«Prendre la parole, c’est prendre sa place dans la société» (entretien avec Sylvain Bélanger)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Sylvain Bélanger, directeur artistique du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal.

Sylvain Bélanger et Rabah Aït Ouyahia. Photos de répétitions pour "Bashir Lazhar" d’Evelyne de la Chenelière, nouvelle production septembre 2017. Photo Valérie Remise.
Sylvain Bélanger et Rabah Aït Ouyahia. Photos de répétitions pour "Bashir Lazhar" d’Evelyne de la Chenelière, nouvelle production septembre 2017. Photo Valérie Remise.

Philippe Couture : Il semble que le théâtre soit à la traine d’une tendance à la diversification des artistes sensible en particulier dans la danse ou la musique, et à plus forte raison dans l’audiovisuel, depuis des années. Pourquoi une telle résistance ou réticence ? 

Sylvain Bélanger : Cette question est intéressante et embarrassante pour qui veut démocratiser le théâtre. Il peine historiquement à le faire, quand on est bien honnête, malgré tout ce qu’on dit et met de l’avant (souvent dans les discours)… Est-ce parce que le théâtre occidental a des racines plus élitistes ? Que c’est un art moins populaire ? Et de ce fait, est-ce que ça le rend plus laborieux et long à faire bouger ? Je crois que oui.

Aussi : le processus pour devenir un artiste de théâtre est long (la formation, la technique, l’élaboration nécessaire pour un artiste de théâtre de se transposer dans un discours, un point de vue sur le monde, l’intégration à des groupes presqu’essentielle, du fait du caractère collectif de cet art, entrer dans des programmations et donc OSER approcher des directeurs artistiques, etc.). Tout cela est long à acquérir ! Et avec tout ça, on imagine que c’est une forme d’art qui est un brin intimidante à intégrer, à la base ! Les étapes sont nombreuses pour arriver à être connu et reconnu, ne serait-ce que des pairs et des milieux. Même pour ceux qui ont œuvré en théâtre ailleurs.

Aussi 2 : ayant grandi dans une banlieue multiethnique de Montréal, je peux avancer que ce que j’ai observé c’est que pour des familles d’immigrants, l’important est de se fabriquer une sécurité, structurelle, familiale, même financière. Encourager son enfant à faire une carrière en théâtre est loin d’être naturel… Même pour les immigrants de troisième génération. La précarité qu’on accepte d’entrée de jeu n’est pas sexy et raisonnable à leurs yeux. Et on peut le comprendre.

P. C. : Comment sortir d’un système de distribution où les comédiens issus de l’immigration sont le plus souvent relégués à des rôles subalternes, ou pire, à des rôles les conduisant à surjouer les stéréotypes ethniques ou raciaux imposés par la société ?

S. B. : Il y a des difficultés et des solutions. Il faut bien sûr attribuer des rôles, peu importe la couleur de peau, et décomplexer la question du casting une fois pour toutes. Mais le bassin de comédiens professionnels issus de la diversité est très restreint pour l’instant, ne serait-ce qu’au Québec. Comment y arriver à talents égaux ?

La principale difficulté est donc le luxe du choix.

La solution sûre : à la base, créer des plateformes incitatives pour faire connaître nos écoles de théâtre par le biais de stages, programmes, etc. Il faut donc d’abord réussir à en former ! Par stages et par formation professionnelle. Ça se passe en ce moment, mais les résultats seront visibles dans quelques années seulement.

Comment y arriver plus vite ? En risquant. En faisant de la place tout de suite, même si toutes les conditions ne sont pas remplies. Je travaille en ce moment sur la recréation de Bashir Lazhar avec un acteur de cinéma, rappeur, mais qui n’a aucune expérience en théâtre. C’est mon Bashir ! Mais en mettant de l’avant cette préoccupation de la diversité, d’un point de vue social et artistique, je dois faire avec un tout autre bagage, qui nous sort de nos habitudes plus rassurantes. Il y a des risques à faire avancer des causes… Est-ce qu’on est prêts à faire avancer des choses en adaptant nos attentes et notre jugement averti ? J’aurai ma réponse sous peu…

Mais la vraie solution, et c’est mon cheval de bataille : les artistes issus de l’immigration doivent prendre la plume, écrire, et monter sur scène pour raconter leurs histoires, leurs points de vue sur le monde globalisé dans lequel le Québec vit. C’est évidemment l’idéal, le meilleur des mondes car en écrivant les histoires, ils font un théâtre personnel qui évite l’appropriation culturelle ou les délicates questions de casting. Ils favoriseraient également un projet artistique et social du Québec hors de ses cuisines, c’est souhaitable ! Moi, sur cette question de la diversité, j’attends les auteurs. Or, pour un théâtre qui reçoit environ 125 projets par année, depuis mon arrivée, j’ai recensé 5% de ces projets qui étaient issus de la « dite » diversité. Certains ont été programmés et d’autres ne pouvaient pas être considérés comme professionnels. Je me suis dit : « on est loin du compte… » et une grosse partie du problème vient de là, pour moi, bien au-delà des questions de casting : Qui prend la parole ? Prendre la parole, c’est prendre sa place en société. Une autre partie importante de la solution vient de là : créer un terreau fertile pour voir éclore des auteurs de la diversité. J’y travaille.

(…)

L'intégralité de cet entretien est disponible en accès libre sur notre site.

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