L’archive, la fougère

Lara Barsacq dans Lost in Ballets russes, mise en scène Lara Barsacq, création à Charleroi danse - La Raffinerie (Bruxelles), avril 2018. Photo Diego Andrès Moscoso
Lara Barsacq dans Lost in Ballets russes, mise en scène Lara Barsacq, création à Charleroi danse - La Raffinerie (Bruxelles), avril 2018. Photo Diego Andrès Moscoso
Nous avons le plaisir de publier la version intégrale de ce texte de Jeannine Dath, publié dans la revue d'Alternatives Théâtrales #142 : Bruxelles, ce qui s'y trame

Lara Barsacq a créé deux chorégraphies autour d’Ida Rubinstein, danseuse, mécène. Dans le solo Lost in Ballets russes, elle prend pour point de départ une peinture de Léon Bakst représentant Ida en mouvement. Lara Barsacq commence le spectacle en imprimant en sérigraphie cette image avec pour fond musical Léonard Bernstein commentant Le prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy. Le spectacle se déploie au fil de la construction d’un autel pour un rite d’adieu. La seconde création, dansée en trio, parcourt l’oeuvre d’Ida Rubinstein et le deuil y apparaît en filigrane. Les deux s’articulent autour d’éléments communs : l’archive, la parole, la danse, le rituel.    

L’archive :  Dans Lost in Ballets russes, elle est image, reproduction d’une peinture. Elle n’est pas pas là pour remonter le fil de l’histoire de la danse au XXème siècle. L’indice est dans le titre avec le mot « lost » : perdu, disparu. Un choix a été opéré dans les archives disponibles, elle est la somme de deux liens : l’un généalogique: le peintre est le grand-oncle du père de la danseuse, le deuxième tient à l’imaginaire, au désir. A six ans, Lara Barsacq voulait devenir Ida dont elle voyait le poster affiché dans la cuisine familiale. D’autres images peintes par Léon Bakst seront déposées sur la scène, elles représentent toutes une chorégraphie des Ballets russes. Lara Barsacq va reprendre le mouvement peint sur chacune d’elle en citant le titre de la chorégraphie à laquelle chacune se rapporte. 

D’autres archives sont des objets transmis de génération en génération : une parure et une tenture (issues de décors des ballets russes), objets sur lesquels la chorégraphe pourrait prendre appui pour raconter une histoire. Mais rien ne sera dit de leur usage passé, ils sont là pour témoigner, participer à ce parcours avec les morts (Ida, Léon, le père).

Ce sont des écrits qui nourrissent, principalement, Ida don’t cry me love. Ainsi la chorégraphe citera ce que Bronislava Nijinska disait d’Ida Rubinstein et de son corps, situera les particularités de l’art de cette danseuse, synthétisant les critiques de l’époque. Des musiques comme Narcisse et Echo de Tcherepnine, une évocation de La Nave, film court réalisé en 1921 d’après les écrits de Gabriele D’Annunzio, seul témoignage filmé du corps d’Ida Rubinstein en mouvement et qui est repris par une des danseuses. Ceci permettra d’évoquer plus précisément quelle danseuse fut Ida, sa pratique du mime, ses sources d’inspiration puisées dans ses voyages en Grèce autour des figures mythologiques féminines. Une lettre à Léon Bakst est citée, une anecdote sur la rencontre entre le bébé léopard d’Ida et Diaghilev est contée…  

Images, écrits… ces archives sont là pour le souvenir, pour un « re-member », pour redonner corps, pour créer.

La parole/le texte : dans Lost in Ballets russes, la chorégraphe décrit les actes qu’elle va poser. Notamment au début où d’un sac elle va tirer les premiers éléments d’une installation : une boite avec des photos de son père, une parure et une tenture provenant d’un décor des Ballets russes. Lara Barsacq utilise aussi la voix off pour s’interroger sur l’influence de l’espace et de lieux sur les corps. Elle ne se place pas dans une perspective historique mais se demande comment certains éléments agissent sur les corps pour les mettre en mouvement et les déployer. Elle s’interroge également sur les traces, sur les forces invisibles qui traversent les corps, sur la mémoire cellulaire, en quelque sorte sur la métamorphose. En off toujours, elle nous parle des Hopis qui pensent que dans chaque objet, il y a une âme; au public d’en attribuer une à l’installation aménagée sur le plateau.

Du texte, tantôt en anglais, tantôt en français, est projeté et défile, face à la chorégraphe, sous des lumières vives soit rouge soit verte. Il y est question du spectacle soit en toute ligne, c’est-à-dire à ce qui nous a clairement été présenté :  « autel de la cuisine » « it’s about the kitchen table », soit sur ce qui ne nous a pas été dit par la chorégraphe : »it’s not about hiding being Jewish to survive » (Ida Rubinstein et Léon Bakst étaient juifs et on du faire face à l’antisémitisme). « Danser sur un patrimoine qui vous écrase » : c’est la seule fois où le terme  » patrimoine » est employé. Jusque là, la figure d’Ida était évoquée pour sa liberté, son aura érotique et exotique; on revient à l’interrogation sur le corps, l’empreinte kinesthésique que pose Lara Barsacq.

Dans Ida don’t cry me love, la parole est tout en récit : récit autour de la personne d’Ida Rubinstein; sa vie personnelle et d’artiste; son interprétation de Cléopâtre; les noms des nombreux artistes avec lesquels elle travailla (Stravinsky, Claudel, Gide, Bronislava Nijinska, Michel Foskine…) autour du Boléro, oeuvre qu’elle commanda à Ravel. En voix off il sera question de Salomé et de la danse des sept voiles qui donnera lieu à une « Salomé-mania », de l’apport et des thématiques de cette chorégraphie parlant de liberté sexuelle… et de récits intimes de deuils à faire de la part de chacune des trois interprètes sur un mode léger.

Dans Ida don’t cry me love, Lara Barsacq dit clairement sur quoi repose le spectacle :  la figure d’Ida Rubinstein et le fait de laisser partir les gens qu’on aime. Dans Lost in Ballets russes, il était déjà question d’Ida Rubinstein et d’un adieu à faire mais qui ne se dessinait clairement que tout à la fin quand sur une vidéo projetée, la mère de la chorégraphe parle du kaddish.  

La danse : dans Lost in Ballets russes, elle semble naître de l’image d’Ida, femme libre, figure exotique et érotique aux yeux de Lara Barsacq. Elle est, avant tout, un kaddish dansé pour dire adieu au père, mort alors que la chorégraphe était une enfant.

Dans Ida don’t cry me love, si elle reprend une musique de Ravel composée pour les Ballets russes ( Daphnis et Chloé), elle n’est pas une reprise mais bien une création, de même pour les autres parties dansées. Il s’agit de redonner une visibilité à Ida Rubinstein, figure phare de la danse du début du XXème siècle mais, qui comme de nombreuses femmes, est « minimisée » par rapport aux autres chorégraphes et danseurs masculins.  

Du rituel : très présent dans Lost in Ballets russes, le rituel commence avec l’énonciation de ce qui va dérouler sous nos yeux et qu’on peut voir comme des actes qui se répètent, se reproduisent comme un rite. Des objets vont aussi être déposés provenant d’un héritage familial ou appartenant aux références de la chorégraphe qui crée sous nos yeux sa propre cosmogonie. La danse paraît toujours dédiée à Ida Rubinstein, à Léon Bakst et surtout au père. L’image appartient également au rite : quand Lara Barsacq nous montre la reproduction du poster affiché dans la cuisine, et qu’ensuite apparaissent les mots « autel de la cuisine « , ne pouvons-nous pas voir Ida en déesse lare ? 

« Se souvenir n’est pas un simple acte de la mémoire, on le sait. C’est un acte de création. C’est fabuler, légender, mais surtout fabriquer. C’est à dire instaurer.(…). Recomposer, reconnecter, des morts, certes, mais aussi des récits, des histoires qui les portent, qui se situent à partir d’eux, pour se laisser envoyer ailleurs, vers d’autres narrations qui ‘re-suscitent’ et qui elles-mêmes demandent d’être  » re-suscitées« .

Vinciane Despret dans Au bonheur des morts (Editions La Découverte).

Après le kaddish dansé pour le père, faut il voir Ida don’t cry me love comme un kaddish pour Ida Rubinstein ? Empruntons à Vinciane Despret le terme de « narration re-suscitée « . Le rite dans Ida, s’il se veut expiatoire de chagrin, de tristesse, débute, après des confidences sur des deuils que les danseuses ont été amenées à faire, par une chanson « don’t cry me love « , se poursuit dans une danse des sept voiles et se conclut en ornant le corps nu d’une danseuse de multiples pierreries, tandis que des images de la vie et mort d’une fleur sont projetées sur un écran et qu’une chanson,  « it was a bird », accompagne le rituel.

De l’un à l’autre : il y la fougère : dans Lost in Ballets russes, Lara Barsacq nous explique  que cette plante protectrice chasse la mélancolie et que sa mère en disposait de multiples dans l’appartement.  Elle apparaît de manière métonymique dans Ida : une seule branche.

A la fin de Lost in Ballets russes, Lara Barsacq enduit son corps de paillettes argentées et ceint une parure, ce qui deviendra la scène inaugurale d’Ida dont cry me love, de même que « it was a bird » chanté sera repris dans sa prochaine création autour de Bronislava Nijinska, chorégraphe, danseuse, liée aux Ballets russes.

Lara Barsacq est chorégraphe, danseuse et comédienne. Comme interprète, elle a notamment travaillé avec l’Ensemble Batsheva et les ballets C de la B.

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