Dérèglement des sens

Retour sur « BUG, quatuor à corps », dernière création d’Ingrid von Wantoch Rekowski

C’était en juin dernier aux Brigittines. Ingrid von Wantoch Rekowski présentait sa nouvelle création, Bug, quatuor à corps, la première depuis la parution du volume hors série qu’avait consacré notre revue aux vingt ans de sa compagnie Lucilia Caesar. Continuer la lecture « Dérèglement des sens »

Un éblouissement

À propos de « Mitten wir im leben sind Bach6Cellosuiten » par Anne Teresa De Keersmaeker et Jean-Guihen Queyras.

 

Les six suites pour violoncelle de Bach sont sans doute un des sommets de l’œuvre de Jean-Sébastien Bach comme de la musique occidentale. Dans leur dénuement, leur minimalisme, leur simplicité et en même temps leurs complexité architecturale, et la profonde humanité qu’elles dégagent, elles ne  devaient pas manquer d’intéresser un jour Anne Teresa De Keersmaeker, familière de l’oeuvre du compositeur (c’est la quatrième fois qu’elle s’y confronte). Continuer la lecture « Un éblouissement »

Un Cosi… inouï ! 

À propos de la création de « COSÌ FAN TUTTE » par Anne Teresa De Keersmaeker à l’Opéra National de Paris

Par la force de l’opinion publique et sous la pression de l’engouement médiatique je regarde des opéras dans des représentations récentes, le plus souvent signées par des metteurs en scène convertis aux représentations lyriques par le chant des sirènes financières que les directeurs d’institutions toujours friands de « chaire fraîche » entonnent avec constance. Il suffit qu’un nom paraisse sur la scène théâtrale pour qu’à leur tour, ils paraissent : d’ailleurs leur présence dans la salle atteste la reconnaissance du succès. Ce fut récemment le cas pour Thomas Jolly en France… et tant d’autres. Et la mission impartie à ces nouveaux venus renvoie toujours au même voeu : « rafraîchir » l’opéra dont on souhaite la mise à jour, le camouflage des rides et l’affiliation agressive au quotidien… comme si, en craignant sa vétusté, on s’employait obstinément à camoufler  son âge, son passé. Chirurgie esthétique flagrante ! Opération fréquente chez ces « vieilles belles » qui se pavanent convaincues de la pérennité de leurs  charmes… restaurés ! Cela explique pourquoi ici les princes deviennent des prolétaires et les ouvriers des… princes. Personne n’est plus à sa place !  Continuer la lecture « Un Cosi… inouï ! « 

Éthique de la sollicitude #2

À propos de « Is there life on mars » d’Héloise Meire et « Est-ce que vous pouvez laisser la porte ouverte en sortant » d’Antoine Lemaire et Sophie Rousseau

De quelle réalité doit-on rendre compte sur scène et comment ?

Deux pièces du Festival d’Avignon « Off » s’emparent d’un sujet délicat – la maladie mentale, respectivement l’autisme et l’Alzheimer – pour explorer les potentialités d’un théâtre du réel à mille lieues d’un réalisme artificiel et trompeur. Continuer la lecture « Éthique de la sollicitude #2 »

La beauté d’Antigone entre Orient et Occident

Bernard Debroux a vu le spectacle d’ouverture du 71e Festival d’Avignon.

La cour d’honneur du Palais des Papes au festival d’Avignon n’aura jamais fini de nous révéler ses mystères et ses potentialités artistiques.

À chaque fois, en y pénétrant, on est saisi d’une émotion différente.

