D’un Cerebrum à l’autre…

À propos de « Cerebrum J.O » de Yvain Juillard.

Jo Lacrosse dans "Cerebrum JO". Photo Alice Piemme.

En 2015, Yvain Juillard, biophysicien spécialisé en plasticité cérébrale, devenu ensuite acteur, créait Cerebrum. Le faiseur de réalités. Une conférence-spectacle qui révélait, à partir des récentes découvertes en neurosciences, que la réalité n’est qu’une fabrication de notre cerveau ! Les ondes lumineuses, par exemple, ne contiennent pas de couleurs, ce sont nos yeux et notre cortex qui les élaborent en mesurant la fréquence des ondes… A travers diverses expériences simples mais troublantes, Yvain Juillard interrogeait notre  perception, notre mémoire, notre libre arbitre et notre conscience… car sur les milliards d’opérations qui se déroulent à chaque seconde en nous, de quelle ridicule fraction sommes-nous conscient.e.s ? Et d’où vient que nous puissions nous poser la question ? Tenter d’y répondre nous concerne tou.te.s. C’était bien l’enjeu de Cerebrum, qui alliait au partage de gai savoir scientifique l’évocation du cheminement personnel de l’acteur dans cette quête neuronale. Son talent théâtral s’y ajoutait pour rendre sa conférence « spectaculaire », captivante et en jouante interaction avec le public.

Le succès des représentations promettait de belles tournées. Mais Yvain venait d’être engagé par Joël Pommerat pour Ça ira (1) – Fin de Louis, grande fresque sur la révolution française qui allait durer plusieurs saisons. Une reprise de rôle a donc été envisagée avec Joseph (dit Jo) Lacrosse qui avait été, avec Lorent Wanson, œil extérieur sur le projet. Jo n’était pas comédien, mais danseur et coach sportif qui enseignait à l’Insas l’approche corporelle et gestuelle des acteurs. Le rapport qu’il créait entre le corps et le mental – qu’il nommait « corporalité ́» – résonnait évidemment avec Cerebrum. La passation de rôle a généré une réécriture du spectacle, transformé par le vécu de Jo. Car pour Yvain, « chaque Cerebrum est unique et ne peut être joué que par la personne qui a vécu l’histoire qu’elle va raconter. » De là est né Cerebrum J.O.

J.O comme Jo et comme Jeux Olympiques

Jo y raconte une histoire qu’il n’a jamais dite : l’épopée de sa préparation d’un champion olympique de judo. Le judo n’est pas qu’un sport de compétition, c’est aussi un art martial qui intègre une dimension spirituelle et philosophique, implique une recherche de justesse du geste, et constitue une confrontation avec soi avant d’être un combat contre l’autre. Dès lors, comment considérer l’adversaire non pas en tant qu’ennemi mais en tant que partenaire ? Comment combattre dans la dignité, vaincre sans dominer, perdre sans se sentir déchu ? Pourquoi vouloir gagner ? Qu’est-ce qu’être un champion ? Que devenir quand on ne l’est plus ?

Toutes ces questions traversent le récit de Jo, entraîneur hors normes dans le monde athlétique. Il y répond en évoquant des moments fondateurs de sa propre existence, en présentant ses recherches universitaires sur la gestion du stress, en relatant les hauts et les bas de cette expérience extrême de travail et de vie avec ce judoka qu’il accompagne des JO de Moscou en 1980 à ceux de Barcelone en 1992. L’histoire est palpitante, poignante, et il la raconte avec simplicité, sérénité, sans vouloir faire théâtre de ce qui est du vécu. Un « suspense initiatique » intimiste s’en dégage, qui pourrait s’intensifier encore avec une dynamique de narration plus affirmée. La présence de Jo mis en scène par Yvain est très sensible dans sa sincérité pleine de retenue – pas facile d’être sous les lumières quand on est plutôt homme de l’ombre ! Même discrétion (un peu minimale à mon/mes sens) dans les lumières, les sons, les images vidéo et les éléments scénographiques qui l’accompagnent – où l’œuf occupe une place emblématique, généreuse promesse de vie dans sa coquille, néanmoins prompte à se briser, signifiant alors l’échec, et incapable de tenir debout… quoique.

Par rapport au premier Cerebrum, Cerebrum J.O propose moins de liens directs avec les sciences du cerveau, si ce n’est à travers la question du stress, qui s’avère indissociable de nos vies puisqu’il s’agit d’une réaction d’adaptation à l’environnement afin de maintenir notre équilibre interne. Mais cette « corporalité » qui unit le physique et le mental, comment se traduit-elle par exemple dans l’étonnante cartographie cérébrale de notre corps – le fameux homonculus de Penfield ? Comment la plasticité du cerveau joue-t-elle dans la capacité de se transformer, de devenir l’auteur et l’acteur d’un devenir différent que celui programmé par ses déterminants ? On le comprend indirectement à travers la description des programmes d’entraînement mis au point par Jo, qui mobilisent les potentialités physiques mais aussi cognitives, affectives, esthétiques et spirituelles chez l’athlète… comme chez l’acteur !

Si le partage de connaissances et d’expériences scientifiques est moins présent, c’est au profit du partage d’une réflexion et d’une expérience de vie, où l’on apprend de cette « histoire vraie » qu’il est vraiment possible de se relever de ses chutes, même les plus rudes, d’évoluer en meilleure harmonie avec toutes les dimensions de soi et en meilleure coexistence avec autrui, fût-il, le temps d’un combat, opposé à soi. D’où cette pertinente citation du neurobiologiste Henri Laborit qui ouvre Cerebrum J.O, et le conclut, nous donnant à penser pour l’après du spectacle, quand nous retournons à la réalité du monde dont nous sommes tou.te.s les « faiseurs » :

« Tant qu’on n’aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l’utilisent, et tant que l’on n’aura pas dit que jusqu’ici cela a toujours été pour dominer l’autre, il y a peu de chance qu’il y ait quoi que ce soit qui change. »

Henri Laborit, in Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais 

 

En ce moment au Théâtre de la Vie (Bruxelles):

Mise en scène Yvain Juillard | Interprétation Joseph Lacrosse 

Écriture Yvain Juillard et Joseph Lacrosse | Création son Marc Doutrepont Création lumière et régie générale Vincent Tandonnet | Assistante mise en scène Caroline Goutaudier | Scénographie Yvain Juillard avec la complicité de Joseph Lacrosse | Conseil neuroscientifique Yves Rossetti | Conseil dramaturgique Dominique Roodthooft | Aide au développement Isabelle Jans 

Une création des Faiseurs de réalités/Compagnie Yvain Juillard en coproduction avec le Théâtre de Namur/Centre Dramatique | Avec le soutien du Corridor et de la Fabrique de Théâtre, du Théâtre Varia, de la Fédération Wallonie-Bruxelles/ Service des projets pluridisciplinaires et transversaux et de WBI. 


03/02 > 05/02/2018 : Scène Nationale de Chambéry

20/02 > 23/02/2018 : La Loge, Paris
Isabelle Dumont

Auteur : Isabelle Dumont

Actrice, créatrice de spectacles, membre du comité de rédaction d'Alternatives théâtrales

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