De quel art écologique avons-nous besoin ?

Eugenio Ampudia, Concierto para el bioceno (concert pour le Biocène), Barcelone, 2020. DR
Eugenio Ampudia, Concierto para el bioceno (concert pour le Biocène), Barcelone, 2020. DR

  Le 22 juin 2020, alors que l’Espagne est officiellement déconfinée depuis un jour, l’Opéra Liceu de Barcelone, en partenariat avec la galerie d’art Max Estrella, réouvre ses portes et propose un Concert pour le Biocène, à l’initiative de l’artiste Eugenio Ampudia. La démarche artistique est pour le moins peu commune, au regard de l’assistance convoquée (le mot est choisi à dessein) : 2292 plantes, soit la jauge de la salle de spectacle, pour lesquelles « le quatuor à cordes UceLi Quartet interprètera […] le “Crisantemi“ de Puccini[1] ». Les plantes seront ensuite « offertes, avec un certificat de l’artiste, à 2 292 personnes qui ont été sur les lignes de front de la santé, le front le plus dur d’une bataille sans précédent pour nos générations, en reconnaissance de leur travail[2] », annonce le programme. Nous, public humain, sommes invités à suivre l’événement diffusé en direct sur Internet, ou à visionner la vidéo réalisée a posteriori par Eugenio Ampudia. 

Eugenio Ampudia, Concierto para el bioceno (concert pour le Biocène), Barcelone, 2020.2
Eugenio Ampudia, Concierto para el bioceno (concert pour le Biocène), Barcelone, 2020. DR

            Le concert est sponsorisé par la fondation de la banque La Caixa, l’assurance de santé DKV Seguros ainsi que l’entreprise de fret international Airpharm SAU, spécialisée dans le secteur chimico-pharmaceutique, la médecine vétérinaire, les cosmétiques et les compléments alimentaires. Il entend amener les personnes humaines à repenser leur rapport à la nature au moment de leur retour à l’activité post-confinement, et par là même à interroger l’état de la condition humaine au temps du coronavirus. La démarche tout autant que l’œuvre incitent à envisager de nouvelles «dépendances inter-espèces comme la seule voie possible vers une nouvelle ère de véritable engagement écosocial[3] » et affirment la nécessité de passer d’une pensée anthropocentrée du monde à sa conception biocentrée, focalisée sur l’ensemble des formes de vie. Le Concert pour le Biocène est aussi l’occasion pour Eugenio Ampudia d’interroger le concept d’empathie et notre capacité à en éprouver pour d’autres espèces que la nôtre. Considéré comme « un engagement fort en faveur de l’environnement[4] », le concert sera aussi le moyen de faire « acte de générosité[5] » et de reconnaissance envers le personnel soignant.

            Ainsi, l’œuvre affiche autant sa démarche artistique que ses intentions sociales et morales. La première se déploie de telle sorte à faire événement, événement tant artistique que politique, qui s’inscrit de manière explicite et intentionnelle dans un contexte politique, social et écologique particulier : la sortie d’un confinement de plusieurs mois dans une époque de syndémie[6]. Je pourrais m’attacher à analyser l’œuvre qui nous est destinée à nous, humain·e·s (la transmission en direct et la réalisation vidéo) ; aux plantes de juger de l’expérience spectaculaire qui leur était destinée. Mais c’est bien la démarche et les intentions de l’œuvre qui sont mises en avant par la communication produite autour du Concert pour le Biocène, tant par le Liceu que par la presse ; c’est donc ces dernières que j’interrogerai ici, en posant la question suivante : de quel art écologique avons-nous besoin ? 

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Eugenio Ampudia, Concierto para el bioceno (concert pour le Biocène), Barcelone, 2020. DR

            L’« engagement écosocial[7] » souhaité fait référence par filiation à la pensée de l’écologie sociale, principalement portée par Murray Bookchin, philosophe, militant et essayiste écologiste libertaire américain. Celui-ci démontre les liens inextricables entre la domination de la nature et celle de l’humain par l’humain. Quelle relation le Concert pour le Biocène entretient-il avec son contexte social et la nature, représentée par les plantes ? Si les bienfaits de la musique ont scientifiquement été prouvés, les plantes restent considérées comme des moyens et non des fins : des pépinières où elles sont mises en pot, elles sont ensuite amenées à l’opéra pour passer dans d’autres mains humaines, permettant au passage de gratifier une démarche d’artiste. Aux plantes, contraintes d’intégrer un mode d’être humain qu’est la sphère artistique, est donné une sorte de plus-value culturelle, ou un capital culturel et symbolique visant par là à valoriser tout aussi symboliquement les soignant·e·s et leur travail. Or, leur demande n’avait, en juin dernier, et encore aujourd’hui, rien de symbolique : les soignant·e·s demandaient des moyens supplémentaires et de meilleurs salaires jugés dignes, impliquant de mettre au jour les causes profondes de la situation syndémique vécue et non de la panser symboliquement. Si nous voulons changer de paradigme et passer à une pensée biocentrée, il n’y a pas d’autre choix que d’interroger les dominations humaines et les causes sociales de la relation que le Capitalocène[8] a entretenue jusqu’ici avec le vivant.

