Remettre en question nos privilèges (entretien avec Sidi Larbi Cherkaoui)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie prochaine du #133) : entretien avec Sidi Larbi Cherkaoui.

Christian Jade : Quand on est fils d’immigrés en Belgique (avec des parents musulmans et catholiques), comment s’en tire-t-on ?

Sidi Larbi Cherkaoui : Quand on est enfant d’immigrés, on ne peut pas se retourner sur les richesses de nos parents. Parce que ces richesses-là sont dans le pays d’origine. Même s’il est difficile pour un jeune Flamand de trouver du travail, il a un contexte familial beaucoup plus stable pour être rassuré et se faire aider. Pour ceux qui n’ont pas ces ressources-là dans leurs familles, c’est tout ou rien. Soit on a de la chance, soit on travaille dur, et ça paie. Et à un moment donné, on arrive quelque part. Soit on n’a pas de chance et on n’a nulle part où se réfugier. Continuer la lecture « Remettre en question nos privilèges (entretien avec Sidi Larbi Cherkaoui) »

« Le côté Sysiphe du travail » – Entretien avec Arnaud Meunier

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie prochaine du #133) : entretien avec Arnaud Meunier, directeur de la Comédie de Saint-Etienne.

Comment élargir le recrutement des lieux de formation aux métiers de la scène et du plateau, sans pour autant tomber dans les travers et effets pervers d’une politique volontariste ? 

C’est bien tout le débat entre « discrimination positive » et « égalité des chances ». À L’École de la Comédie, nous avons choisi la seconde option. Vous vous demandez quelle est la différence ? La discrimination positive aurait pu consister par exemple dans le fait de réserver un quota de places dans chaque promotion de l’École pour des jeunes issus de la diversité ; de passer les promotions de 10 à 12 élèves par exemple pour y intégrer un garçon et une fille issus de la diversité. Cela aurait impliqué de travailler sur un principe de concours parallèle. Continuer la lecture « « Le côté Sysiphe du travail » – Entretien avec Arnaud Meunier »

« Si mon travail est déterminé et compris uniquement par mes origines, on est complètement à côté de la plaque. » Entretien avec Mohamed Rouabhi

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Mohamed Rouabhi, auteur, acteur et metteur en scène.

Comment définiriez-vous votre travail de création artistique, envisagé à l’aune de la « diversité culturelle » ? Et que revêt selon vous ce terme devenu d’usage courant au sein des institutions culturelles ? 

« À l’aune de la diversité » est une expression étrange, cela suppose que « la diversité » vient de naître, que cela existe depuis quinze jours…  J’ai travaillé en 1995-1996 sur Malcolm X. Ce qui était important pour moi dans ce spectacle, c’était son parcours dans sa globalité. Pendant toute sa vie, Malcolm X a été, avec sa verve, porte-parole d’une organisation : « The Nation of Islam », il ne parlait pas en son nom. Quatre mois avant d’être assassiné, il a fait un pèlerinage à La Mecque, et là, il a découvert que le monde n’était pas blanc ou noir, et que cette chose n’était pas déterminante dans son combat personnel, ni même dans sa foi, ou dans ses croyances. Il écrit, dans une lettre à sa sœur, qu’il croise autour de lui à La Mecque une diversité insoupçonnable de couleur de peau et qui a pour point commun une même foi, la foi en l’Islam. Et, lorsqu’il revient, il est perturbé par cela, il décide d’abandonner son poste de porte-parole de La Nation de l’Islam et il monte sa propre organisation. À partir de là, il ne lui reste plus que trois mois à vivre parce que jusqu’ici, ce qui lui importait c’était de défendre les gens qui habitaient dans son quartier, ou des gens qui vivaient la même chose de par leur histoire commune, à savoir l’esclavage, l’apartheid, les discriminations raciales. Et cela ne posait de problème à personne qu’un Noir défende un autre Noir dans son quartier. Mais à partir du moment où un individu décide, qu’au fond, il partage les mêmes réflexions, la même lutte contre le pouvoir et l’oppression qu’un Viet-Cong, qu’un Congolais, qu’un Péruvien… cela devient un vrai problème. À partir du moment où il commence à considérer que le combat est universel et non plus à l’échelle de sa communauté ou de son quartier, il devient un être incontrôlable. Il est assassiné, par un Noir armé par des Blancs. Continuer la lecture « « Si mon travail est déterminé et compris uniquement par mes origines, on est complètement à côté de la plaque. » Entretien avec Mohamed Rouabhi »

