La musique live et la fêlure des mots (2/2)

En deux temps, Georges Banu évoque les liens qu’entretiennent théâtre et musique « live ». Partie 2.

Une visée générationnelle

L’exercice se retrouve dans Apollonia ou le Nouveau cabaret de Warlikowski où régulièrement les épisodes musicaux se distinguent par leur intensité, parfois abusive, trop répétitive. À quoi renvoie un tel déferlement sonore ? Plusieurs hypothèses se dessinent. D’abord, comme jadis pour la vidéo à ses débuts, le désir de rattacher explicitement le théâtre à une modernité générationnelle. Fournir à un public jeune des satisfactions similaires, voire même identiques à celles procurées par les concerts qu’il fréquente avec un engagement éperdu. Comme si les metteurs en scène s’avéraient être révoltés contre le théâtre comme art ancien, suivi prioritairement par un public âgé, peu attiré par les grandes messes des stars rock ou pop. La musique représente un palliatif à cette inquiétude. Continuer la lecture « La musique live et la fêlure des mots (2/2) »

La musique live et la fêlure des mots (1/2)

En deux temps, Georges Banu évoque les liens qu’entretiennent théâtre et musique « live ». Partie 1.

Une émotion s’empara de moi lorsque, dans le jury de sélection organisé par un ami, Andrei Serban le créateur de la célèbre Trilogie antique, invitait les candidats à passer de « la parole aux chants » et sous l’emprise de cette découverte le glissement révélateur constitua l’objet d’un des plus accomplis événements organisé dans les années 90 par l’Académie Expérimentale des Théâtres. Un livre lui a été consacré et nous pouvons y retrouver les témoignages les plus divers, les propos concrets de grands artistes qui ont cultivé cet exercice du « voyage » sonore, source d’une palpitation affective ou d’une rupture agressive. Soit le camaïeu des sons, soit la déchirure des songs. Soit la remontée des échos de l’origine sacrée, soit l’insertion des mélodies urbaines, soit la Grèce, soit l’Allemagne! Avec comme terme intermédiaire l’Italie et le parlarcantando de Monteverdi. Cette indécision fut placée par Heiner Müller sous le signe du fameux propos de Wittgenstein: « Ce dont nous ne pouvons plus parler il faut le taire » car l’écrivain sensible à la question avancée répondit: « Ce dont nous ne pouvons plus parler il faut le chanter ».  Continuer la lecture « La musique live et la fêlure des mots (1/2) »

Faire le trottoir sur le plateau

À propos de « Looking for the putes mecs », d’Anne Thuot et Diane Fourdrignier.

Alors que je me trouve à Téhéran, je ne peux m’empêcher de repenser à ce spectacle vu à La Balsamine (Bruxelles) récemment. Anne Thuot et Diane Fourdrignier y investiguent notre rapport au désir et à la sexualité avec une insolence salutaire. Lors d’une soirée d’anniversaire sans doute bien arrosée, elles se sont mis en tête de se trouver un prostitué, un homme, pour elles. Continuer la lecture « Faire le trottoir sur le plateau »

Du sadisme au marxisme : itinéraire d’une conversion.

Le segment « Achat d’un esclave », issue de « Pétrole » de Pasolini, est mis en scène par Frédéric Dussenne à l’occasion des vingt ans de sa compagnie. Rencontre.

Pour le vingtième anniversaire de sa compagnie « L’Acteur et l’Écrit », Frédéric Dussenne s’offre et nous offre un « objet de théâtre » qui est comme un « autoportrait » en abîme de toute son œuvre. Hommage à l’Écrit via un de ses maîtres, Pier Paolo Pasolini, chrétien, marxiste et homosexuel dont il a déjà monté deux œuvres, « Bête de style »  et « Affabulazione ». Cadeau à un jeune Acteur, Adrien Drumel, un de ses élèves, aux allures de jeune Christ. Avec Frédéric, muet mais inclus physiquement dans la mise en scène. Dans un lieu intime, son lieu de répétition, à un moment crépusculaire, la tombée du jour. Proximité totale des 14 à 18 spectateurs, admis autour d’une grande table donnant soit sur un paysage urbain soit sur un lieu scénique nu. Ajoutez que l’entrée est « libre », comme un cadeau dans le cadeau d’anniversaire. Continuer la lecture « Du sadisme au marxisme : itinéraire d’une conversion. »

