Ithaque, la traversée des espaces

Inspiré d’Homère / Christiane Jatahy

ITHAQUE, Christiane Jatahy. (c)Elizabeth Carecchio

« Please send me a letter, I wish to know things are getting better, better, better » : adressés à sa sœur Maria Bethania pendant son exil à Londres, ces mots de Caetano Veloso fredonnés dans Ithaque, la dernière pièce de Christiane Jatahy, disent bien la distance, l’espoir et l’attente qui en forment le coeur. La musique traverse ses espaces : où que l’on soit, on ne cesse d’en écouter, comme pour se rappeler les pays et les temps perdus. Car Ithaque est double, la scène divisée en deux par un mince rideau argenté. D’un côté, une fin de soirée à Ithaque, où Pénélope esseulée assiste impuissante à la dévastation du pays par des prétendants en lutte ; de l’autre, un intérieur feutré dans l’île de Calpyso, où la nymphe retient Ulysse en chemin vers Ithaque dans les rets de la fête et de l’amour. La moitié des spectateurs commence par suivre l’une des deux scènes avant de se déplacer de l’autre côté pour assister à la seconde, jusqu’à ce que le rideau se lève et réunisse les espaces séparés, ouvrant la voie au retour d’Ulysse chez lui.

(c) Elizabeth Carecchio.

Très librement adaptée de l’Odyssée et d’autres adaptations (celle de l’écrivain suédois Eyvind Johnson, par exemple), cette Ithaque est avant tout une histoire d’espace(s), que Christiane Jatahy explore avec une grâce poétique frappante. Les résonnances entre les deux scènes, Ithaque et l’île de Calypso, sont en effet les éléments les plus puissants de la pièce. Comme si la maison quittée s’entêtait à cogner encore, comme si l’imagination de l’amant enfui persistait à souffler à nos oreilles, on entend à Ithaque et vers Ithaque les tintements des lieux où l’on n’est pas ou plus. Chaque lieu est empli d’un vague souvenir de l’autre, des mouvements de l’autre, suggérant l’idée que les Calypso, sur d’autres scènes, dans d’autres temps, sont aussi des Pénélopes ; les Ulysses, ailleurs, des prétendants en lutte. Cette démultiplication des personnages (trois Pénélopes, trois prétendants, trois Ulysses, trois Calypso, et six comédiens pour les interpréter tous) renforce la sensation de la présence enfouie d’autres sous les autres, de scènes derrière les scènes, de meurtrissures subies derrière les blessures données. Les échos de l’espace absent, la musique, l’atmosphère d’ennui qui habite les ruines de la fête à Ithaque, tout cela contribue à donner à la pièce une mélancolie lumineuse, portée en particulier par la langueur douce-amère des femmes pleurant l’amour et la guerre. La présence de l’eau envahissant peu à peu la scène comme une mer à traverser, les mouvements des corps s’enroulant pour retrouver l’amante ou l’amant de jadis, donnent des scènes d’une saissiante beauté, fragile et organique. Au-delà de la grande maîtrise scénographique, c’est surtout la générosité et l’attention à l’humain qui touchent ici.

Si la sensibilité du projet se loge dans le travail sur l’espace, Christiane Jatahy a aussi voulu y parler des naufragés des mers et des guerres contemporains : s’y glissent des extraits de témoignages de migrants, des évocations de la condition d’étranger, mais aussi de la situation politique actuelle au Brésil ou des violences faites aux femmes. Cette dimension politique est cependant bien moins convaincante : si le lien entre la Méditerrannée d’Ulysse et celle des migrants d’aujourd’hui est potentiellement fécond, le propos a tendance à se disperser. A brasser trop de choses, il se délite – et on a du mal à comprendre l’intérêt de la vidéo des corps mimant des giseants ou des soudains accès de violence sur les personnages féminins. Les banalités guettent un texte dans l’ensemble plutôt pauvre, qui finit par devenir bavard. Comme si Christiane Jatahy avait senti la nécessité, pour installer un théâtre « politique », de raccrocher en urgence le mythe à l’actualité. Or, c’est quand elle touche au plus simple, au plus universellement humaine – une chanson, le bruit de l’eau – qu’elle est la plus juste. Quand le plateau se noie, que le rideau dévoile Ithaque enfin retrouvée, que l’oreille se colle à la radio pour mieux entendre les sons de la terre évanouie, la magie opère, et tout est dit.

Ithaque (notre Odyssée 1) vu au Théâtre National (Bruxelles) en novembre 2018.

Inspiré de Homère
Dramaturgie, scénographie, réalisation: 
Christiane Jatahy
Collaboration artistique, lumière, scénographie
: Thomas Walgrave
Collaboration à la création de la scénographie
: Marcelo Lipiani
Collaboration artistique: 
Henrique Mariano
Création son
: Alex Fostier
Direction de la photographie, cadrage
: Paulo Camacho
Costumes: 
Siegrid Petit-Imbert, Géraldine Ingremeau
Système vidéo
: Julio Parente
Assistance à la mise en scène, traduction
: Marcus Borja
Réalisation du décor
: Atelier de construction  de l’Odéon-Théâtre l’Europe et l’équipe de l’Odéon-Théâtre de l’Europe
Avec: 
Karim Bel Kacem, Julia Bernat, Cédric Eeckhout, Stella Rabello, Matthieu Sampeur, Isabel Teixeira

Production: 
Odéon – Théâtre de l’Europe
Coproduction
: Théâtre National Wallonie-Bruxelles, São Luiz Teatro Municipal – Lisbonne, Onassis Cultural Center – Athènes, Ruhrtriennale – Allemagne, Comédie de Genève
Avec le soutien: 
CENTQUATRE – Paris
Emilie Garcia Guillen

Auteur : Emilie Garcia Guillen

Emilie Garcia Guillen dérive vers le nord depuis environ quinze ans. Suite à une première jeunesse dans le sud-ouest français, elle a travaillé comme conservatrice des bibliothèques à Paris puis au sein de l'équipe de direction d'une organisation culturelle en Belgique. Aujourd'hui assistante au sein du master de gestion culturelle de l'Ulb, elle mène un doctorat en sciences sociales et continue par ailleurs à arpenter avec curiosité théâtres, pages de livres et salles d'expo.

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