Cachalot viral

En mai 2015, à l’occasion des vingt-cinq ans de la compagnie, Transquinquennal lançait un grand plébiscite théâtral : les spectateurs du Théâtre de Liège étaient invités à choisir parmi sept textes lequel serait mis en scène par le collectif en novembre 2015. C’est « Moby Dick (en répétition) » d’Orson Welles (d’après Herman Melville) qui s’est imposé par les suffrages. Journal de création, épisode 4/4 : notes de travail, par Marie Szersnovicz, scénographe du spectacle.

16 novembre.

Résultat du vote d’ « À vous de choisir » : Moby Dick a gagné.

Je n’ai pas voté pour cette pièce. Je n’ai jamais lu le livre d’Herman Melville. A priori je ne suis pas très « romans d’aventure du 19e siècle ». Mais j’aime beaucoup Orson Welles, ses plans hypergraphiques, son noir et blanc parfait, son rapport à la fiction. Et j’aime les défis.

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Le texte ne doit pas trop ressentir.

« Accents toniques » est un recueil de notes, la plupart inédites, rédigées depuis 1973 par Jean-Marie Piemme. Extrait 8 : note non datée (fin des années 1990).

– LE TEXTE NE DOIT PAS TROP RESSENTIR. Il doit dire. Il est en cela proche parent du comédien. Le comédien en effet ne doit pas trop ressentir, il doit dire. Trop émotionné par ce qu’il joue, il ne nous communique plus l’émotion, il nous constitue seulement en voyeur de son hypersensibilité. Rien ne passe de lui à nous sinon son désir de faire apprécier le formidable investissement du personnage auquel il se livre. Je sue, je pleure, je suffoque, regardez dans quels états je me mets, semble-t-il dire, c’est la preuve que je suis un bon acteur, non ? Là où il devrait remplir sa fonction de passeur entre la pièce et le spectateur, là où il avait le devoir d’organiser un dire qui suscite intelligence et sensibilité dans le public, il s’interpose indûment, provoquant l’attention sur le narcissisme de son jeu.
 
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Du théâtre dans une Grèce en crise

Nancy Delhalle invite Athéna Stourna.

Peut-être nous habituons-nous à vivre « dans la crise », peut-être en entendons-nous parler jour après jour, peut-être nous désolons-nous de ses effets, peut-être nous en consolons-nous, peut-être la crise s’est-elle installée au cœur de notre quotidien, peut-être est-elle devenue « normale », peut-être attendons-nous qu’elle passe, peut-être cherchons-nous des thérapies…  Mal ? Accident ? Ou alors, un mode de gestion : « la gestion par la crise comme levier de changement » ? Un témoignage de Grèce, par Athéna Stourna, vient nourrir la question.

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« Je ne suis pas sûr de vouloir encore être ironique. »

En mai 2015, à l’occasion des vingt-cinq ans de la compagnie, Transquinquennal lançait un grand plébiscite théâtral : les spectateurs du Théâtre de Liège étaient invités à choisir parmi sept textes lequel serait mis en scène par le collectif en novembre 2015. C’est « Moby Dick (en répétition) » d’Orson Welles (d’après Herman Melville) qui s’est imposé par les suffrages. Journal de création, épisode 3/4 : notes de travail, par Stéphane Olivier.

Lundi 4 janvier 2016. Théâtre de Liège. Salle de la Grande Main. Moby Dick, répétitions. Noël est passé, et avec l’an neuf nous entamons les deux dernières semaines de travail avant les représentations. La baleine est dans le ventre du théâtre, comme Jonas. Samuel French Inc. nous interdit de changer le titre, nous aurions préféré « Moby Dick »; la fiction de répétition, que Welles a écrite pour introduire sa tentative de théâtraliser le roman de Melville, s’épuise rapidement et à l’usage, nous semble datée. La transposition du roman de Melville est magistrale, la traduction de Daniel joue toute seule ; mais… Nous ne voulons pas jouer à la répétition, même si ce que nous ferons sera nommé comme tel.

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La petite maison sans grâce entraîne l’adhésion des spectateurs.

« Accents toniques » est un recueil de notes, la plupart inédites, rédigées depuis 1973 par Jean-Marie Piemme. Extrait 7 : note à propos du spectacle « J’habitais une petite maison sans grâce, j’aimais le boudin », d’après son recueil autobiographique « Spoutnik » (Éd. Aden, 2008), adapté par Virginie Thirion et Philippe Jeusette, actuellement au Théâtre Varia.

Lorsque Philippe Jeusette m’a proposé de jouer des moments de Spoutnik, un texte autobiographique, j’ai dit oui immédiatement, c’est un acteur puissant qui sait allier force et finesse, violence et fantaisie, et trouver le contact avec le spectateur. Continuer la lecture « La petite maison sans grâce entraîne l’adhésion des spectateurs. »

Écriture et création au féminin

Rencontre publique organisée par Alternatives théâtrales au Centre Wallonie-Bruxelles de Paris, le 8 mars 2016 de 14h à 17h.

Dans le cadre de la préparation du n°129 (juillet 2016), l’équipe d’Alternatives théâtrales et le Centre Wallonie-Bruxelles de Paris vous convient à assister à une rencontre sur le thème de l’écriture et de la création au féminin le 8 mars de 14h à 17h, avec les interventions de :

Muriel Genthon, Haute fonctionnaire à l’Egalite femmes-hommes, Ministère de la Culture et de la Communication
Sophie Deschamps, présidente de la SACD en France
Clotilde Thouret et François Lecercle, directeurs du projet Haine du Théâtre (Labex Obvil, Paris-Sorbonne)
Phia Ménard, jongleuse et metteure en scène (Cie Non Nova)
Judith Depaule, metteure en scène (Cie Mabel Octobre), directrice artistique de Confluences
Inès Rabadan, présidente du Comité belge de la SACD
Selma Alaoui, comédienne et metteure en scène, Belgique
Christine Letailleur,  metteure en scène
Plus d’infos ici.

Entrée libre.

Réservation souhaitée au + 33 1 53 01 96 96 ou reservation[AT]cwb.fr

Avant la première

« Accents toniques » est un recueil de notes, la plupart inédites, rédigées depuis 1973 par Jean-Marie Piemme. Extrait 6 : note d’octobre 1998 (première publication dans le numéro 58-59 d’Alternatives théâtrales).

– AVANT LA PREMIÈRE. Je suis assis. La salle est dans la pénombre, le plateau est faiblement allumé. Je ne sais pourquoi, je me souviens tout à coup qu’un jour, après avoir regardé un match de foot, je m’étais demandé si les joueurs – comme souvent les acteurs de théâtre – pissent avant d’entrer en jeu. C’était une question assez triviale, j’en conviens. Mais pourquoi faudrait-il se l’interdire dès l’instant où le théâtre, le sport, mettent en branle des corps humains ? Et cette interrogation n’était pas sitôt venue qu’elle fit remonter de ma mémoire un souvenir, celui d’une émission de radio que j’avais entendue il y a longtemps, où Mary Marquet, une grande actrice, celle-là, un de ces monstres sacrés à l’ancienne, déclarait avec un aplomb inimaginable (je cite approximativement): « on n’est pas vraiment actrice si on n’a jamais pissé dans l’évier de sa loge ». Ha ! J’imagine d’ici la scène ! La grande Marquet un pied sur une chaise, l’autre sur le lavabo, relevant la robe d’Hermione, et s’efforçant de pisser trois ultimes gouttes pendant que le régisseur de plateau frappe à la porte de la loge en disant : « madame Marquet en scène dans une minute ! »

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Nos choix

En mai 2015, à l’occasion des vingt-cinq ans de la compagnie, Transquinquennal lançait un grand plébiscite théâtral : les spectateurs du Théâtre de Liège étaient invités à choisir parmi sept textes lequel serait mis en scène par le collectif en novembre 2015. C’est « Moby Dick (en répétition) » d’Orson Welles (d’après Herman Melville) qui s’est imposé par les suffrages. Journal de création, épisode 2/4 : le processus de sélection du texte, par Miguel Decleire.

Au départ du projet, il y a cette envie de marquer un anniversaire sans faire de commémoration. Marquer le temps, mais autrement qu’en se tournant vers le passé (ce que je fais pourtant maintenant, en remontant dans mes notes à l’occasion de ce billet…) : en saisissant l’occasion d’en faire le cadre d’un nouveau projet. Et pour ne pas nous mettre en position de recevoir le cadeau (ce qui est un peu indélicat quand on décide de rendre son anniversaire public), c’est nous qui allons le faire : ce sera le choix que nous offrons, pour l’occasion, au public.

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Les confins au centre du monde – Entretien avec Maria Casarès

En 1990, Serge Saada s’entretenait avec Maria Casarès. Dans le cadre du numéro consacré à l’oeuvre de Bernard-Marie Koltès, l’actrice revenait sur son personnage de Cécile dans « Quai Ouest » et sur l’écriture du dramaturge disparu neuf mois plus tôt. Entretien publié dans le numéro 35-36 d’Alternatives théâtrales.

Mon premier choc a été Casarès dans Médée. C’est ça qui m’a fait écrire. Elle m’a inspiré des rôles. Elle a joué dans Quai Ouest et je m’en mords les doigts, parce que, pour quelqu’un comme elle, il faut écrire un grand rôle sur mesure, une pièce où elle est pratiquement seule. Je vais écrire une pièce pour Casarès, quelque chose que je prendrai dans le livre de Job.

Bernard-Marie Koltès

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L’Intruse

« L’Intruse » de Maurice Maeterlinck, mis en scène par Emmanuel Texeraud

Monter une pièce de Maurice Maeterlinck constitue toujours un défi dramaturgique. Comment la réforme théâtrale « symboliste » qu’il entreprend à la fin du 19e siècle, inspirée entres autres par la théorie de la surmarionnette de Kleist, se décline-t-elle au début du 21e ? On se rappelle la proposition géniale de Denis Marleau avec Les Aveugles en 2002¹, « fantasmagorie technologique » projetant le visage des acteurs sur le moulage de leurs traits, suspendus dans l’espace, ou plus récemment, en 2014, l’émouvante version japonaise d’Intérieur par Claude Régy, toute en lenteur et recueillement…

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