Entretien avec Marguerite Duras (1/2)

En 1983, à l’occasion du numéro 14 d’Alternatives théâtrales, Jacqueline Aubenas s’entretenait avec Marguerite Duras. À l’occasion de la création du spectacle « La Musica Deuxième » au Théâtre Océan Nord (mise en scène Guillemette Laurent), nous publions cette archive en deux parties.

C’était à Bruxelles. en mars 81. Jacques Ledoux et la Cinémathèque royale de Belgique avaient organisé une rétrospective des films de Marguerite Duras. En sa présence. Elle est venue avec Yann Andréa. Elle est descendue à l’Astoria, rue Royale. Une fin d’après-midi, entre deux films, nous avons parlé. Dans l’atmosphère feutrée du hall et du bar. Dans ce climat ouaté des hôtels de qualité, un peu viscontiens. Des familles silencieuses et bien élevées s’attardaient après les agapes du déjeuner. Des petites filles qui s’ennuyaient d’être trop sages trop longtemps couraient entre les tables sans oser faire du bruit. L’une d’elles a monté ses gammes. D’une manière maladroite et grêle. Nous l’avons regardée et elle est partie, confuse, aussi rose que sa robe. Nous avons commandé du « blanc de blanc » bien frais. Il y avait des fleurs et des maîtres d’hôtel. Le lieu était devenu quelque chose qui ressemblait à Marguerite Duras. À ce qu’elle écrit et dit, transformé par l’alchimie d’une présence. Continuer la lecture « Entretien avec Marguerite Duras (1/2) »

« Nous vivons tous dans l’histoire même si nous n’en habitons que la périphérie »

À l’occasion de la création de « Laïka », nous publions l’entretien avec Ascanio Celestini réalisé et traduit par Laurence Van Goethem en août 2016, initialement publié dans le #130 d’Alternatives théâtrales, « Ancrage dans le réel »

Le dernier spectacle d’Ascanio Celestini, Laika, se situe à la lisière de l’humanité, là où de singulières figures évoluent dans un monde farfelu, marginal, inassimilable. Accompagné sur scène par l’accordéoniste Gianluca Casadei, Celestini porte la voix de ce monde-là à travers un narrateur principal, un faux aveugle alcoolique, mi prophète mi fou, qui dialogue avec un « Pierre » dont la voix (enregistrée) est celle de l’actrice italienne Alba Rohwacher¹. Continuer la lecture « « Nous vivons tous dans l’histoire même si nous n’en habitons que la périphérie » »

Du sadisme au marxisme : itinéraire d’une conversion.

Le segment « Achat d’un esclave », issue de « Pétrole » de Pasolini, est mis en scène par Frédéric Dussenne à l’occasion des vingt ans de sa compagnie. Rencontre.

Pour le vingtième anniversaire de sa compagnie « L’Acteur et l’Écrit », Frédéric Dussenne s’offre et nous offre un « objet de théâtre » qui est comme un « autoportrait » en abîme de toute son œuvre. Hommage à l’Écrit via un de ses maîtres, Pier Paolo Pasolini, chrétien, marxiste et homosexuel dont il a déjà monté deux œuvres, « Bête de style »  et « Affabulazione ». Cadeau à un jeune Acteur, Adrien Drumel, un de ses élèves, aux allures de jeune Christ. Avec Frédéric, muet mais inclus physiquement dans la mise en scène. Dans un lieu intime, son lieu de répétition, à un moment crépusculaire, la tombée du jour. Proximité totale des 14 à 18 spectateurs, admis autour d’une grande table donnant soit sur un paysage urbain soit sur un lieu scénique nu. Ajoutez que l’entrée est « libre », comme un cadeau dans le cadeau d’anniversaire. Continuer la lecture « Du sadisme au marxisme : itinéraire d’une conversion. »

À l’écoute d’ « Une Chambre en Inde » au Théâtre du Soleil 

Évocation du dernier spectacle d’Ariane Mnouchkine, avec le compositeur Jean-Jacques Lemêtre

Décembre 2016, Cartoucherie de Vincennes. Nous sommes dans Une chambre, en Inde. Pourtant, de cette Inde, nous glissons très rapidement vers le Japon, la Syrie, l’Arabie Saoudite ou encore l’Islande, comme un point d’ancrage aux multiples fenêtres pour dire le monde contemporain et son chaos. A l’issue d’une représentation, Jean-Jacques Lemêtre, fidèle compagnon de route du Théâtre du Soleil depuis 1979, m’accueille dans son atelier pour m’y conter le processus de création et sa démarche musicale.

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Un festival de films sur l’art à Bruxelles : le BAFF

À propos du film sur l’Art et du lauréat 2016 du Prix Découverte du BAFF : « Trust in me »

Du 17 au 20 novembre dernier, j’ai été invitée à participer au jury du Brussels Art Film Festival (BAFF), organisé par Sarah Pialeprat (directrice du CFA – Centre du Film sur l’Art) et Adrien Grimmeau (commissaire d’exposition et programmateur du festival pour l’Iselp – Institut supérieur de l’étude du langage plastique) en partenariat avec l’Iselp, la Cinematek et Bozar. Continuer la lecture « Un festival de films sur l’art à Bruxelles : le BAFF »

Des valses données dans un avion

En juillet 2005, à l’occasion du Festival d’Avignon dont Jan Fabre était l’artiste associé, Alternatives théâtrales publiait dans son numéro 85-86 (épuisé depuis) un entretien avec Krzysztof Warlikowski.