Cette fois, en 2017, le metteur en scène Satoshi Miyagi a choisi de couvrir la vaste cour d’honneur d’une eau sombre. Cette eau, c’est l’Achéron, qui sera l’élément central de sa mise en scène d’Antigone. Frontière entre notre monde et l’au-delà, c’est cet élément liquide qui saisit le spectateur ; des acteurs, tout de blanc vêtus s’y meuvent tout en douceur, en faisant résonner à l’aide de leurs doigts qui glissent sur le pourtour de petites bougies de verre, un son qui se déploie imperceptiblement et qui annonce un étirement du temps qui sera au coeur de la représentation. Continuer la lecture « La beauté d’Antigone entre Orient et Occident »

Quand l’espoir s’appelle Esperanza 

À propos d’ « Esperanza » d’Aziz Chouaki, mise en scène d’Hovnatan Avédikian (à voir dès cette semaine dans le Off d’Avignon).

Si les pièces consacrées aux exilés sont de plus en plus nombreuses sur les scènes contemporaines françaises¹, rares sont celles qui, à l’instar d’Esperanza², mise en scène par Hovnatan Avédikian au Théâtre des Halles, sont nées avant ces tragiques mouvements de migration spectaculaires fortement médiatisés. Edward Saïd l’avait déjà analysé, les expériences de l’exil sont un puissant moteur de formes artistiques innovantes³. Pour autant, rares aussi sont les auteurs en France qui, comme Genet jadis ou Chouaki aujourd’hui, s’emparent de ces drames sans tomber dans la bien-pensance ni le pathos.  Continuer la lecture « Quand l’espoir s’appelle Esperanza « 

Quand le corps dans les airs n’empêche pas… le cul par terre

Nous invitons ici la jeune critique « aSk » à rendre compte du solo circassien « Diktat » de Sandrine Juglair.

Dès le titre, le ton est donné. D’entrée de jeu ça s’excite, ça s’exit, ça va vite, car ça urge de continuer à se rebeller. Appels entrants/sortants, ça se veut bousculant (au propre comme au figuré), mauvais(e) élève, DICtée ratée, pas en rang, ça fonce dans le TAS ! Bref, trublion et carrément punk. Continuer la lecture « Quand le corps dans les airs n’empêche pas… le cul par terre »

Génération extime

À propos de « Nous voir nous Cinq visages pour Camille Brunelle », de Guillaume Corbeil, mise en scène Antoine Lemaire.

Pour son nouveau spectacle, Antoine Lemaire, animateur de la compagnie THEC (Théâtre en Cambrésis)¹ a rencontré une œuvre qui lui correspond bien et s’inscrit parfaitement dans sa quête, celle d’une traduction scénique des comportements sociaux et affectifs des adolescents et jeunes gens d’aujourd’hui : leurs interrogations, leurs engouements, leurs angoisses, leurs crises d’identité, leur désespoir aussi parfois. Continuer la lecture « Génération extime »

Faire le trottoir sur le plateau

À propos de « Looking for the putes mecs », d’Anne Thuot et Diane Fourdrignier.

Alors que je me trouve à Téhéran, je ne peux m’empêcher de repenser à ce spectacle vu à La Balsamine (Bruxelles) récemment. Anne Thuot et Diane Fourdrignier y investiguent notre rapport au désir et à la sexualité avec une insolence salutaire. Lors d’une soirée d’anniversaire sans doute bien arrosée, elles se sont mis en tête de se trouver un prostitué, un homme, pour elles. Continuer la lecture « Faire le trottoir sur le plateau »

Une écriture scénique émancipée

À propos d’ « Espæce » d’Aurélien Bory

Plusieurs mois après sa création à l’Opéra d’Avignon, j’ai découvert Espæce d’Aurélien Bory à l’Hippodrome de Douai. Le titre contracté est un mot-valise qui traduit pour la scène, comme l’ensemble du projet, celui de Georges Perec, Espèces d’espaces, ce subtil essai introspectif consacré à la place du sujet, du moi, de l’individu dans les espaces qu’il habite ou qu’il traverse. “Vivre c’est passer d’un espace à l’autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner”, précise le malicieux auteur oulipien de La Vie mode d’emploi et de La Disparition dans les dernières lignes de son avant-propos. Continuer la lecture « Une écriture scénique émancipée »