministère de la Culture et du Patrimoine national de Pologne et de l’Institut polonais de Paris
phpThumb_generated_thumbnailjpgLe livre L'art vidéo à l'opéra, dans l'oeuvre de Krzysztof Warlikowski, écrit par Leyli Daryoush et Denis Guéguin, publié par Alternatives théâtrales éditions, sera présenté ce mercredi 23 novembre à 17h30 au Théâtre National de Chaillot.
couv warliLe numéro 110-111 d'Alternatives théâtrales est consacré à l'œuvre de Krzysztof Warlikowski.

1. Voir le dossier de presse des Français, disponible sur le site de la Comédie de Clermont-Ferrand où a eu lieu la création française en janvier 2016. http://lacomediedeclermont.com/saison2015-2016/les-francais/. Dernière consultation le 1/02/16. 
2. Id. 
3. Id. 
4. Bernard Raffalli, « Dictionnaire des œuvres de Proust » in Marcel Proust « À la recherche du temps perdu », t.1, Paris, Robert Laffont, Quid, 1987, p.154.
5. Dossier de presse des Français, op.cit. p.15. 
6. Denis Guéguin in dossier de presse des Français, op.cit. p. 19.
7. Voir entretien de Warlikowski avec Amélie Rouher pour la Comédie de Clermont, cit., p. 13. 
8 Warlikowski cité dans l’Express du 25/01/16 in « Théâtre : les Français quand Warlokowski plonge dans les tourments de Proust ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *