« L’autonomie n’est jamais une fin en soi » : le Decoratelier de Jozef Wouters comme centre artistique du futur

Photo de Jozef Wouters
Photo de Jozef Wouters

Traduit du néerlandais par Caroline Godart. Cet article est paru dans le numéro 162 (décembre 20-mars 21) de la revue Etcetera.

Donner de l’espace, c’est diviser le pouvoir, selon l’adage de Jozef Wouters. Avec Something when it don’t rain, son Decoratelier a réalisé cet été le rêve secret du secteur culturel: la création d’un espace public radicalement inclusif sans programme fixe, que diverses communautés artistiques et de riverains pourraient s’approprier. Un modèle inspirant pour l’avenir?

Le scénographe Jozef Wouters (34 ans) a conçu de nombreux espaces hors du commun ces dernières années, mais son Decoratelier est toujours unique. L’ancienne usine de la rue de Manchester à Molenbeek est bien plus qu’un studio où Wouters et son complice Menno Vandevelde construisent des stands et des décors pour d’autres artistes. C’est aussi un lieu de travail social, un espace de résidence, un abri végétal, une discothèque et un centre artistique décalé tout en un. La fantastique cour intérieure, sur laquelle donnent les bureaux de Recyclart, du Vaartkapoen et de Charleroi Danse, s’est transformée cet été en un espace public pour tou.te.s.

Pendant Something when it doesn’t rain, vous pouviez vous rendre dans théâtre en plein air respectant les normes de sécurité Covid pour des projections de films, des ateliers de danse, des débats et des micros ouverts. Quiconque souhaitait programmer une soirée pouvait simplement s’inscrire. Le cinéaste Enzo Smits servait des glaces aux «saveurs du quartier Heyvaert» dans une réplique de l’emblématique café Greenwich. Le coach de fitness M’hamed gérait une salle de sport avec des équipements auto-construits avec Youssef, Younes et Cissé, résidents du quartier. Et on allait chez Fars pour une coupe de cheveux sous le soleil. On avait rarement vu un public aussi diversifié se rassembler en un seul endroit.

©Ivan Put
©Ivan Put

«Il était clair dès le départ que Decoratelier devait être un lieu plus grand que ce dont j’avais besoin pour mon propre travail», déclare Wouters. «Appelez cela une forme de scénographie élargie. Comment laisser émerger de mon travail scénographique une plateforme sur laquelle d’autres font aussi leur truc? » Comme souvent chez Wouters, le Decoratelier fut d’abord une métaphore, « un espace en langage »[1] qui ne s’est matérialisée que plus tard dans le bois et la pierre. «La graine a été semée pendant Infini (2015-présent) au KVS, un projet en cours pour lequel le dramaturge Jeroen Peeters et moi avons demandé à seize artistes quel paysage iels voulaient représenter au théâtre aujourd’hui. Nous avons pu contourner le désir des producteurs d’attribuer l’œuvre à un seul individu en choisissant toujours, dès le départ, Decoratelier comme auteur. Que le nom ait semé la confusion au KVS, qui possède également son propre studio de décoration nommé « Decoratelier », ça a été un cadeau bonus. » (Rires)

Depuis, Decoratelier est un élément fondamental du travail artistique de Wouters, son épithète homérique. «Le terme a quelque chose d’un service, il exprime le désir de faire partie de quelque chose. L’autonomie n’est jamais un objectif pour moi en tant que scénographe, tout au plus une condition à la collaboration. « 

Avec le soutien structurel de la société de Meg Stuart Damaged Goods, que Wouters a rejointe en 2017 en tant qu’artiste autonome en résidence, Decoratelier est devenu un lieu concret avec un fonctionnement continu – d’abord dans une usine vide de pièces automobiles rue de Liverpool, où ont eu lieu entre autres le festival Bâtard et la pièce Underneath which rivers flow (2019). Lorsque le site a été démoli pour faire place à un parc et à une crèche, les scies et les maquettes se sont déplacées une centaine de mètres plus loin vers la rue de Manchester. Dans son livre Moments before the wind (2020), Wouters décrit l’impact de ce moment où le lieu est devenu une institution avec une anecdote révélatrice:

«Après le nettoyage de Decoratelier et l’installation des machines, Menno a acheté pour la première fois une charge de bois, avant même que nous ne sachions à quoi elle servirait. Nous avions l’habitude de faire l’inverse et nous n’achetions le bois qu’après avoir conçu le projet. (…) Notre bois est en avance sur notre imagination. Où cela nous mènera-t-il? « [2]

Photo d’Ivan Put

ETC.: Decoratelier est depuis devenu un lieu avec de nombreuses collaborations. Pourriez-vous nous en faire une vue d’ensemble?

J.W.: Environ la moitié de nos opérations sont financées par des contrats. Juste avant le deuxième confinement, nous avons terminé une autre scénographie pour Night Shift de Gouvernement à l’opéra de Gand. Ce sont des études spatiales très fines dans lesquelles la construction est centrale. Ces projets permettent d’employer un certain nombre de personnes qui ont du mal à trouver du travail ailleurs. C’est pourquoi nous avons également fabriqué des pompes à gel à main à partir de matériaux recyclés ces derniers mois. La conception exige délibérément beaucoup de travail et les pompes sont individuellement peintes à la main pour donner un emploi au plus grand nombre.

« En plus, il y a le travail en résidence. Barry Ahmad Talib, l’un des interprètes de Underneath which rivers flow, est maintenant impliqué dans presque tout ce que nous faisons en tant que résident. De plus, nous avons sélectionné cinq artistes via un appel à projets qui peuvent travailler ici pendant un an avec un budget et un espace. Iels avaient tou.te.s une vision unique de la question de savoir quel espace public iels veulent ajouter à Molenbeek. L’activiste Isabelle N’Diaye dirige une école sur la violence policière. Amari travaille sur un club de strip-tease pour les personnes de couleur queer et trans. À quoi ressemble un espace dans ce quartier où iels peuvent se déshabiller sans problème? Le chorégraphe Milø Slayers est vivement accaparé par le secteur artistique et trouve ici un lieu à l’abri. Les résident.e.s n’ont aucune obligation envers nous. Ce ne sont pas les nôtres. Notre soutien est inconditionnel. Something when it doesn’t rain est né du désir de faire quelque chose avec cette magnifique cour. Chacun.e pouvait y aller de sa proposition, d’un atelier de capoeira à un débat sur le féminisme musulman ou à une performance du collectif Ne Mosquito Pas. Il se passe tellement de choses sur la scène bruxelloise que mettre sur pied un programme n’est en fait pas si difficile. Avec Marie Umuhoza, qui sera la coordinatrice de nos activités en 2021, il nous a suffi de demander de bonnes idées et de fournir des micros et des lampes. Decoratelier est aussi le dôme sous lequel je développe mon propre travail artistique. Bien que je doive dire qu’en ce moment, cela se passe principalement dans le jardin secret de ma tête et pas tellement à cet endroit. Tellement d’énergie circule déjà ici que je ne sais parfois pas où je peux encore travailler à mes propres projets.

ETC.: Vous travaillez délibérément de manière aussi décentralisée que possible.

J.W.: C’est vrai. Nous voulons que Decoratelier se développe en un réseau rhizomatique, en partie par nécessité: ce lieu doit pouvoir continuer sans moi, car je veux continuer à faire mon propre travail. Par exemple, au lieu d’un appel à projets ouvert, nous travaillerons à l’avenir avec un système de référence pour les nouveaux.elles résident.e.s. De cette manière, nous espérons approfondir notre réseau dans le monde des artistes et militant.e.s bruxellois.es, et leur offrir une passerelle solide vers le circuit artistique institutionnel. Un modèle sans directeur.rice artistique, dans lequel chacun.e assume ses responsabilités, nous semble le mieux adapté pour le moment. C’est une expérience. Je suis curieux de voir si ça va fonctionner.

ETC.: Decoratelier a réussi à s’ancrer solidement dans le quartier, avec pour point d’orgue avec l’événement Allume tes Skills avec les commissaires Molenbeek M’hamed, Younes, Cissé, Bilal et Youssef Bouch. Comment vous ont-ils donné confiance?

 J.W.: Nous organisons des soirées spéciales depuis plusieurs années en collaboration avec le collectif bruxellois d’art et de fête Leaving Living Dakota: iels fournissent le line-up, nous fournissons le bon cadre. Grâce à elleux, Decoratelier s’est fait un nom en dehors du monde de l’art. Fait intéressant, c’était aussi le premier lien avec les jeunes du quartier. Depuis, certains d’entre eux travaillent régulièrement pour nous en tant que videurs ou barmans. De nouveaux plans en sont sortis pendant le confinement, comme le gymnase en plein air de M’hamed. Le temps et la confiance sont essentiels. Avec Camille Thiry, nous avons eu une médiatrice en interne cet été qui s’est concentrée exclusivement sur le contact avec le quartier. Grâce à elle et aux nombreuses conversations que nous avons eues ces dernières années, nous comprenons un peu mieux la diversité au sein d’un tel groupe de jeunes et nous ne devons pas fermer la porte à tout le monde si quelques-un.e.s font parfois des erreurs. De plus, je suis suffisamment anti-autoritaire pour comprendre certains de leurs réflexes et engager un dialogue vulnérable. Il était clair dès le départ que nous ne sommes pas des travailleur.euse.s sociaux.iales et qu’iels ne sont pas un groupe-cible dans notre dossier de subventions. S’iels veulent faire quelque chose de cet endroit, nous pouvons les aider, mais iels doivent d’abord le faire elleux-mêmes.

Photo d’Ivan Put

ETC.: Dans une lettre à l’architecte Wim Cuyvers[3], vous décrivez à quel point il est important de fermer un espace public de temps en temps et de le rendre invisible, afin de créer un « safe space », un espace sûr. Dans quelle mesure devez-vous parfois faire la médiation entre les limites des différents groupes qui se réunissent à Decoratelier?

J.W.: Quelle scénographie permet à quelqu’un.e de rencontrer l’autre et tout en se sentant en sécurité? Dans toute notre diversité, quel espace fictif pouvons-nous partager? Telle est la question centrale dans cette cour. Parfois, il suffit de mettre une chaise au bon endroit, parfois il en faut plus. Je me souviens d’une soirée montrant un film sur la communauté LGBTQ à Tunis. Pour un certain nombre de personnes de la communauté trans et queer, il était difficile de partager un espace à l’époque avec des hommes cis qui s’entraînaient torse nu à quelques mètres de là. Nous en avons ensuite discuté. J’aime ce genre de conflit. J’en apprends beaucoup. Où dans la ville avez-vous encore la chance d’avoir un espace transformé à partir de différents points de vue? C’est de la scénographie pour moi: concevoir une cour intérieure de manière à ce que chacun.e puisse prendre place et participer à un programme partagé selon ses propres conditions. Ou pas. Parfois, tout le monde n’est pas autorisé à entrer. La porte qui nous sépare de la rue en est un élément important. La porte changeait de sens chaque jour. En collaboration avec le fantastique Youssef Bouch, qui comprend très bien ce quartier, nous avons pensé à une politique de porte appropriée pour chaque événement.

ETC.: La Ville de Bruxelles a des projets ambitieux de modernisation de la zone du Canal. Comment voyez-vous le rôle de Decoratelier dans tout cela?

J.W .: Il y a un plan directeur sur la table pour faire du quartier de Manchester un centre culturel. En plus de Recyclart, de Vaartkapoen, Charleroi Danse et Cinemaximiliaan, un certain nombre d’autres organisations seraient ajoutées. Je suis curieux, mais je reste prudent. L’ampleur de ce projet permettra-t-elle des choses ou bien les bloquera-t-elle?