Piotr Gruszczynski : Lors de la première de KROUM, tu as donné une interview au cours de laquelle tu as dit : « Je ne sais pas si avec KROUM, je ne me détourne pas de ces feux sacrés dont je brûlais durant ces cinq, six dernières années.» C’est une phrase très forte. Signifie-t-elle la fin de la révolte dans ton théâtre ?

Krzysztof Warlikowski : Le théâtre appartient aux jeunes metteurs en scène, à ceux qui l’abordent pleins d’impétuosité et dont l’énergie emmagasinée s’exprime dans les premières réalisations. L’homme mûr commence un peu plus à calculer, à aller dans le sens de la réflexion, à mettre de l’ordre dans ses pensées. Continuer la lecture « Des valses données dans un avion »

À la confluence de la science, de l’art et du théâtre

Christian Jade s’entretient avec Isabelle Dumont au sujet de ses « Cabinets de curiosités ». 

Le Théâtre La Balsamine a offert récemment (du 13 au 29 octobre) à Isabelle Dumont un espace pour  un « focus curiosus ». Elle a pu y déployer deux « cabinets de curiosités » récents consacrés au règne animal (Animalia) et végétal (Hortus minor). Et un nouveau, dédié aux minéraux (Mineralia). Une aventure commencée, en 2006, au hasard d’une commande du KFDA (Kunstenfestivaldesarts), par un « petit salon baroque ». Et qui s’est poursuivie par une demande du musée de zoologie de l’Université Libre de Bruxelles, puis par la volonté d’Isabelle d’aller jusqu’au bout de sa logique d’exploration de l’univers (outre la diffusion occasionnelle, par un théâtre ou un festival, Isabelle diffuse ses «cabinets» dans des appartements privés, pour publics de 20 à 30 personnes). Continuer la lecture « À la confluence de la science, de l’art et du théâtre »

Éloge de la marge, recherche du rythme scénique

Selma Alaoui adapte Apocalypse Bébé de Virginie Despentes. Entretien réalisé par Christian Jade.

Selma Alaoui, une des têtes chercheuses de la scène belge francophone, poursuit de front l’exploration d’un monde marginal, où les familles explosent, et la quête de formes nouvelles pour accompagner et traduire ces désarrois. Même quand il lui arrive, à ses débuts (2007), de mettre en scène une œuvre « théâtrale », comme Anticlimax de Werner Schwab, sa forme « classique » est déjà menacée et la famille en état de décomposition. Comme si elle menait de front un même combat : explorer une famille et un monde dé-composés et reconstruire le théâtre comme un chantier ouvert, festif et mélancolique à la fois, avec les matériaux les plus variés. Dans I would prefer not to (2011) elle convoquait Bartleby d’Herman Melville et La Mère de Witkiewicz en un savant «collage» qui attaquait et la société et la cellule familiale. Dans L’Amour la guerre (2013), l’ombre de Shakespeare, patron de la relation familiale tordue et des rapports de force sanglants, planait pour décrire un père futile et une fille mélancolique.  Continuer la lecture « Éloge de la marge, recherche du rythme scénique »

À propos de « Chaque jour un peu plus »

Entretien avec Mahin Sadri et Afsaneh Mâhian, réalisé par Sylvie Martin-Lahmani (traduction : Maryam Karroubi)

Dans l’espace confiné d’une cuisine, trois femmes font le récit de leurs vies. Mahraz est veuve de guerre d’un héros national, Shola, la maîtresse (jugée indigne) d’un footballeur connu. Leyla, pourtant élevée dans la tradition, s’est affranchie en découvrant l’alpinisme. En s’intéressant aux parcours intimes de ces trois femmes iraniennes – qui ont vraiment existé – l’auteure Mahin SADRI et la metteuse en scène Afsaneh MÂHIAN balaient environ trente ans d’Histoire persane (1981-2013). Quoiqu’absents du plateau, les hommes, dont ces femmes parlent tant, semblent omniprésents.

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Autrices, compositrices, metteuses en scène, cheffes d’orchestres, où en sont-elles dans la création?

D’après un entretien avec Émilie Delorme réalisé par Leyli Daryoush

Directrice de l’Académie du Festival d’Aix-en-Provence depuis 2009, Émilie Delorme joue un rôle essentiel dans le cadre de la création lyrique contemporaine. Créé en 1998 par Stéphane Lissner, les activités de l’Académie, workshops (ateliers) et concerts, se déroulent en parallèle aux productions lyriques du Festival. Continuer la lecture « Autrices, compositrices, metteuses en scène, cheffes d’orchestres, où en sont-elles dans la création? »