Dérèglement des sens

Retour sur « BUG, quatuor à corps », dernière création d’Ingrid von Wantoch Rekowski

BUG. Photo Eric Legrand

C’était en juin dernier aux Brigittines. Ingrid von Wantoch Rekowski présentait sa nouvelle création, Bug, quatuor à corps, la première depuis la parution du volume hors série qu’avait consacré notre revue aux vingt ans de sa compagnie Lucilia Caesar.

Au premier plan, un décor réaliste de cuisine-salle à manger d’habitation modeste, échappant toutefois au naturalisme grâce aux invraisemblables camaïeux de bleus et de verts qui domineront l’esthétique du spectacle, costumes compris, un peu comme si le catalogue d’Habitat ou d’Ikea s’était offert une couverture un peu décalée, onirique ou surréaliste. Sur les étagères, quelques plantes vertes, des piles de magazines, et toute la vaisselle, couverts et ustensiles, nécessaires au rituel de la cène quotidienne.

Les trois qui s’agitent là représentent les archétypes de la cellule familiale : le père, la mère, un fils unique. Une famille “musicienne”, à son insu peut-être, qui s’abandonne en guise d’apéritif à des gammes et vocalises plutôt emphatiques, ponctuées de borborygmes, ronflements et force grattages, répétitifs, comme si le vieux disque du quotidien s’était rayé. Au concret ordinaire du repas annoncé, fait écho le concret répétitif de la musique et des sons.

La mère traîne en blouse, le père en peignoir et le fils en pyjama. La mère (très grande Candy Saulnier !) picole, vide les fonds de bouteille et clope, de façon compulsive, le père feuillette distraitement des magazines sans les lire, entre d’impuissantes crises d’autorité à répétition : “non ! si ça continue j’vais m’lever !”, puis “ici ! » comme on hèle un chien, ou encore : “non mais dis donc !”, des formules assénées comme autant de tics et de T.O.C tout droit issus du syndrome de La Tourette. En joignant le geste à une parole laconique, il menace le gamin d’une bonne torgnole avant de se rasseoir, vaincu. À d’autres moments c’est un journal qu’il roule dans sa main pour s’en faire une matraque. Comme dans le sketch des Deschiens (on pense à eux parfois) où des parents ignares et frustes finissent par tabasser leur rejeton parce qu’il semble un peu trop s’intéresser à la lecture des Mémoires d’Hadrien – ce pourrait être aussi bien La Princesse de Clèves– ce qui est ici réprimé, c’est l’attirance du garçon pour le piano, sa fascination pour la virtuosité, celle de Chopin, exprimées par les gammes auxquelles ses doigts silencieux s’abandonnent sur le bord de la table. “Pas à table !” hurle alors, cinglante, la mère castratrice adossée aux principes de son ordre petit-bourgeois.

Il y a beaucoup de violence, latente et manifeste, dans ce petit microcosme convenu, toujours à fleur d’éclat et de psychodrame. Et voilà qu’un coup de sonnette insistant vient tétaniser le trio avant de le plonger au ralenti en état d’apesanteur. Surgit alors de nulle part une jeune femme vêtue de blanc, un ange peut-être, déchu peut-être – à moins qu’il ne s’agisse du retour de la fille prodigue, qui viendrait sur le tard compléter le quatuor familial ? Son irruption aura l’effet d’un catalyseur, d’un détonateur, d’un révélateur. On pense à Tartuffe, au Révizor ou à Théorème, à ces dramaturgies de l’intrusion, où suffit l’irruption impromptue d’un étranger dans une petite communauté, paisible en apparence, une famille le plus souvent, pour révéler la crise : tout bouleverser, tout réinterroger et redistribuer les cartes. Avec l’entrée en jeu de la demoiselle blanche, troublante, quasi spectrale, tout déraille : la transe et les convulsions ne seront qu’une étape du martyre de la mère nourricière vers son apothéose, étendue sur la table et offerte en pâture dans un grand banquet cannibale à la dévoration de sa famille. “Chronos” à rebours, dans ce long, immense et (ir)raisonné dérèglement de tous les sens…

“Bug” dit le titre, empruntant à l’informatique le vocabulaire du dysfonctionnement. “Quatuor à corps”, dit le sous-titre, rappelant que le théâtre d’Ingrid est à la fois musical – elle a, pour la partition, passé commande à quatre compositeurs contemporains – et corporel : un théâtre du geste, du mouvement, du rythme, de la voix, du bruit et du son, très économe en texte et en mots, économie qui n’affecte en rien la quête du sens et de l’émotion juste.

Compositeurs : Jean-Luc Fafchamps ; Daniele Ghisi ; Francesco Filidei ; François Sarhan
Mise en scène : Ingrid von Wantoch Rekowski
Assistant : Manolo Sellati
Conseils dramaturgiques : Jean-Marie Piemme
Acteurs : Pierre Dherte, Aurélien Dubreuil-Lachaud, Candy Saulnier, Adèle Vandroth.
Costumes : Regine Becker
Scénographie : Christine Grégoire
Son : Bart Aga
Réalisation informatique musicale Ircam : Gregory Beller, Benjamin Lévy
Eclairages & régie générale : Hans Meijer
Production : Lucilia Caesar en coproduction avec: IRCAM (Paris) ; Les Brigittines (Bruxelles) ; Ars Musica (Bruxelles) ; Césaré – Centre National (Reims).
Notre hors-série "Musique en corps" est consacré au travail d'Ingrid von Wantoch Rekowski. 

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