Génération extime

À propos de « Nous voir nous Cinq visages pour Camille Brunelle », de Guillaume Corbeil, mise en scène Antoine Lemaire.

"Nous voir nous", de Guillaume Corbeil, mise en scène Antoine Lemaire. Photo Frédéric Iovino
"Nous voir nous", de Guillaume Corbeil, mise en scène Antoine Lemaire. Photo Frédéric Iovino

Pour son nouveau spectacle, Antoine Lemaire, animateur de la compagnie THEC (Théâtre en Cambrésis)¹ a rencontré une œuvre qui lui correspond bien et s’inscrit parfaitement dans sa quête, celle d’une traduction scénique des comportements sociaux et affectifs des adolescents et jeunes gens d’aujourd’hui : leurs interrogations, leurs engouements, leurs angoisses, leurs crises d’identité, leur désespoir aussi parfois.

Dans Nous voir nous du jeune auteur québécois Guillaume Corbeil, cinq jeunes gens anonymes, numérotés comme chez Nathalie Sarraute, trois filles et deux garçons, se présentent tour à tour sur un “réseau social” – on pense à Facebook -, en répondant à une sorte de questionnaire de Proust revisité par notre époque. Suit une longue énumération, un inventaire à la Prévert, de leurs goûts : musicaux – pop, rock, variété, classique, contemporain, l’éclectisme est de rigueur -, littéraires, et théâtraux – le Québec est à l’honneur : Brassart, Lepage, Marleau, Mouawad…

Puis s’organise une sortie nocturne : la rue, les bars, les boîtes. Sex, drugs and rock’n roll ! Sans oublier l’alcool, la frime, et toutes les transgressions trash qui accompagnent généralement cet explosif cocktail. D’abord on s’amuse, on fait la fête, et puis ça dégénère : on crie, on pleure, on souffre, on vomit.

Le portrait générationnel de groupe est dur, sans concession, jusqu’au suicide par étouffement, la tête enfouie dans un sac plastique de celle qui fait office dans ce dispositif choral de presque-protagoniste et d’anti-héroïne – sans jeu de mots -, de personnage le plus tragique en tout cas, dont le deuil pourtant est très vite escamoté, dans l’indifférence, par les quatre pseudo-amis survivants. En dépit d’une pulsion de vie et de “vivre ensemble” toujours vive mais superficielle, car elle néglige le politique et ses deux valeurs essentielles de fraternité et de solidarité, le constat de solitude et de tentation morbide est accablant.

Évoluant avec une souplesse juvénile, presque dansée, dans un écrin dessiné par deux panneaux blancs (page ? écran ? métaphore de la vacuité de leurs vies encore à écrire ?), lui-même surmonté au lointain d’un véritable écran de projection, les cinq personnages font défiler à un rythme soutenu les innombrables photos et selfies captés à la hâte dans l’œil de leur smartphone. Les commentaires qui accompagnent les images de cet album furtif et virtuel, légendes orales improvisées dans l’instant, toutes relatives et complémentaires, contradictoires parfois, sont tantôt teintées d’humour subtil et fulgurant (à la manière du Witz freudien), de grossière mauvaise foi, de dénégation symptomatique, de narcissisme enfin, ou encore de son équivalent négatif : le dégoût de soi.

Dans le tsunami d’individualisme forcené qui déferle sur nos sociétés, Guillaume Corbeil et Antoine Lemaire font écho par la fiction et de la façon la plus juste qui soit aux propos des psycho-sociologues Nicole Aubert et Claudine Haroche : “À coté du désir d’intimité de chacun est apparu à travers ces nouveaux réseaux un autre désir appelé d’extimité. Désir qui nous incite à montrer certains aspects de notre moi intime pour les faire valider par d’autres afin qu’ils prennent une valeur plus grande à nos yeux. Le désir d’extimité est parfois confondu avec l’exhibitionnisme, mais il est en réalité différent. Dans l’exhibitionnisme en effet, il s’agit de ne montrer que des parties de soi dont la valeur est déjà assurée… En revanche, le désir d’extimité est inséparable d’une prise de risque : la valeur de ce qui est montré n’est jamais connue et c’est justement par le retour des autres qu’il est appelé à en prendre.”²

Citons enfin les cinq acteurs qui prennent en charge avec beaucouop d’énergie, d’intelligence et de talent tous les paradoxes de ce chœur générationnel (d’ailleurs extensible à plusieurs âges) et de cette désespérance de l’ego : Chloé André, Cédric Duhem, Caroline Mounier, Rodrigue, et Charlotte Talpaert, sans oublier Franck Renaud, co-fondateur de la compagnie, partenaire et complice de toujours en création vidéo, et qui atteint là la pleine maturité de son art de l’image et du montage.

Le spectacle est programmé les 4 et 5 avril prochains au Tandem : Théâtre d'Arras.
1. Antoine Lemaire est artiste associé à la Rose des Vents, Scène Nationale de Villeneuve d’Ascq, où j’ai vu le spectacle le jeudi 2 mars 2017, dans la semaine de sa création.

2. Les tyrannies de la visibilité, Éditions Érès, 2011

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