Décris-Ravage

« Un spectacle documentaire consacré à la Question de Palestine » d’Adeline Rosenstein

Léa Drouet dans "Décris-Ravages" d'Adeline Rosenstein. Photo © Michel Boermans.

« Reste la volonté de comprendre. Or démêler puis refaire le nœud de “ce qui a bien pu se passer pour qu’on en arrive là” exige de la patience. Dans le cas du conflit israélo-palestinien, le nœud est gros de plus de cent ans. Il faut à chaque étape du travail, pas seulement en public, mais aussi entre nous et face aux personnes qui nous livrent courageusement leur témoignage, éviter les mots qui agacent, éviter les termes qui découragent, les ironies qui sèment la confusion, les raccourcis qui tendent au lieu de délier. Après vingt ans d’indignation virulente, j’ai dû trouver autre chose. »
Adeline Rosenstein

Ce sont quatre épisodes de « Décris-Ravage » que l’on a pu voir jusqu’ici, encore tout récemment à L’Échangeur à Bagnolet dans le cadre de « Fabrique des regards : Europe et Moyen-Orient » ; les cinquième et sixième épisodes seront créés ces semaines-ci, complétant le spectacle pour sa présentation complète à La Balsamine en avril prochain. Enfin.


« Un spectacle documentaire consacré à la Question de Palestine » : la formule de présentation dit bien, en première instance, l’objet et la nature de « Décris-Ravage ». En une suite de courts épisodes d’environ trente ou quarante minutes, il retrace et déplie la généalogie de la situation israélo-palestinienne actuelle, depuis l’expédition de Bonaparte en Egypte (premier épisode) jusqu’à 1948 (dernier épisode, à venir) ; et avec elle c’est toute la « Question » du Moyen-Orient, à travers deux siècles de relations entre Occident et Orient qui se fait jour : deux siècles de regard fantasmatique et conformant de l’Occident sur l’Orient et d’entraînement de la région dans le jeu des puissances occidentales. Feuilleton historique, spectacle généalogique et analytique, donc ; et spectacle documentaire, puisqu’il est nourri de l’évocation et l’analyse de documents historiques, et convoque également des témoignages contemporains — deux « séries » principales d’inserts traversent ainsi les épisodes : la citation de démarches d’artistes s’attaquant à la situation israélo-palestinienne, et des reconstitutions de séances de traduction d’extraits de pièces arabes sur cette histoire, en autant de mises en perspectives temporelles et de confrontation de points de vue montrés dans le jeu de leurs contradictions.
Mais cette seule formule de « spectacle documentaire », si elle est pourtant absolument juste, ne suffit pas à rendre compte de la spécificité de Décris-Ravage dans sa simplicité, sa vitalité, son intelligence et son efficience théâtrales, de la pertinence de sa forme pour l’entreprise de compréhension qui est la sienne. Le fil premier est celui d’une sorte de conférence théâtrale (Adeline Rosenstein elle-même, au pupitre), qui est accompagnée de séquences de restitution (reconstitution ?) théâtralisée (que Rosenstein met en œuvre avec les quatre comparses qui l’accompagnent sur scène) de témoignages ou de moments d’interrogation et d’analyse collectives. Cette part de restitution est essentielle : elle permet un ludisme théâtral qui n’a rien d’une ironie ou d’une esquive mais dont l’humour, la mise à distance et le plaisir sont les moyens d’une ressaisie, d’une entreprise d’enquête et de compréhension au présent. Aucun « document » (vidéo, enregistrement sonore, photographie, cartes…) n’est ainsi présent en tant que tel sur la scène : leur évocation passe toujours par la voix et le corps des interprètes-enquêteurs, dans le dispositif scénique minimal d’un plateau presque nu. Ainsi de la parole des témoins convoqués, mais aussi, peut-être de manière encore plus significative, des images, photographiques ou cartographiques : puisqu’il s’agit bien de défaire les clichés et les images trompeuses, que cette histoire est aussi une histoire de regard porté et concrètement déformant de l’Occident sur l’Orient, il importe alors de décrire ces images pour les déconstruire, les lire, en soulever les possibles non réalisés (le « passé préféré », comme le dit une belle expression du spectacle) comme ce qui les sous-tend et les construit en tant que constituées par l’histoire et que représentations — les grandes lignes, les grands (et non les gros) traits.
C’est en effet quelque chose de l’association de la légèreté et de la rigueur du trait qui pourrait caractériser la qualité et la pertinence des inventions scéniques qu’un tel dispositif minimal et finement ludique amène Adeline Rosenstein et ses compagnons à susciter pour établir (retracer), décrypter et démêler les enjeux et les constituants de cette « Question » israélo-palestinienne. Puisqu’il n’y a pas matériellement sur la scène de carte de l’Empire ottoman ou « sublime Porte », alors il faut en indiquer les contours sur les bords d’une simple porte/table posée sur des tréteaux ; pour évoquer le nombre de morts du massacre de Jaffa, on mesurera l’espace que leur amoncellement occuperait dans la salle ; pour faire jauger des écarts de temps ou d’espace, on comptera des pas sur le plateau ; pour faire comprendre le jeu des alliances des états-« crapules » et de leurs revirements dans le partage occidental du gâteau oriental, on positionnera et fera se déplacer les corps des acteurs ; etc. Décrire, dessiner, transcrire : ligne claire. Le jeu théâtral devient alors comme un travail de schématisation, si l’on veut bien prendre ce terme non pas au sens d’une réduction qui défigure et gomme la complexité mais, au contraire, comme une manière de faire apparaître et rendre lisibles les grandes lignes qui constituent cette complexité : de « démêler le nœud » pour en manifester les fils — les strates historiques, idéologiques, imaginaires tout comme les faits qui se révèlent sous les couches de discours et les contradictions.
« Et c’est ainsi que des questions deviennent une Question » (comme on dit : « la Question de Palestine ») dit à un moment, en substance, la conférencière après avoir développé les tenants et aboutissants d’une situation historique : d’une certaine manière, le spectacle démêle, dans une entreprise inverse, l’écheveau pour ramener ainsi « la » Question aux questions qui l’ont constituée et dont on peut alors se ressaisir.

Décris-Ravage
Spectacle documentaire consacré à la Question de Palestine
Textes écrits ou recueillis et mis en scène par Adeline Rosenstein
Avec Léa Drouet, Céline Ohrel / Thibaut Wenger, Adeline Rosenstein, Isabelle Nouzha et Olindo Bolzan
Lumière, espace Ledicia Garcia
Regards scientifiques Julia Strutz, Henry Laurens, Tania Zittoun
Dessin Verena Kammerer
Production Leïla Di Gregorio et Little Big Horn asbl
Intervenants et complices Henry Laurens — Historien
Mas’ud Hamdan — auteur palestinien
Samir Youssef — auteur libanais
Julia Strutz — urbaniste, historienne de l’empire ottoman
Sandra Iché — artiste chorégraphique
Andrea Neumann — compositeur
Erbatur Çavuşoğlu — urbaniste, rockstar
Cécile Chevalier et Franck Fedele — marionnettistes
À La Balsamine du 19 au 23 avril 2016 (après un passage des épisodes précédents par le Théâtre Océan Nord en février-mars 2014).
Christophe Triau

Auteur : Christophe Triau

Essayiste, dramaturge, enseignant, membre du comité de rédaction d’Alternatives théâtrales.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *