Au Seuil du mal

Dans « Lus » du Teatro delle Albe, le spectateur vit une transgression inexplicable – un choc pour l’homme éclairé.

Photo Luca del Pia

Texte publié dans Theater der Zeit, septembre 16

C’est une histoire vraie, venue d’un petit village d’Emilie-Romagne dans l’Italie de la fin du XIXe siècle ; l’histoire de Bêlda, une femme rejetée et moquée, que l’on prend pour une sorcière. La nuit, les villageois vont la trouver en secret, lui demander de l’aide et des remèdes contre les maux de ventre et les maux d’amour, les maux de têtes et la malaria, parce qu’elle connait les herbes et les maléfices. C’est une guérisseuse et elle sait soigner « mieux que le pharmacien » disent les hommes, mais quand, de jour, ils croisent son chemin, ils crachent trois fois derrière elle. Ce scénario se répète pendant de nombreuses années : en rue, on la méprise, dans les maisons, on lui est reconnaissant, et personne ne trouve ce comportement étrange. Elle, oui, mais elle s’est comme résignée à son destin. Jusqu’à ce qu’un jour, il arrive une chose qui fait tout basculer.

Une rumeur se propage selon laquelle la défunte mère de Bêlda était prostituée ; le prêtre exhume son cercueil du cimetière et l’enterre ailleurs. Bêlda veut venger sa mère ; la haine et l’humiliation subies tout au long de sa vie se transforment en énergie meurtrière. Elle recourt à la magie noire qu’elle n’avait pas encore pratiquée et à une formule magique qu’elle énonce dans un latin écorché. Pour cela, elle prélève les empreintes du prêtre dans le champ et en fait une boule qu’elle enveloppe dans des feuilles de vigne fixée par trois aiguilles. Elle enfonce également trois aiguilles dans un crapaud et, tout en prononçant la formule, le place sous une pierre. Si le crapaud meurt, le maudit homme mourra aussi. (Le même rituel nous est d’ailleurs transmis aussi d’Afrique de l’Ouest, à la différence près que là-bas, les empreintes des pieds sont enveloppées non pas dans des feuilles de vigne mais de palmier).

En 1995, l’écrivain Nevio Spadoni a relaté l’histoire de Bêlda dans un poème en prose écrit en dialecte romagnol. C’est sur celui-ci que s’appuie le concert-spectacle Lus [lumière] mis en scène par Marco Martinelli pour le Teatro delle Albe de Ravenne et produit par l’Emilia Romagna Teatro Fondazione. J’ai vu le spectacle à Cesena, le village natal de Romeo Castellucci, autre figure de mystique moderne du théâtre italien. (Petite parenthèse sur la célèbre thématique du prophète en son pays : Castellucci est un metteur en scène célèbre dans le monde entier, mais chez lui personne ne semble le connaître. La recherche de son lieu de travail dans cette petite ville mériterait un article à elle seule, tant elle fut absurde. Même les étudiants du Conservatoire attenant ne connaissaient pas son nom, sans parler des habitants de la rue di Serraglio où se trouve le siège de la Societas Raffaello Sanzio – et le bâtiment est même imposant !).

Photo Luca del Pia
Photo Luca del Pia

Sur le plateau du Teatro Bonci (qui n’est pas celui de Castellucci), trois personnes : l’actrice Ermanna Montanari, le contrebassiste Daniele Roccato et le compositeur Luigi Ceccarelli qui, à chaque représentation, monte en direct le soundscape électroacoustique de voix et de sons. Le mélange est explosif – car ces trois-là sont complices, se stimulent et s’épuisent à la fois l’un l’autre. Mais la soirée est évidemment celle de Montanari, une des plus grandes actrices italiennes. Elle a elle-même grandi dans un petit village Émilie-Romagne, et la façon dont elle lèche, malmène, étrille et élève ce dialecte complètement incompréhensible des Italiens d’autres régions est à couper le souffle. Personne d’autre ne possède une telle force et une telle folie pour accueillir dans son corps toute inspiration et tout danger et pour les transformer en voix. Son complice, la contrebasse plaintive, l’enveloppe dans une atmosphère de torpeur et de superstitions qui tout à la fois rebutent et fascinent les gens rationnels et éclairés que nous sommes.

