« Travailler à l’équilibre des récits multiples du monde » (entretien avec Etienne Minoungou)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Etienne Minoungou, acteur, metteur en scène et directeur du festival Les Récréâtrales (Ouagadougou).

Etienne Minoungou dans "M'appelle Mohamed Ali" de Dieudonné Niangouna. Photo B. Mullenaert
Etienne Minoungou dans "M'appelle Mohamed Ali" de Dieudonné Niangouna. Photo B. Mullenaert

Christian Jade : Qu’est-ce que la diversité culturelle pour vous ?

Etienne Minoungou : Pour moi, c’est inviter l’ailleurs dans la construction de nos points de vue. Le monde est venu à nous, Africains, de façon violente et à l’heure actuelle, nous sommes dans l’obligation du dialogue, même s’il y a encore des relations conflictuelles. Il faut donc laisser entrer le monde de l’autre chez soi pour trouver une nouvelle manière de pouvoir être ensemble aujourd’hui. On doit travailler à l’équilibre des récits multiples du monde, on ne peut plus faire autrement : c’est ça la diversité culturelle.

C. J. : Quel accueil recevez-vous en Belgique et en France, deux pays colonisateurs ?

E. M. : Je ne me suis jamais senti «mal accueilli» peut-être parce que mon propre pays, c’est moi-même… je suis la tortue qui trimballe sa case partout où elle va… On ne va pas m’enfermer dans une géographie limitée puisqu’il y a 17 ans que je vis à la fois en Europe et au Burkina Faso. Ce côté un peu balançoire entre deux continents me donne une forme d’élasticité qui me plaît beaucoup. Parfois on me dit : comment ça se passe «chez vous» ? Mais c’est quoi «chez moi» ? Schaerbeek, Ouagadougou ou Kigali?

C. J. : Quels sont les avantages et les inconvénients d’une politique volontariste, d’une «discrimination positive» ?

E. M. : Il vaut mieux être trop volontariste que pas assez : c’est la première étape pour favoriser l’émergence des récits multiples. Je crois qu’il faut « dépanner l’Histoire » parce que l’Histoire des échanges culturels est en panne et les peurs resurgissent un peu partout. Regardez l’ensemble des théâtres en Belgique : qui, issu de l’immigration, y dirige une institution importante ? La diversité culturelle est absente à l’exception de petits ghettos où on enferme les Marocains comme l’Espace Magh : j’y vois une forme de condescendance qui contribue à enfermer davantage les minorités. J’aimerais quelque chose de plus éclaté dans plusieurs théâtres. Le Théâtre de Poche a une tradition d’inviter du théâtre africain et la Charge du Rhinocéros a diffusé mon spectacle M’appelle Mohammed Ali de Dieudonné Niangouna. Le Public et le Théâtre des Martyrs m’ont invité. C’est très bien. Les choses avancent doucement !

C. J. : Y a-t-il des leviers pour promouvoir les artistes issus de cultures minorées ?

E. M. : J’aimerais bien voir, dans les théâtres, qui fait partie des comités de lecture et si la diversité culturelle y est représentée. S’ils étaient plus ouverts on pourrait voir arriver dans la programmation des théâtres davantage de textes d’auteurs africains ou maghrébins et donc stimuler une certaine diversité. S’il y avait aussi plus de directeurs de théâtre issus des minorités, et plus simplement, plus de bourses d’écriture attribuées aux artistes issus des minorités, cela permettrait de résoudre naturellement et progressivement le problème posé.

C. J. : Pourquoi y a-t-il si peu d’Africains et d’autres publics minoritaires dans le public théâtral belge ?

E. M. : D’abord, les théâtres manquent d’argent pour aller chercher ces publics. Je suis un cas particulier puisque j’ai mes potes dans le milieu africain, je les fais venir à la sympathie ou par Internet et si ça leur plait, ils reviennent. C’est mon bricolage à moi ! Mais pour séduire un nouveau public jeune et adulte, il faut une étude sérieuse du milieu et des moyens pour les convaincre et les inviter… Et puis les places sont chères par rapport au cinéma : si tu n’as pas d’abonnement, une place de théâtre, c’est le double du cinéma et le théâtre reste une habitude de « classe ». Il faut donc un volontarisme politique avec des moyens financiers et de communication plus inventive et ciblée, sinon on ne peut avancer.

C. J. : Dans notre société libérale, la profession d’acteur peut-elle encore attirer des jeunes issus des minorités alors qu’elle rapporte si peu ?

E. M. : La situation de comédien est dure pour tout le monde, et pas seulement pour les acteurs de l’immigration. Moi j’ai été appelé quatre fois en quatorze ans dans des distributions collectives. Une fois tous les trois ans, pour un rôle évidemment toujours africain : Bintou, Darwin, Georges Dandin en Afrique… Donc pour me sauver, il n’y a plus que les « solos » et des projets auto-portés,  plus rentables car plus faciles à exporter et à distribuer. Avec certains solos, je peux tourner deux ou trois ans. Mon conseil aux acteurs de la diversité : « créez vos propres histoires, mettez-les en scène vous-même, démarchez vous-même les théâtres, soyez visibles et pragmatiques. ». N’attendez pas toujours un coup de fil.

Etienne Minoungou est à la fois comédien, conteur, metteur en scène et entrepreneur culturel. Il dirige depuis 2002 le festival biennal Récréâtrales qui rassemble à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, son pays natal, la crème de la création théâtrale de l’Afrique de l’Ouest. Mais il passe la moitié de son temps à Bruxelles, sa deuxième patrie, ou en tournée francophone entre l’Europe et l’Afrique avec des solos comme M’appelle Mohamed Ali de Dieudonné Niangouna, Cahier d’un retour au pays natal d'Aimé Césaire ou Si nous voulons vivre, d'après Encre, Sueur, Salive et Sang de Sony Labou Tansi.
Plusieurs des entretiens menés sur cette thématique sont disponibles en libre accès sur notre site. 

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