Babetida Sadjo dans « Les murs murmurent » : Masculin/féminin, père/fille, théâtre/cinéma

 Dialogue avec Christian Jade

Babetida Sadjo, née en Guinée Bissau, passée par le Vietnam, a atterri en Belgique… au Conservatoire de Bruxelles, il y a dix-sept ans. Depuis lors elle s’est fait remarquer au théâtre et au cinéma. Nominée dès 2009 « jeune espoir » par les Prix de la Critique pour sa prestation dans Le masque du dragon de Philippe Blasband, elle inspire à Pietro Pizzuti un très beau spectacle sur l’excision en Afrique (L’Initiatrice), lauréat du meilleur texte (2012). En France, elle a joué cette saison aux côtés de Romane Bohringer et Hippolyte Girardot dans Terre noire de Stefano Massini, mise en scène d’Irina Brook, passée par le Théâtre de Namur (janvier 2017). Continuer la lecture « Babetida Sadjo dans « Les murs murmurent » : Masculin/féminin, père/fille, théâtre/cinéma »

« Les temporalités ne sont pas figées » (entretien avec Serge Rangoni)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Serge Rangoni, directeur du Théâtre de Liège.

A. T. : Existe-t-il un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration aux scènes européennes ?

S. R. : Oui, il existe un problème spécifique lié en grande partie à la formation. S’il y a énormément d’étudiants français dans nos écoles artistiques, c’est parce que l’enseignement secondaire est plus faible que celui dispensé en France. À ce niveau d’enseignement plus faible en Belgique il faut ajouter que, bien souvent, les personnes issues de l’immigration viennent d’école de niveau moins bon et ont donc de grandes difficultés à entrer dans les écoles artistiques. C’est donc avant tout une question de niveau social et culturel. Continuer la lecture « « Les temporalités ne sont pas figées » (entretien avec Serge Rangoni) »

« Des espaces partagés » (entretien avec Jan Goossens )

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Jan Goossens, directeur artistique du Festival de Marseille (après l’avoir été de 2001 à 2016 au KVS – Théâtre Royal Flamand de Bruxelles).

Christian Jade : Existe-t-il, selon vous, un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration aux scènes européennes ?

Jan Goossens : Oui. L’offre culturelle officielle dans nos grandes villes ne reflète pas la réalité métissée de ces territoires. Toutes sortes de prétextes sont bons pour éviter de parler du problème et de trouver des solutions : les acteurs de la diversité n’auraient pas la formation, donc pas la qualité qu’il faut ; il y aurait un obstacle linguistique ; il y aurait des divergences esthétiques qui rendent impossible des collaborations artistiques, etc. En même temps, on ne peut pas attendre du monde culturel de résoudre à lui tout seul un problème qui se pose aussi dans le monde de l’enseignement, ou des médias. Notre société est divisée et fragmentée, et malheureusement il n’y a pas d’exception culturelle. Continuer la lecture « « Des espaces partagés » (entretien avec Jan Goossens ) »

« Le non-dit d’une hiérarchisation des valeurs » (entretien avec Alain Foix)

Notre série d’entretiens consacrée aux défis de la diversité reprend son rythme hebdomadaire. Rencontre avec Alain Foix, écrivain, dramaturge, directeur artistique, réalisateur et philosophe.