Ermanna Montanari se trouve au fond de la scène, les jambes bien plantées dans le sol, entourée de câbles électriques qui se terminent en forme de faux. Elle la brandit fièrement comme un blason tout en évoluant sur scène, incarnant la Grande Faucheuse. Elle porte une robe imbibée de (vrai) sang, se déhanche et lève les bras au ciel, proférant ces mots incompréhensibles semblables à des cris de mouettes ou à d’archaïques clameurs de bataille. Puis elle se calme, déplore son sort, se moque du « prêtre sale » auprès duquel sa mère a travaillé comme domestique. Montanari passe de l’innocence d’un enfant effrayé à la puissance de la cruauté – on comprend immédiatement que la haine doit tuer et que l’amour est chose vaine en ce monde. Et l’on peut imaginer, bien que les surtitres italiens ne le disent pas, que Bêlda puisse être la fille secrète du dignitaire et a pour cette raison grandi chez des proches loin de la civilisation.

Puis, l’inouï se produit. L’actrice brave l’interdit, dépasse le seuil du mal. La réalité change, le théâtre cesse d’être théâtre. Une chose Absolue le remplace, une chose qui ne se nomme pas mais qui, peut-être, est la force originelle perdue du théâtre. La catharsis est née sans doute de ce que la protagoniste et les six mille spectateurs traversent le Mal pour devenir purs.

Photo Luca del Pia
Photo Luca del Pia

La malédiction accomplie, la femme terrible redevient la créature maltraitée qui hurle, invoque la lumière pour pouvoir continuer à vivre – et à vivre mieux. L’enchantement est rompu, nous sommes de nouveau dans le beau et vieux Théâtre Bonci construit quelques décennies avant la naissance de Bêlda – monument de fierté bourgeoise et d’optimisme.
À notre époque superficielle d’orgueil technologique et de pessimisme, la transgression inexplicable à laquelle nous avons assisté est un grand choc, peut-être le choc ultime que la scène puisse encore donner. On se frotte les yeux et on se demande ce qu’on a vu. Du grand théâtre de toute façon, mais qu’était ce « altered state », cette grâce diabolique, si effrayante et audacieuse ? Il y a plusieurs années, j’ai vécu ce même phénomène : quand Thomas Thieme, incarnant Richard III dans Schlachten [Batailles] de Luk Perceval, atteignait un état qui n’était plus de ce monde. On préfère ne pas trop savoir ce qui suscite cet état et ce qu’il peut entraîner. Ce n’est probablement pas un hasard si Ermanna Montanari, après les premières représentations, a été victime d’un saignement de nez inhabituellement fort, presque impossible à arrêter, qui lui a fait perdre trois litres de sang.

(traduit de l’allemand par Laurence Van Goethem avec l’aide d’Émilie Syssau)

Lus
Concert-spectacle d’Ermanna Montanari, Luigi Ceccarelli, Daniele Roccato
texte: Nevio Spadoni
musique: Luigi Ceccarelli, Daniele Roccato
voix: Ermanna Montanari. live electonics: Luigi Ceccarelli. Contrebasse: Daniele Roccato
mise en scène: Marco Martinelli
scénographie et costumes: Margherita Manzelli, Ermanna Montanari
conception et création du vêtement de Bêlda: Margherita Manzelli 
les animations projetées sont des œuvres originales de Margherita Manzelli, sous la direction de Margherita Manzelli, Alessandro et Francesco Tedde
régie son: Marco Olivieri
régie lumière: Francesco Catacchio
direction technique: Fagio
technique vidéo: Alessandro et Francesco Tedde – Antropotopia
production: Emilia Romagna Teatro Fondazione 
en collaboration avec le Teatro delle Albe / Ravenna Teatro
ALT129_couv
La représentation de Lus du 3 décembre dernier fut l’occasion d’une rencontre publique avec la compagnie Teatro delle Albe autour du #129 d’Alternatives Théâtrales Scènes de femmes. Nous sommes revenus sur ces femmes « mythiques mystiques » brièvement abordées dans ce numéro (Ermanna Montanari, Emma Dante, Marta Cuscunà), et ces figures de femmes rebelles qu’Ermanna Montanari aime incarner. Après Tonina Pantani, mère du cycliste, chantre de la justice et de la vérité, Rosvita, chanoinesse raffinée et première dramaturge d’Occident et Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la Paix, l’actrice aborde ici Bêlda, personnage authentique, guérisseuse d’un village perdu d’Émilie-Romagne, excédée par l’hypocrisie des villageois qui « crachent dans son dos » mais courent la consulter pour le moindre mal. Elle se transforme en sorcière vengeresse dès le moment où le prêtre (son père biologique sans doute) déterre les ossements de sa mère pour l’enterrer en terre profane. 

La contrebasse du virtuose Daniele Roccato, dont les notes sont transformées live en sonorités électroniques par Luigi Ceccarelli fait écho à la longue litanie en dialecte romagnol lancée par Ermanna Montanari - qui démontre encore une fois une maitrise extraordinaire de sa phoné - et offre une vertigineuse résonance à cette voix marginalisée. 

Laurence Van Goethem

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