Du sadisme au marxisme : itinéraire d’une conversion.

Le segment « Achat d’un esclave », issue de « Pétrole » de Pasolini, est mis en scène par Frédéric Dussenne à l’occasion des vingt ans de sa compagnie. Rencontre.

Adrien Drumel dans "Pétrole", mis en scène Frédéric Dussenne. Photo F. Dussenne
Adrien Drumel dans "Pétrole", mis en scène Frédéric Dussenne. Photo F. Dussenne

Pour le vingtième anniversaire de sa compagnie « L’Acteur et l’Écrit », Frédéric Dussenne s’offre et nous offre un « objet de théâtre » qui est comme un « autoportrait » en abîme de toute son œuvre. Hommage à l’Écrit via un de ses maîtres, Pier Paolo Pasolini, chrétien, marxiste et homosexuel dont il a déjà monté deux œuvres, « Bête de style »  et « Affabulazione ». Cadeau à un jeune Acteur, Adrien Drumel, un de ses élèves, aux allures de jeune Christ. Avec Frédéric, muet mais inclus physiquement dans la mise en scène. Dans un lieu intime, son lieu de répétition, à un moment crépusculaire, la tombée du jour. Proximité totale des 14 à 18 spectateurs, admis autour d’une grande table donnant soit sur un paysage urbain soit sur un lieu scénique nu. Ajoutez que l’entrée est « libre », comme un cadeau dans le cadeau d’anniversaire.

C’est que le sujet est délicat, Achat d’une esclave, extrait du livre testamentaire de Pasolini, Pétrole, écrit inachevé de plus de 651 pages, publié 17 ans après sa mort mystérieuse, trouble et troublante sur une plage d’Ostie. Un livre-somme inachevé, comme un « brouillon » intrigant, avec deux protagonistes jumeaux, Carlo de Polis, personnage impliqué dans la vie de la Cité et Carlo de Thétis, mythiquement guidé par ses pulsions.

Dans Achat d’un esclave, microcosme de Pétrole, pour sa thématique politique, idéologique et sexuelle, l’acteur interprète plusieurs narrateurs dont le principal Tristram, journaliste anglais social démocrate qui s’aventure en 1965 au Soudan pour y acheter une jeune esclave de 13 ans. Adrien Drumel erre autour de nous énumérant, impassible, des situations cruelles, moralement insoutenables. Seuls indices de son trouble : une bouteille de vin qu’il videra méthodiquement, en une heure de récit. Et des tentatives de fuite vers l’arrière de la scène où le metteur en scène lui barre la route. Des cauchemars corporels, aussi, comme autant de malaises chorégraphiés ou de tentatives de séduction. L’alternance de la fable cruelle et de la performance physique, aux interprétations multiples, fait le charme vénéneux de ce récit qui réussit par l’entente subtile du metteur en scène et de l’acteur à nous séduire, nous mettre mal à l’aise et nous laisser dans un trouble final salutaire. Ce théâtre des limites, pas loin du théâtre de la cruauté d’Artaud, malgré sa fin marxiste « optimiste » nous met devant un problème central : où sont les frontières de l’humain, les balises du bien et du mal ? La nudité de l’acteur, progressive, peut à la fois être vécue comme dévoilement de la vérité révélée d’un marxisme chrétien ou trouble charnel équivoque qui, explicitement ou implicitement, irrigue ce conte cruel. Un grand Dussenne, donnant à un jeune acteur prometteur, Adrien Drumel un rôle majeur.

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Christian Jade : Pourquoi « Achat d’un esclave », extrait de « Pétrole », t’a-t-il  paru transposable au théâtre ?

Frédéric Dussenne : Ce spectacle n’est pas tout à fait du théâtre. C’est un entre-deux. Mais il y a tout de même une fable à l’intérieur de cette expérience compliquée, un chemin initiatique pour le spectateur. Je me dis que le spectateur peut « faire avec ». Pasolini brouille sans arrêt les pistes entre le narrateur, le narrateur inventé, lui-même (une espèce d’identité supérieure que je représente sur scène seulement physiquement), etc. La présence de nos deux corps, ceux d’Adrien et moi, permet de mettre en lumière le rapport de force.

C.J. : Pourquoi avoir choisi ce texte court dans l’immense roman inachevé de plus de 600 pages ?

F.D. : J’ai trouvé dans ce récit-là les grandes questions politiques, philosophiques, psychologiques et intimes à l’œuvre dans tout le roman. C’est la force de Pasolini : il n’est jamais exclusivement politique ou psychologique, il tresse et mêle les grandes questions. Cela en fait une expérience sensorielle complète, pas qu’intellectuelle : c’est un passage. Je trouve que raconter une conversion au marxisme à travers une expérience sadique, c’est intéressant. Partir de la pulsion de domination et en arriver à en faire un chemin initiatique vers la dépossession et la conscience de classe, cela rend le sujet moins froid et moins intellectuel qu’à l’habitude.

C.J. : Mettre au centre du récit une jeune esclave sexuelle noire, c’est dur à encaisser ?