Pendant la crise du corona, nous avons remarqué à quel point il est important d’être souple en tant qu’institution. Grâce à son lien avec Damaged Goods, Decoratelier a tous les avantages juridiques et administratifs d’une institution, mais a en même temps la liberté de prendre des décisions rapidement et, par exemple, d’être un hâvre de paix pour des personnes aux statuts juridiques compliqués. Notre façon spontanée de travailler s’est aussi révélée être un soulagement pour les artistes: une grande partie de notre programme consistait en des annonces à la «quelqu’un.e va présenter quelque chose» et souvent avec «peut-être» à côté. (rires) Il semble difficile pour des institutions beaucoup plus grandes de répondre adéquatement à un monde en évolution rapide. J’espère que la crise du Covid suscitera une conversation sur l’échelle idéale de nos institutions et la façon dont nous voulons organiser les choses à l’avenir.

ETC.: Y a-t-il quelque chose de typiquement bruxellois dans cet endroit, ou pourriez-vous installer un Decoratelier n’importe où?

J.W.: Cela peut être fait n’importe où, les paramètres sont simples: l’autonomie et le juste équilibre entre professionnalisme et simplicité. À Bruxelles, c’est peut-être un peu plus facile car il se passe tellement de choses. Je me sens faire partie d’un réseau plus vaste ici. (réfléchit) J’ai vécu à Anvers pendant sept ans, mais là-bas, il était encore difficile de se connecter avec des institutions telles que le Toneelhuis, deSingel ou de Monty. Cela explique peut-être pourquoi je n’y suis jamais devenu très actif en tant qu’artiste, malgré mon relation étroite avec Scheld’apen, Het Bos et surtout Elsemieke Scholte au detheatermaker. J’ai vraiment essayé, mais je suis parti après ma première rencontre au Monty, quand un homme a commencé, sans que ne lui ai rien demandé, à m’expliquer comment faire mon projet.

Cela m’a conduit à vouloir protéger Decoratelier de trop d’interférences extérieures. Personne ici ne vous dit comment faire. En tant que scénographe, c’est mon travail de faire respecter un espace sans compromis pour nos résident.e.s afin qu’iels aient aussi peu de comptes à rendre que possible. Bien sûr, je ne peux le faire que parce que Damaged Goods me donne la même liberté. Peu de gens savent que Meg Stuart est derrière ce projet, elle n’a aucune envie de revendiquer mon travail. C’est relativement invisible.

ETC.: Les lieux que vous créez sont intrinsèquement impermanents. Est-ce un choix de fond ou pragmatique?

J.W.: Cela, nous ne l’avons pas encore résolu. L’accord jusqu’à présent a toujours été: l’autonomie en échange d’un lieu temporaire et c’était bien. Mais en vieillissant, je sens combien d’énergie il faut pour continuer à créer quelque chose de nouveau à partir de rien. Parfois, je préfère courir un peu plus longtemps au même rythme plutôt que de toujours changer. D’autre part, l’obligation de changer de forme nous empêche de penser trop vite que tout ce que nous faisons doit être préservé. À un certain moment, un espace est également «épuisé». Je remarque que je rêve déjà du prochain lieu provisoire: un entrepôt dans les Ardennes, un petit cinéma ou la chaufferie entre Kanal – Centre Pompidou et le Kaaitheater. Cela me semble être un endroit intéressant, entre deux institutions. L’espace est ma muse. Tout part de la question que pose un lieu.

ETC.: Trouvez-vous important qu’une mémoire soit constituée de la dynamique particulière qui se produit ici?

J.W.: Je pense qu’il est important qu’il y ait toujours un endroit comme Decoratelier, mais cet endroit n’a pas besoin de moi. En tant qu’homme blanc et privilégié aujourd’hui, il est très difficile de se convaincre qu’on a de toute façon besoin de vous. Rachida Aziz a dit avant de commencer cet endroit qu’un atelier dans ce quartier serait bien mieux géré par quelqu’un qui ne me ressemble pas. Elle a raison. Grâce à de telles critiques, la barre reste haute. Je chéris les doutes et les questions difficiles que cela implique.

Moments Before the Wind est publié par Varamo Press et disponible via www.damagedgoods.be (15 euro). 


[1] Wouters, J. (2020). Moments before the wind – Notes on scenography. Varamo Press, 51.

[2] Ibid, 78.

[3] Ibid, 104-109.

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