Alternatives théâtrales : Il semble que le théâtre soit à la traine d’une tendance à la diversification des artistes sensible en particulier dans la danse ou la musique, et à plus forte raison dans l’audiovisuel, depuis des années. Pourquoi une telle résistance ou réticence ?

Alain Foix : La distinction est nécessaire pour faire apparaître la vraie problématique. Le problème du théâtre est à la fois spécifique et à la fois lié à celui des autres arts. Cela est dû à plusieurs facteurs. Si l’on prend la danse par exemple, il faut noter que dans le ballet classique, il n’y a pas moins de difficulté à faire apparaître la différence. L’image de la danse classique française est blanche pour des raisons idéologiques évidentes. La sélection des petits rats de l’opéra pour ne parler que d’eux, se fait autant sur la morphologie que sur la couleur de la peau. Le corps classique n’est pas seulement blanc mais répond à des critères de forme, de poids, de taille très précis. Continuer la lecture « « Le non-dit d’une hiérarchisation des valeurs » (entretien avec Alain Foix) »

« Protéger la liberté artistique » (entretien avec Lorraine Pintal)

Notre série d’entretiens consacrée aux défis de la diversité reprend son rythme hebdomadaire. Rencontre avec Lorraine Pintal, directrice artistique du Théâtre du Nouveau Monde à Montréal (TNM).

Philippe Couture : Il est d’usage aujourd’hui de critiquer les théâtres établis au motif de leur incapacité à intégrer la diversité culturelle de nos sociétés multiculturelles. Existe-t-il, selon vous, un problème spécifique d’accès des artistes issus de l’immigration aux scènes québecoises ? 

Lorraine Pintal : Un des principaux obstacles réside dans le fait que l’accès aux écoles professionnelles de théâtre a été pendant longtemps difficile pour les artistes de la diversité culturelle. Il est récent que ces derniers se retrouvent sur le marché du travail après avoir complété une formation adéquate qui leur ouvre les portes des institutions et compagnies théâtrales. La barrière de la langue constitue également un frein quant à l’intégration des artistes immigrants aux productions professionnelles, du moins en ce qui concerne le Théâtre du Nouveau Monde qui présente exclusivement des productions en français. Continuer la lecture « « Protéger la liberté artistique » (entretien avec Lorraine Pintal) »

« Travailler à l’équilibre des récits multiples du monde » (entretien avec Etienne Minoungou)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Etienne Minoungou, acteur, metteur en scène et directeur du festival Les Récréâtrales (Ouagadougou).

Christian Jade : Qu’est-ce que la diversité culturelle pour vous ?

Etienne Minoungou : Pour moi, c’est inviter l’ailleurs dans la construction de nos points de vue. Le monde est venu à nous, Africains, de façon violente et à l’heure actuelle, nous sommes dans l’obligation du dialogue, même s’il y a encore des relations conflictuelles. Il faut donc laisser entrer le monde de l’autre chez soi pour trouver une nouvelle manière de pouvoir être ensemble aujourd’hui. On doit travailler à l’équilibre des récits multiples du monde, on ne peut plus faire autrement : c’est ça la diversité culturelle.

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« Ce qui empêche le théâtre d’avancer, c’est son rapport à une culture ancienne » (entretien avec Pascale Henrot)

Suite de notre série consacrée aux défis de la diversité culturelle (en préambule à la sortie du #133 à l’automne prochain) : entretien avec Pascale Henrot, directrice de l’ONDA (Office National de Diffusion Artistique, France).

Il faut savoir regarder différemment cette problématique, différemment puisque selon les champs artistiques et les territoires, les situations divergent profondément.

De fait, le théâtre reste très fermé à des metteurs et metteuses en scène, comédiennes et comédiens divers. Mais la danse, le cirque et la musique ont une toute autre histoire. Continuer la lecture « « Ce qui empêche le théâtre d’avancer, c’est son rapport à une culture ancienne » (entretien avec Pascale Henrot) »