F.D. : Le récit est extrêmement cruel, mais il est fait de nuances. Il est aussi sensoriel, l’Afrique est vraiment là. Le corps en est touché, pas seulement la tête, et l’esclave en est finalement moins touchée que son bourreau. Elle accepte son rapport de subordination comme un fait lié à sa condition sociale, même si elle n’en est pas forcément consciente. Il n’y a pas chez elle de révolte violente. Elle accepte ce qui lui arrive en étant extérieure à la situation. C’est assez terrible pour l’homme qui espérait davantage une confrontation violente, une relation conflictuelle et tragique. Au final, il n’y a pas de lien.

C.J. : Le chemin initiatique se termine à Naples.

F.D. : C’est dans cette partie du Sud de l’Italie, la plus pauvre, qu’il a la sensation que cette fille lui ressemble comme une sœur. Le lien avec ce lieu lui semble plus fort que le lien entre lui et cette Napolitaine. C’est à cet instant qu’il acquiert une conscience de classe. Il se rend compte que c’est lui qui est différent, et pour des raisons autres que ce qu’il pensait. Ces raisons au départ étaient plutôt de l’ordre de l’exotisme ou d’une vision sociale démocrate du Tiers-Monde remplie de clichés superficiels.

C.J. : Dans cette fable, un journaliste social-démocrate fait une expérience esclavagiste nourrie de sadisme. Et Pasolini ?

F.D. : Il n’exclut pas cette potentialité en lui de dominant. D’où la difficulté pour lui de trouver un narrateur « juste ». Car il ne peut pas être vraiment lui ni vraiment quelqu’un d’autre. Ce n’est pas non plus un narrateur totalement objectif dans le contexte d’après-guerre. Il le dit lui-même : « Je ne sais pas faire un récit car je ne sais pas à partir de quel point de vue je dois l’écrire. » Au fond, c’est ça qui fait l’intérêt du livre, impossible à écrire.

Adrien Drumel dans "Pétrole", mis en scène Frédéric Dussenne. Photo F. Dussenne
Adrien Drumel dans « Pétrole », mis en scène Frédéric Dussenne. Photo F. Dussenne.

Le point de vue de l’acteur, Adrien Drumel
C.J. : Comment expliques-tu et ton rapport à Frédéric, muet mais fort présent, et ta mise à nu progressive face à lui et au public ? La « métaphore » de la « mise à nu » d’une vérité est vécue très physiquement dans ce petit espace où le public est si proche.

A.D. : Le texte est en quatre parties. Elles sont divisées par trois « moments de corps ». La première fois où je m’en vais, je n’ai d’autre but que de quitter la pièce par la porte par laquelle sont entrés les spectateurs. Mais Frédéric est placé devant elle. Je m’arrête parce qu’il m’impressionne ? Ou qu’il m’empêche de partir ? Ou que j’ai quelque chose à lui dire ? Quelle est notre relation ? Tout est envisageable dans la tête du spectateur. Ce vieil homme pourrait être mon professeur, mon metteur en scène ou mon Pasolini. J’attends un instant et puis je reviens. La deuxième fois que je m’en vais, une sorte de spasme m’envahit. Je lui offre ma danse pour l’amadouer ou est-ce une manière de me défouler?

C.J. : Parfois ça vire au cauchemar.

A.D. : Quand je me couche devant la porte des coulisses, il y a effectivement une sorte de cauchemar, des soubresauts du sommeil, de l’inquiétude, des membres qui se cassent, du corps qui claque au sol. C’est plus brutal, animal, instinctif.

C.J. : Jusqu’ici tu t’es progressivement mis torse nu. Quand tu reviens à la fin dans le public, sans détour par Frédéric, et que tu te mets tout nu, ça signifie quoi?

A.D. : C’est l’image d’un homme qui se débarrasse de toutes ses couvertures sociales. Le narrateur se rend compte que le marxisme est probablement la seule solution. Il préfère se mettre à nu (je me mets à nu en tant qu’acteur) pour dire c’est Pasolini qui s’est mis à nu et est tombé à genoux en voyant cette jeune fillette des rues de Naples identifiée comme la sœur possible de la jeune fille qu’il a faite esclave à Khartoum. Tout d’un coup, cette conversion se fait de manière naturelle. Cette conversion ou cette différence de classe, c’est le corps. Dès ce moment-là, il n’a plus rien à cacher. Cette couverture sociale que j’ai en moi quand les spectateurs arrivent dans la salle (un costume classe et sobre) peut s’enlever. Tout peut s’enlever pour en arriver à une figure presque christique. C’est assez juste finalement.

Pétrole est joué chaque dimanche à la tombée de la nuit, jusqu'au 28 mai 2017, dans les locaux de l'Acteur et l'Écrit. 
Entrée libre, réservation obligatoire.
Infos et réservations.

Texte de Pier Paolo Pasolini

Mise en scène de Frédéric Dussenne

Avec Adrien Drumel

 

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