Une écriture scénique émancipée

À propos d’ « Espæce » d’Aurélien Bory

Plusieurs mois après sa création à l’Opéra d’Avignon, j’ai découvert Espæce d’Aurélien Bory à l’Hippodrome de Douai. Le titre contracté est un mot-valise qui traduit pour la scène, comme l’ensemble du projet, celui de Georges Perec, Espèces d’espaces, ce subtil essai introspectif consacré à la place du sujet, du moi, de l’individu dans les espaces qu’il habite ou qu’il traverse. “Vivre c’est passer d’un espace à l’autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner”, précise le malicieux auteur oulipien de La Vie mode d’emploi et de La Disparition dans les dernières lignes de son avant-propos. Continuer la lecture « Une écriture scénique émancipée »

Au Seuil du mal

Dans « Lus » du Teatro delle Albe, le spectateur vit une transgression inexplicable – un choc pour l’homme éclairé.

Texte publié dans Theater der Zeit, septembre 16

C’est une histoire vraie, venue d’un petit village d’Emilie-Romagne dans l’Italie de la fin du XIXe siècle ; l’histoire de Bêlda, une femme rejetée et moquée, que l’on prend pour une sorcière. Continuer la lecture « Au Seuil du mal »

Les clameurs oubliées de « Place des héros »

Critique du dernier spectacle mis en scène par Krystian Lupa, actuellement au Festival d’Automne à Paris.

Dans le cadre du portrait Krystian Lupa proposé par le Festival d’Automne à Paris cet automne, le metteur en scène polonais s’empare de la dernière pièce de Thomas Bernhard, Place des héros, pour interroger « ce qui entraîne chez un individu et une communauté d’individus […] le besoin de chercher et de se donner un objet de haine »¹. Un spectacle « bourgeophage » d’une violence acerbe qui révèle des acteurs lituaniens à l’interprétation magistrale. Continuer la lecture « Les clameurs oubliées de « Place des héros » »

Sur la ligne rouge

Notes sur Des Arbres à abattre, mise en scène de Krystian Lupa (texte publié dans le n°128 d’Alternatives théâtrales).

Avec Wyncinka / Des Arbres à abattre, créé en 2014 à Wroclaw et qui a marqué le Festival d’Avignon 2015, Krystian Lupa retrouve l’écriture de Thomas Bernhard : auteur fétiche avec lequel il dialogue régulièrement depuis main- tenant un quart de siècle¹, par la mise en scène de ses pièces de théâtre mais aussi, et peut-être plus encore, par l’adaptation de ses textes romanesques. Continuer la lecture « Sur la ligne rouge »

« Les Français » de Krysztof Warlikowski, une installation proustienne intime et politique 

Retour sur le spectacle présenté actuellement au Théâtre National de Chaillot.

« Proust est immontable¹ » affirmait il y a peu Warlikowski. Nombreux en effet furent les artistes (Visconti d’abord, puis Losey et Pinter, par exemple) qui se passionnèrent pour un projet d’adaptation de la Recherche du temps perdu avant d’y renoncer. Le metteur en scène réalise ici non pas une adaptation de la Recherche du temps perdu mais une installation proustienne. Il insiste sur un point sensible : il s’agit de sa perception de l’œuvre de Marcel Proust, d’où le titre retenu et la langue choisie pour le spectacle. Une expérience personnelle et subjective de lecteur qui rencontre une volonté politique et esthétique audacieuse, se servir d’un texte majeur de la littérature, le circulaire roman du temps dans lequel « Marcel devient écrivain », pour reprendre la formule de Genette, en s’éloignant du thème de l’écriture.

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Éthique de la sollicitude

À propos de « Take Care » de Noémie Carcaud au Théâtre de la Vie

Le théâtre de la Vie est le seul théâtre à Bruxelles où l’on ne se sent pas (trop) gênés d’arriver trempés de bruine automnale, de s’asseoir dans les gradins l’imperméable roulé en boule aux pieds, élastiques de vélo fluo aux chevilles et, pourquoi pas, bébé sous le coude, comme, ce soir-là, un couple à côté de moi. Continuer la lecture « Éthique de la sollicitude »