            Par ailleurs, le concert participe inévitablement à l’acceptabilité sociale de ses sponsors, en rendant « crédible leur mensonge selon lequel elles [ces entreprises] se soucient de toute autre chose que de faire des profits, en détruisant des vies humaines et non-humaines si nécessaire[9] ». Cette nécessité de ré-envisager notre relation au vivant incomberait aussi à l’art dans les productions qui le déterminent, en prenant en compte les capacités de ses acteur·ice·s culturel·le·s, et non par obligation moralisatrice et culpabilisante. Ce concert n’est-il pas, après tout, pensé pour la vie ? 

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Eugenio Ampudia, Concierto para el bioceno (concert pour le Biocène), Barcelone, 2020. DR

            L’événement semble finalement se rapprocher d’une « vision mécaniste et instrumentale de la nature, conçue comme un milieu passif composé d’objets tels qu’animaux, plantes, minéraux et autres, qui doivent simplement être traités de telle manière qu’ils rendent mieux service à leur utilisateur humain[10] ». Le désir de sortir de l’anthropocentrisme pourrait se manifester par le mouvement inverse, celui d’aller à la rencontre du vivant plutôt que l’emmener dans le monde humain. Pourquoi ne pas interroger l’empathie en mêlant les deux publics ou en allant à la rencontre du végétal, en jouant dehors, plutôt que de le contraindre à venir ? Car, comme le dit Isabelle Stengers, c’est bien « la nature [qui] nous intéresse alors que nous n’intéressons pas la nature »[11]. Elle n’a pas demandé de concert ; c’est nous qui avons besoin de la comprendre, d’apprendre d’elle et de la connaître si nous voulons survivre.

Eugenio Ampudia, Concierto para el bioceno (concert pour le Biocène), Barcelone, 2020.1
Eugenio Ampudia, Concierto para el bioceno (concert pour le Biocène), Barcelone, 2020. DR

Bibliographie

  • Bookchin, Murray, L’écologie sociale : penser la liberté au-delà de l’humain, Marseille, Wildproject, 2020, p. 53.
  • Frémeaux, Isabelle et Jordan, John, « Quelle culture voulons-nous nourrir ? », Terrestres [en ligne], 2020. https://www.terrestres.org/2020/08/04/quelle-culture-voulons-nous-nourrir/.
  • Malm, Andreas, L’anthropocène contre l’histoire : le réchauffement climatique à l’ère du capital, Paris, La Fabrique, 2017.
  • Stengers, Isabelle, « Faire avec Gaïa : pour une culture de la non-symétrie », Multitudes, n°24, 2006.
  • Stiegler, Barbara, De la démocratie en pandémie : santé, recherche, éducation, Paris, Gallimard, 2021.

[1] https://www.liceubarcelona.cat/en/concierto_bioceno. « the UceLi Quartet string quartet performs Puccini’s “Crisantemi” for this verdant public, brought in from local nurseries. » [2] Ibid. « …the plants will be donated with a certificate from the artist to 2,292 people who have been on the healthcare frontlines, the toughest front in a battle unprecedented for our generations, in recognition of their work. » [3] Ibid., Blanca de la Torre, comisaria, « las dependencias entre especies como el único camino posible hacia una nueva era de verdadero compromiso ecosocial ». [4] Ibid., Alberto de Juan. Galería Max Estrella, « un fuerte compromiso con el medio ambiente ». [5] Ibid., Alberto de Juan. Galería Max Estrella, « un acto de generosidad ». [6] Je choisis la nomination de syndémie plutôt que celle de pandémie, tout comme le scientifique Richard Horton, repris par Barbara Stiegler, De la démocratie en pandémie, Paris, Gallimard, 2021. La syndémie y est définie comme « une maladie causée par les inégalités sociales et par la crise écologique entendue au sens large », p. 3.  [7] Blanca de la Torre, op. cit. [8] Concept proposé par Andreas Malm, le Capitalocène critique l’Anthropocène qui impute à l’entièreté de l’espèce humaine la responsabilité du dérèglement climatique. Le Capitalocène induit quant à lui l’idée que l’activité humaine au sein du mode de production capitaliste est responsable. [9] Isabelle Frémeaux et John Jordan, « Quelle culture voulons-nous nourrir ? », Terrestres [en ligne], 2020. https://www.terrestres.org/2020/08/04/quelle-culture-voulons-nous-nourrir/. [10] Murray Bookchin, L’écologie sociale : penser la liberté au-delà de l’humain, Marseille, Wildproject, 2020, p. 53. [11] Isabelle Stengers, « Faire avec Gaïa : pour une culture de la non-symétrie », Multitudes, n°24, 2006.


Climène Perrin prépare une thèse d’études théâtrales à l’Université Paris 8 sur des artistes contemporain·e·s qui se saisissent de l’actualité écologique.

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